Histoire de sourire
- Rubriques
- La grenouille et le scorpion - La tortue et le scorpion
- - Où Dieu réside t-il ? - Le pouvoir du rêve - L'esprit enfumé
- - Le vieil homme et la mort - Le tableau - L'enfer ici-bas - Le lever du jour
- - La femme idéale - La traversée - Le paradis - Le fermier et le taureau
- - La vache blanche et la vache noire - Tailler la bavette - Le vieux professeur
- - Bibliographie
La grenouille et le scorpion
Désireux de traverser une rivière, un scorpion demanda à une grenouille:
“Prends-moi sur ton dos et fais-moi traverser.
- Que je te prenne sur mon dos, tu n'y penses pas. Pour que tu me piques !
- Ne sois pas stupide ! Si je te pique, tu vas couler et je vais me noyer avec toi.”
Après de longs échanges d'arguments, le scorpion se montra si persuasif que la grenouille se rendit à l'évidence. Le scorpion ne pouvait se montrer aussi insensé. La grenouille le chargea sur son dos et commença la traversée. Parvenue au milieu de la rivière, elle ressentit une vive douleur et, avant de perdre connaissance, lui cria:
“Qu'as-tu fait ? Tu vas mourir avec moi.
- Je le sais, mais je n'y peux rien. C'est dans ma nature.”
Et les deux animaux disparurent dans les eaux.
La tortue et le scorpion
Désireux de traverser une rivière, un scorpion demanda à une tortue:
“Prends-moi sur ton dos pour m'aider à traverser et rejoindre mes frères.
- Que je te prenne sur mon dos, tu n'y penses pas. Tu es bien trop dangereux !
- Ne sois pas bête, je veux traverser, pas me noyer.”
Après de longues palabres, la tortue se rendit compte que le scorpion voulait vraiment rejoindre ses comparses. Elle le chargea sur son dos et entama la traversée. Parvenue au milieu de la rivière, le scorpion tenta de piquer la tortue sans parvenir à traverser la carapace. Et la tortue de s'écrier:
“Que diable cherches-tu à percer ?
- Probablement le fond de ma nature.
- Eh bien ! Je vais te révéler le fond de la mienne, lui cria la tortue avant de s'enfoncer dans les profondeurs.”
Où Dieu réside t-il ?
Un jour, un homme de passage déclara à un grand Maître:
“Je te donne dix roupies si tu me dis où Dieu réside.
- Et moi, répondit le Maître, je te donne vingt roupies si tu me dis où il ne réside pas.”
Le pouvoir du rêve
Un avare, pingre et ladre, amassait tant qu'il pouvait pour assurer son avenir dans l'au-delà. S'en retournant chez lui par un soir d'hiver, il aperçut un porte-monnaie tout gonflé pris dans la glace. “Quelle aubaine !” Se dit-il et il tira de son mieux pour s'emparer du butin. Après de vains efforts, il décida d'uriner sur la glace enveloppant le précieux bien pour la faire fondre. Parvenu à ses fins, il se réveilla dans de beaux draps tout mouillés.
L'esprit enfumé
Deux moines vivaient dans un monastère, épris d'un dernier désir, celui de fumer. Leur attachement à la cigarette ne suscitait que railleries et quolibets de la part des autres moines. Aussi, le Maître des lieux décida un jour de les convoquer séparément.
Le premier moine demanda: “Est-ce que je peux méditer quand je fume ?”. Entendant ces mots, le Maître manifesta une vive colère et le renvoya rudement.
Un peu plus tard, le premier moine revit son compagnon de cellule en train de fumer paisiblement. Étonné, il le questionna:
“N'as-tu pas vu le Maître ?
- Oui, je l'ai vu.
- Et il ne s'est pas mis en colère ?
- Non.
- Que lui as-tu demandé ?
- Si je pouvais fumer pendant que je médite.”
Le vieil homme et la mort
Sur le point de mourir, un vieil homme appelle ses trois fils à son chevet et leur dit:
“Comme je ne peux partager le peu de bien que je possède, j'ai décidé d'en donner la totalité au plus astucieux et intelligent d'entre vous. Sur la table, vous trouverez trois pièces de monnaie. Prenez-en chacun une. Celui qui avec cet argent pourra acheter de quoi remplir cette pièce emportera le tout.”
Les trois fils se mirent en quête. Le premier revînt avec de la paille, mais ne put remplir la pièce qu'à moitié. Le second rapporta des sacs de plume, mais ne fit guère mieux. Le troisième n'acheta qu'un menu objet qui, le soir venu, inonda la pièce de lumière, une chandelle.
Le tableau
L'empereur avait commandé un tableau à un Maître. Chaque fois qu'il demandait à le voir, le Maître lui répondait: “Soyez patient, attendez un peu.”
Après plusieurs années de dure patience, l'empereur finit par s'irriter:
“Que se passe t-il ? Quand ce tableau sera t-il prêt ?
- Il est prêt depuis longtemps, dit le Maître. C'est vous Sire qui ne l'êtes pas. Dans ces conditions, comment pourriez-vous le voir.”
L'enfer ici-bas
Sur le point de mourir, un vieil homme demanda à visiter l'enfer avant de rejoindre le paradis. Comme sa vie fut honnête, son voeu fut exaucé.
Parvenu en enfer, il découvrit des tables regorgeant de plats délicieux. Placés à deux mètres de distance, les convives semblaient affamés. Nantis de longues cuillères, ils ne parvenaient pas à porter à leur bouche les délices qu'elles recueillaient.
L'homme se retrouva au paradis où sur les mêmes tables trônaient les mêmes mets délicats. Bien que pourvus des mêmes longues cuillères les convives attablés respiraient santé et joie de vivre. Il demanda:
“Pourquoi les gens sont-ils heureux ici et non là-bas ?
- Parce que nous nous nourrissons les uns les autres, lui répondit un hôte.”
Le lever du jour
Un rabbin demande à ses étudiants:
“Comment reconnaître le moment où la nuit s'achève et le jour se lève ?
- Lorsque l'on peut distinguer un mouton d'un loup, répondit un étudiant.
- Non, ce n'est pas la réponse, dit le rabbin.
- Quand on peut faire la différence entre un figuier et un olivier, suggéra un autre.
- Non, ce n'est pas la réponse, dit le rabbin.
- Alors comment, demandèrent les étudiants en choeur ?
- Au moment où, voyant un inconnu, nous reconnaissons en lui un frère, alors le jour se lève et la nuit prend fin.”
La femme idéale
Un homme alla voir un jour un Maître et lui dit:
“Toute ma vie, j'ai recherché la femme idéale.
- Et l'as-tu trouvée ? Demanda le Maître.
- Oui, répondit l'homme, le regard empli de chagrin.
- Alors pourquoi toute cette tristesse ? Poursuivit le Maître.
- Elle aussi recherchait l'être idéal.”
La traversée
Deux moines, se rendant dans un monastère voisin, cheminaient côte à côte en silence. Ils arrivèrent près du gué d'une rivière qu'ils devaient franchir. En cette saison, les eaux montaient plus que de coutume. Sur la berge, une jeune femme hésitante s'adressa au plus jeune des deux moines pour lui demander assistance. Ce dernier s'écria:
“Ne voyait vous pas que je suis moine, que j'ai fait voeu de chasteté.
- Je ne vous demande rien qui puisse contrarier votre voeu, mais simplement de m'aider à traverser, répliqua la jeune femme avec un petit sourire.
- Je peux...je ne peux... rien pour vous, dit le moine embarrassé.
- Qu'à cela ne tienne, rétorqua le moine plus âgé. Montez sur mon dos et nous traverserons ensemble.”
Parvenu sur l'autre berge, le vieux moine déposa la jeune femme qui, en retour, le remercia d'un large sourire. Elle partit de son côté et les deux moines poursuivirent leur route en silence. À l'approche du monastère, n'y tenant plus, le jeune moine déclara:
“Vous n'auriez pas du prendre cette personne sur votre dos, cela va à l'encontre de nos règles.
- Cette jeune femme avait besoin d'aide et je l'ai déposée sur l'autre rive. Toi, tu ne l'as point portée, mais elle est toujours sur ton dos, répondit l'autre moine.”
Le paradis
Un vieil homme vouait ses jours et ses nuits à la lecture, éclairé par la lumière du soleil ou la lueur d'une chandelle. Un jour, un jeune homme lui dit:
“A quoi bon lire ainsi jour et nuit ?
- Pour découvrir le paradis, répondit le vieil homme.”
Bien des années plus tard, alors que le vieil homme était mort, le jeune homme d'âge mûr entreprit un voyage à la recherche de la vérité. Au cours de son périple, il surmonta mille épreuves tant son désir de vérité était intense. Parvenu au sommet de la montagne où aboutissent tous les chemins des êtres en quête de révélation, grande fut sa surprise de découvrir le vieil homme, toujours en train de lire, devant l'ouverture d'une grotte. Il approcha lentement et lui demanda d'une voix pleine de respect:
“Avez-vous trouvé le paradis ?
- Oui.
- Et vous continuez de lire ?
- Comme tu le vois.
- Rien n'a changé alors ?
- Oh que si !
- Quoi donc ?
- Auparavant je lisais pour comprendre. À présent, je comprends ce que je lis.”
Le fermier et le taureau
Un fermier était examiné par un médecin avant de prendre une police d'assurance.
- N'avez-vous jamais été malade ? Demanda le médecin.
- Non, répondit le fermier.
- N'avez-vous jamais eu d'accident ? Poursuivit le médecin.
- Non.
- Pas le moindre accident au cours de toute votre vie ? Insista le médecin.
- Eh bien! Pas vraiment… Le printemps dernier, j'étais sorti dans la prairie et un taureau m'a propulsé par dessus la haie, dit le fermier.
- Et vous n'appelez pas cela un accident ? S'exclama le médecin.
- Eh bien non! Ce maudit taureau l'avait bel et bien fait exprès.
La vache blanche et la vache noire
Un vieux paysan taciturne passait le plus clair de son temps à garder deux vaches paissant tranquillement dans un pré. Un autre paysan qui passait par là s'approcha et s'assit à côté de lui. Après un long moment de silence, il demanda:
“Elles broutent bien les vaches ?
- Laquelle ? répondit le vieux paysan.”
Quelque peu décontenancé, l'autre paysan dit au hasard:
“La blanche.
- La blanche oui, dit le premier.
- Et la noire ?
- La noire aussi.”
Après ce premier échange, les deux paysans restèrent silencieux. Puis, le second dit:
“Elles donnent beaucoup de lait ?
- Laquelle ? demanda le vieux paysan.
- La blanche.
- La blanche oui.
- Et la noire ?
- La noire aussi.”
Un nouveau silence suivit la conversation. Finalement, le second paysan dit:
“Pourquoi demandes-tu toujours «laquelle» ?
- Parce que la blanche est à moi, répondit le vieux paysan.
- Et la noire ?
- La noire aussi.”
Tailler la bavette
Deux tailleurs juifs travaillaient sans relâche dans une petite échoppe d'un quartier pauvre de la banlieue de Londres, tout en parlant, de temps à autre, de choses et d'autres. Un jour, l'un d'eux demanda:
“Il y a longtemps que nous n'avons pas pris de congés. En prendras-tu cette année ?
- Non, répondit l'autre après un moment de réflexion.”
Retombant dans le silence, ils cousaient quand soudainement le second tailleur dit:
“J'ai été une fois en vacances, il y a bien longtemps.
- Tu as pris des vacances ? Questionna l'autre étonné.
- Oui, répondit le second.”
Le premier tailleur qui n'avait aucun souvenir d'un tel événement demanda:
“Et où es-tu allé ?
- En Inde.
- En Inde !
- Oui, chasser le tigre au Bengale.
- Toi ! Tu es allé chasser le tigre au Bengale ?”
Le premier tailleur s'était arrêté de travailler tant la nouvelle lui semblait inouïe. Très calme, le second tailleur reprit:
“J'avais fais la connaissance d'un Maharadjah qui me laissa monter un magnifique éléphant blanc. Équipé d'un fusil d'argent et accompagné d'une armée de rabatteurs, je m'aventurai dans la forêt. Soudain, un tigre énorme jaillit devant ma monture en rugissant. Jamais de mémoire d'éléphant, on avait vu bête pareille dans la région. Épouvanté, l'éléphant chancela et je tombai dans les broussailles. Avant que je ne puisse faire un geste ou appeler à l'aide, le tigre se précipita sur moi et me dévora.
- En entier ?
- Oui, il me dévora entièrement jusqu'au dernier pouce de chair.
- Que me chantes-tu là ! Aucun tigre ne t'a dévoré. Tu es bien là, toujours en vie.”
Le second tailleur reprit son ouvrage et, de fil en aiguille, se remit au travail sous le regard ahuri de son interlocuteur. Puis, esquissant un geste lourd de lassitude, il ajouta: “Tu appelles ça une vie.”
Le vieux professeur
Il était une fois un vieux professeur qui fut engagé pour donner une formation sur la planification efficace de son temps à un groupe d'une quinzaine de dirigeants de grandes entreprises. Le cours constituait l'un des cinq ateliers de leur journée de formation et le vieux prof ne disposait que d'une heure pour présenter sa matière.
Debout devant cette assistance d'élite, prête à prendre note de chaque mot, le vieux prof regarda lentement les visages un à un et dit: “Nous allons réaliser une expérience.”
De dessous la table qui le séparait des chefs d'entreprise, le vieux prof sortit un grand pot de verre, d'une capacité de quatre litres environ, qu'il déposa délicatement devant lui. Il sortit ensuite une douzaine de cailloux gros comme des balles de tennis et les plaça, un à un, avec précaution dans le grand pot. Lorsque le pot fut rempli de cailloux, il leva lentement les yeux vers l'assistance et demanda:
“Est-ce que le pot est plein ?
- Oui, répondirent unanimement les participants.”
Il attendit quelques secondes et s'exclama: “Vraiment ?”
Puis, il se pencha et sortit de dessous la table un récipient plein de gravier. Avec minutie, il versa le gravier sur les gros cailloux et brassa légèrement le pot. Le gravier s'infiltra doucement entre les cailloux jusqu'au fond du pot.
Le vieux prof leva à nouveau la tête vers son auditoire et redemanda: “Est-ce que le pot est plein ?”
Cette fois, les brillants assistants comprirent le manège et l'un d'eux répondit:
“Probablement pas !
- Bien, dit le vieux prof.”
Il se pencha à nouveau et sortit un sac de sable de dessous la table et versa son contenu avec attention dans le pot. Il emplit peu à peu les interstices laissés par les gros cailloux et le gravier et redemanda: “Est-ce que le pot est plein ?”
Tous répondirent en choeur cette fois:
“Non !
- Bien, dit le vieux prof.”
Et comme s'y attendaient les brillants élèves, il prit le pichet d'eau qui se trouvait sur la table et emplit le pot jusqu'à raz bord. Le vieux prof leva alors les yeux vers le groupe et demanda: “Quelle grande vérité pouvons-nous tirer de cette expérience ?”
Le plus audacieux des assistants, se souvenant du thème de la conférence, répondit:
“Cela démontre que même lorsque notre agenda est totalement rempli et si nous le voulons vraiment, il est toujours possible d'ajouter un autre rendez-vous ou d'autres choses à faire.
- Non, ce n'est pas cela que nous apprend cette expérience, répondit le vieux prof.”
Puis, après un moment de profond silence, il ajouta: “La grande vérité de cette expérience est la suivante: si nous ne mettons pas les gros cailloux en premier dans le pot, ils ne pourront jamais tous entrer.”
L'assistance médusée ne souffla mot, chacun prenant soudainement conscience de l'évidence du propos. Après quelques longues secondes, le vieux prof demanda: “Et quels sont les gros cailloux dans votre vie ?”
Face au silence, le prof avança: “Votre santé, votre famille, vos ami(e)s; la réalisation de vos rêves; faire ce que vous aimez; apprendre, savoir, connaître; défendre une cause qui vous est chère; prendre votre temps; ou toute autre chose qui vous tient à coeur. Ce qu'il faut retenir de cette expérience, c'est de mettre ses GROS CAILLOUX en premier dans sa vie, sinon on risque de la rater. Si vous donnez la priorité aux peccadilles (le gravier et le sable), elles rempliront votre vie et il ne restera plus suffisamment de ce précieux temps à consacrer aux aspects essentiels de votre existence. Alors, posez-vous la question primordiale. Quels sont les GROS CAILLOUX dans ma vie ? Et surtout, n'oubliez pas de les mettre en premier dans votre pot.”
Le vieux prof regarda à nouveau, un à un, les visages silencieux de l'assistance, salua l'auditoire d'un geste amical et sortit lentement de la salle.
Bibliographie
- Jean-Claude Carrière
- “Le cercle des menteurs. Contes philosophiques du monde entier”. Éditions Plon, 1998.