LOTUS

Au cœur du symbolisme

Kien-Mu ou Jian-Mu, l'Arbre du Monde chinois

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Résumé

L'Arbre Dressé ou Constructeur

L'Arbre Dressé (Kien-Mu), dénommé aussi Arbre Constructeur (Jian-Mu), s'élève au Centre du Monde, lieu d'implantation de la résidence de l'Empereur. Il est dit “qu'à midi rien de ce qui se tient parfaitement droit auprès de lui ne donne d'ombre 1 ni d'écho”. Il a un tronc pourpre, des feuilles vertes, des fleurs noires et des fruits jaunes:

  • La couleur pourpre allie de rouge et de bleu, deux couleurs “haute” et “basse” du spectre de l'arc-en-ciel. Elle symbolise le lien entre le monde d'en haut et le monde d'en bas, le Ciel et la Terre;
  • Le vert caractérise le renouveau de la nature et de l'être. Il symbolise la régénération qui donne naissance à l'homme nouveau après la mort du vieil homme, l'éveil à la Connaissance spirituelle au-delà de la connaissance profane;
  • De même que la transformation de la fleur en fruit est lié à la fécondation, la transformation des êtres et des choses tient au caractère caché, obscur de la gestation symbolisée par le noir;
  • Le jaune, couleur la plus chaude du spectre de la lumière visible, est associé au soleil, le symbole du rayonnement spirituel par excellence. Goûter au fruit de l'arbre signifie goûter à la nourriture spirituelle, à la Connaissance donnant accès à l'immortalité, à la vie éternelle.

Notons que le jaune émerge souvent du noir dans la tradition chinoise. Situé à mi-chemin entre le bleu et le rouge dans le spectre de l'arc-en-ciel, le jaune représente la voie de l'alliance des extrêmes, la “Voie du Milieu”. Le jaune représente le reflet unifié, dans le monde manifesté, de l'état indifférencié propre au monde non-manifesté symbolisé par le noir.

Le tronc de l'arbre n'a pas de branches jusqu'à une hauteur de mille pieds où se déploient neuf grandes branches enchevêtrées. À la base du tronc, neuf grandes racines enchevêtrées plongent dans le sol. Ses branches soutiennent les neuf Cieux et ses racines puisent aux neuf Sources.

Le Souverain Suprême règne sur les neuf Cieux. Chacun d'eux n'est accessible que par une porte gardée par un portier assisté d'animaux sauvages. Les neuf Sources constituent le séjour des morts avant leur éventuelle élévation vers les Cieux.

Le nombre 9 symbolise l'aboutissement d'un cycle de manifestation de dix jours précédant le début d'un nouveau cycle. Il caractérise l'achèvement d'une phase de développement. Dès lors, il n'est pas étonnant que L'Arbre, représentant le Monde dans sa globalité, déploie neuf branches et neuf racines. D'ailleurs, la résidence de l'Empereur, le Ming-Tang ou Temple de la Lumière, comportait également neuf pièces dont une pièce centrale. De même, l'Empire chinois était aussi divisé en neuf provinces dont une occupait le centre.

Les neuf branches et neuf Cieux sont reliés aux neuf racines et neuf Sources par le tronc de l'arbre. La branche et la racine centrales constituent un prolongement du tronc et leur ensemble symbolise l'Axe du Monde, le canal de communication entre la Terre et le Ciel, entre les influences terrestres ascendantes et les influences célestes descendantes.

Les branches ou les racines symétriques par rapport au tronc correspondent à des aspects complémentaires unifiés le long de l'Axe.

Le voyage dans l'au-delà

Une peinture sur soie exceptionnelle fut découverte en 1972 dans la tombe d'une femme noble qui mourut à l'époque des Han, aux environs de 168 avant notre ère. Le site se situe à Mawangdui dans la province du Hunan. L'œuvre, en forme de T, dépeint le voyage de la défunte, Lady Dai (Xin Chui), depuis le monde terrestre et ses funérailles jusqu'au monde céleste et l'accès à la vie éternelle. Une telle représentation peut être assimilée à l'érection d'un arbre depuis les profondeurs terrestres jusqu'aux hauteurs célestes.

Au plus haut de la peinture, la déesse suprême, dotée d'une queue serpentine, règne sur le cosmos divisé en trois (ou quatre) mondes:

  • En haut, le monde céleste s'étend latéralement à l'image du feuillage de l'arbre;
  • Au milieu, le monde terrestre et humain enveloppe la défunte à l'instar d'un tronc;
  • En bas, le monde souterrain (et aquatique) correspond aux racines (et aux sources) de l'arbre.

Le monde céleste

Le monde céleste comporte deux bandes latérales associées d'un côté au soleil, à la lumière, au jour et au yang et de l'autre à la lune, à l'obscurité, à la nuit et au yin.

Du côté yang, un arbre soutient neuf des dix soleils quotidiens en train de sécher sous le souffle de la Déesse du Soleil, Souffle Mêlé (Xi He). L'image évoque le Mûrier Penché (Fu-Sang) qui pousse à l'est (yang). Le soleil du jour a été élevé par un corbeau jusqu'au sommet de l'arbre d'où il va entreprendre sa course quotidienne. Le corbeau représente l'esprit du soleil revivifié.

Du côté ouest (yin), le croissant de la lune (montante) est assorti du lièvre et du crapaud associés à la Déesse de la Lune, Toujours Sublime (Chang E). Le lièvre et le crapaud sont reliés à la nuit et à l'eau sombre et tous deux à la lune. Le lièvre tient souvent un pilon et un mortier pour préparer l'élixir d'immortalité donnant accès à la vie éternelle. Le crapaud crache habituellement de l'or et de l'argent respectivement associés au soleil (yang) et à la lune (yin). Autrement dit, il n'y a pas de yin sans yang ni de yang sans yin.

Au milieu et sous la déesse suprême se tient, vraisemblablement, la Reine-Mère de l'Ouest (Xi Wang Mu) qui veille sur le séjour des défunts dans les montagnes de l'ouest.

À la base du monde céleste, deux personnages, assistés de deux dragons féroces, interdisent l'accès des portes célestes aux êtres indignes.

Le monde terrestre

Sous la lampe à huile éclairant les portes du monde céleste où yang et yin sont intimement liés, une chauve-souris déploie ses ailes qui s'ouvrent sur le monde de la nuit, de l'obscurité et du yin.

Sous l'oiseau, la défunte avance en s'appuyant sur une canne. La canne tenue verticalement est un symbole de l'Axe du Monde qu'elle devra parcourir de bas en haut. Elle tourne le dos au monde du jour, à l'est symbolisé par trois personnages et fait face au monde de la nuit, à l'ouest représenté par deux autres personnes. En effet, le nombre trois caractérise le Ciel (yang) et le nombre deux la Terre (yin). Nulle équivoque sur le chemin à parcourir qui doit mener la noble dame des profondeurs jusqu'aux nuages enveloppant le croissant de lune. La défunte doit traverser le monde obscur avant d'atteindre le monde de la lumière, du moins celle de la lune croissante.

Le monde souterrain (et aquatique)

Les deux dragons du monde terrestre ont des queues qui s'entremêlent dans le monde des profondeurs. Ils nous rappellent combien nos racines sont enchevêtrées et qu'elles sont faites de yang et de yin indissolublement liés.

Le monde des profondeurs est peuplé d'animaux aquatiques. Au plus profond de ce monde, deux poissons entrelacés se tournent respectivement vers l'ouest et l'est, l'obscurité et la lumière. Autrement dit, le monde aquatique où l'arbre puise à la source esquisse déjà l'image du monde céleste.

La peinture est riche de personnages, d'animaux et d'objets dont l'étude dépasse l'aperçu général donné ici. Cette richesse est principalement due au fait que la peinture a été commencée bien avant le décès de la noble dame et ornée des nombreux récits mythiques qui avaient marqué sa vie.

Bibliographie

  • Marcel Granet:
  • “La pensée chinoise”. Éditions Albin Michel, 1988.
  • En particulier, le chapitre 3 sur “Les nombres”.
  • Anne Birrell:
  • “Mythes chinois”. Éditions du Seuil, collection Points Sagesse, 2005.

1 retour Notons, à titre purement anecdotique, que le soleil peut se trouver exactement au zénith et ne pas donner d'ombre à midi (heure solaire) dans la partie de la Chine située au sud du tropique du Cancer (pour plus de détails, voir la position sur la sphère céleste).

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