LOTUS

Au cœur du symbolisme

Développement durable, une approche globale

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Résumé

Pour un développement global

La prise en considération du développement dit durable ne consiste pas plus à donner la priorité à la “croissance” économique qu'à la “protection” de l'environnement. Il s'agit en fait d'un développement global qui prend aussi bien en compte les aspects économiques, environnementaux, sociaux et institutionnels, tous interdépendants. Parler de développement global revient à privilégier l'équilibre entre les composantes du développement plutôt que la “croissance” de l'une d'elles. Notons qu'il n'est nullement question d'un quelconque procédé d'agrégation des diverses composantes qui négligerait leurs interdépendances: le monde n'est pas un puzzle. Il s'agit de l'harmonie de l'ensemble, reflet de l'Unité première qui gouverne le monde.

Développer un pays économiquement pour se préoccuper ensuite de la “protection” de l'environnement est un non sens. La “croissance” économique détruira entre-temps des possibilités de développement futur. Ainsi, les pertes de diversité biologique seront d'autant plus irréversibles et définitives que nous ne saurons jamais ce que nous avons perdu. Nous ne connaissons en effet que 1,75 million de plantes et d'animaux sur une diversité extraordinaire couvrant des millions d'espèces.

La durabilité se fonde sur une vision globale du développement, combinant nombre d'approches devant être coordonnées avant tout. Le concept de développement durable, à savoir répondre aux “besoins”, aux aspirations des générations présentes tout en préservant les capacités de développement des générations futures, appelle les observations suivantes du point de vue théorique, de la mise en œuvre et plus général:

Sur le plan théorique

Il est indispensable de promouvoir un développement économique qui prenne véritablement la nature en compte. Contrairement à leurs successeurs, les fondateurs de l'économie classique ne l'avaient pas totalement ignorée.

La célèbre “main invisible” d'Adam Smith, selon laquelle la recherche de l'intérêt personnel contribuait à l'intérêt collectif, n'opère pas sur le court terme, mais sur le long terme. John Stuart Mill a pris en considération dans ses travaux l'utilisation des ressources. David Ricardo s'est intéressé au renouvellement du “capital” dit naturel. Karl Marx a suggéré que le mode de production dit capitaliste allait couper l'homme de son environnement et accélérer la dégradation du milieu.

Toutes ces considérations, fondamentales au plan du développement durable, furent quelque peu oubliées jusqu'au souci récent “d'économiser” la nature, c'est-à-dire de mettre un prix sur toute chose. Or, est-il possible d'apprécier la valeur d'une espèce dont nous ne connaissons même pas aujourd'hui la richesse potentielle ? D'ailleurs, isoler une espèce de son milieu a t-il un sens ? Que serait l'homme sans l'air qu'il respire, l'eau qu'il boit, la nourriture qu'il absorbe ou la terre qui le porte ? Tout cela nous ramène à la nécessité d'une approche globale 1 des relations de l'être et de son milieu en vue de rendre véritablement compte de la réalité du monde.

Sur le plan de la mise en œuvre

Il s'agit, notamment, d'appréhender les dimensions temporelle (court terme/long terme), spatiale (niveaux géographiques) et des acteurs (individuels/ensemble) dans une perspective d'intégration:

1. Intégrer les décisions à court terme dans une perspective à long terme semble évident du point de vue du développement durable. Pourtant, cet aspect est pour le moins négligé, sinon oublié dans la plupart des sociétés aujourd'hui, Bhoutanaise peut-être mise à part. Il suffit d'évoquer un exemple parmi tant d'autres pour s'en convaincre.

Ainsi, l'Union européenne et le Canada subventionnèrent, dans les décennies 1970 et 1980, l'expansion et/ou la modernisation de la flotte de pêche pour ensuite offrir des aides aux pêcheurs pour rester à quai. Et pourtant, le déclin des ressources halieutiques n'était un mystère pour personne. L'agriculture en général et la vigne en particulier offriraient d'autres exemples si besoin était. Ce manque d'intégration est patent en matière d'utilisation du sol où l'assèchement de marécages, les constructions routières et immobilières etc. générèrent des zones réputées inondables et des drames récurrents.

Pour éviter ces drames, il serait souhaitable de ne pas laisser les intérêts particuliers à court terme prendre le dessus sur l'intérêt collectif à long terme. Cela pourrait se faire en raisonnant en termes de générations plutôt que d'années. Se fixer par exemple des objectifs à l'horizon d'une génération permettrait de renforcer les liens inter générationnels entre les décideurs dans la quarantaine et la nouvelle génération dans la vingtaine. Les plus jeunes seraient alors à même d'apprécier les objectifs fixés par les ainés et de voir s'ils ont été atteints au moment où ils prendront eux-mêmes les commandes et ainsi de suite. Les économies d'énergie pourraient constituer un thème rassembleur parmi d'autres. Et ne dites pas qu'une génération, c'est long. Le temps devient incroyablement court lorsque nous raisonnons en termes de générations: un siècle ne couvre que 4 générations et un millénaire 40.

2. Intégrer les différents niveaux géographiques impliqués dans les décisions semble aller de soi. Il importe que les décisions soient adaptées à chacun des niveaux concernés.

Ainsi, les traités internationaux devraient s'appliquer à tous les niveaux géographiques. Toutefois, ils souffrent souvent de lourds handicaps à cet égard: négociations interminables, interprétations diverses, engagements vagues, non ratification, manque de moyens, procédures bureaucratiques, absence de mécanismes de suivi etc. Autant dire qu'ils n'ont souvent qu'une utilité formelle car sans une mise en œuvre nationale ou régionale ou même locale, ils resteraient lettre morte.

Cette intégration des différents niveaux géographiques est particulièrement importante pour des enjeux vitaux tels que l'agriculture. Une agriculture véritablement durable naîtra le jour où la valorisation des pratiques productives non polluantes sera centrée sur le niveau local. Elle permettra alors d'éviter les coûts environnementaux (pollution et transport notamment) liés à une production mondialisée et uniformisée qui ne respecte pas la diversité biologique et culturelle.

3. Intégrer les acteurs individuels dans les effets d'ensemble qu'ils génèrent. Il est naturel que les impacts partagés par le plus grand nombre soient globalement pris en considération en raison de leurs effets de masse.

Nous n'avons qu'à penser à la congestion du trafic aux abords des villes à certaines heures du jour ou au sein de régions à certaines périodes de l'année. L'élargissement d'une autoroute ou la construction d'une voie rapide pour désengorger le trafic ne feront qu'attirer d'autres véhicules et aggraver encore la situation. Mettre sur le marché des véhicules plus performants et moins coûteux ne réduira pas nécessairement l'impact global si ces véhicules sont plus nombreux ou utilisés plus intensément. De plus, les nouveaux véhicules remplaceront les anciens vendus d'occasion dans le pays ou à l'étranger et généreront un simple transfert de pollution.

Recourir à la seule solution technologique ne fait que différer une situation qui se révélera intenable à terme. Le cœur de la solution réside dans un meilleur équilibre, partagé par le plus grand nombre, entre les divers modes de transport. Et alors, l'impact global négatif pourrait se transformer en un impact global positif.

Sur un plan général

Avant tout, tentons de voir en quoi une approche globale se distingue de l'approche communément appliquée.

Globaliser n'est pas uniformiser

L'uniformité suppose des êtres dépourvus de toutes qualités, réduits à de simples “unités” numériques. Or, l'uniformité n'a pas de sens en dépit de tous les efforts entrepris pour la réaliser, notamment dans le domaine du vivant. Sa réalisation ne peut aboutir qu'à dépouiller les êtres de leurs qualités propres et en faire des “unités” interchangeables. D'où l'idée absurde que les êtres sont également aptes à tout et à n'importe quoi. Intégrer dans les prix les coûts environnementaux et sociaux, externalisés par l'activité économique, afin d'établir les conditions d'une véritable concurrence, oui; mettre un prix sur chaque espèce vivante, non.

La tendance à l'uniformisation conduit à l'accélération de la “croissance” économique sans avoir l'assurance que l'offre de “biens et services” naturels requise suivra 2. En devenant de plus en plus dépendantes des ressources naturelles et des biens et services produits, les sociétés accroissent leur vulnérabilité face à des perturbations non anticipées. Or, ce risque est plus élevé pour les systèmes artificiels que les systèmes naturels. Les degrés de diversité et de résilience (capacité d'adaptation aux changements extérieurs) des systèmes naturels leur permettent davantage de faire face à des circonstances exceptionnelles.

Ainsi, fonder la production de céréales sur quelques variétés performantes fait courir un risque sérieux à l'humanité et au cheptel domestique en cas d'épiphytie.

L'être occidental ne se contente d'ailleurs pas d'appliquer ces vues dans son propre pays, il veut aussi les imposer aux autres contrées. Elles sont souvent assorties d'habitudes mentales destinées à uniformiser la planète entière.

Par exemple, il est de bon ton aujourd'hui de lutter contre la pollution en favorisant le transfert de technologies avancées, mesurées en termes d'éco-efficacité 3, des pays “riches” vers les pays “pauvres”. Cela passe par des investissements, des transferts d'expertise, des programmes de formation et de financement etc. Ne conviendrait-il pas, avant de se lancer dans ces projets onéreux, de se demander si des techniques plus adaptées, moins coûteuses et élaborées de conserve ne seraient pas plus appropriées ?

En réalité, les êtres ne se retrouvent pas au niveau de leur seule manifestation physique, mais de leur unité essentielle couvrant tous les aspects: physique, psychique et spirituel. D'où le paradoxe suivant: à négliger la diversité des êtres, on néglige l'Unité qui les gouverne et loin d'aboutir à un monde unifié, nous aboutissons à un monde uniformisé privé de sens, d'âme et d'Esprit.

Globaliser, c'est considérer toute la diversité du monde et même davantage

Une compréhension globale du monde renvoie à un état d'esprit, un état d'être en accord avec l'Unité qui le gouverne:

  • Globaliser, c'est com-prendre, c'est-à-dire prendre ensemble, les différents aspects du développement en respectant leur spécificité;
  • Globaliser, c'est s'approcher d'une vision unitaire du monde au-delà de sa manifestation diversifiée;
  • Globaliser, c'est retrouver le reflet de l'Unité qui gouverne le monde en chacun de nous.

Il n'y a pas d'approche globale sans être global. La première tâche d'une société est de recentrer l'être sur sa globalité, sur sa nature propre à la fois physique, psychique et spirituelle. C'est la seule voie qui mène à la réalisation véritable d'individus (du latin “individuum”, indivisible ou un) au sens d'êtres accomplis, c'est-à-dire parvenus à l'union de leur nature “intérieure” et de la nature “extérieure”. Seul l'homme unifié en lui-même est à même de comprendre les relations qui l'unissent au monde “extérieur”.

Il s'ensuit que le développement durable devrait d'abord privilégier l'harmonie des relations entre l'être et le milieu environnant, entre le social et l'environnemental dans une perspective de solidarité inter générationnelle. Comme l'a dit un Sage chinois: “Une génération ouvre la route, une autre y marchera”.

Bibliographie

  • René Guénon:
  • “La Grande Triade”. Éditions Gallimard, 1957;
  • Particulièrement, les chapitres XI intitulé “spiritus, anima, corpus” et XIII relatif à “l'être et le milieu”.
  • “Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps”. Éditions Gallimard, 1972;
  • Spécialement, le chapitre VII sur “l'uniformité contre l'unité”.

1 retour Notons qu'une perspective globale prend en compte les complémentarités plutôt que les oppositions, caractéristiques d'une approche analytique.

2 retour La réalisation des modifications artificielles du monde présuppose une adéquation des modifications naturelles. En effet, les premières ne font en fait que se conformer aux secondes en vertu de la correspondance entre les ordres humain et cosmique. L'homme fait preuve d'une grande naïveté ou présomption quand il croit pouvoir dominer la nature. En fait, ses modes de pensée tentent de s'aligner sur les processus naturels. Il élabore des processus et des produits en fonction des ressources naturelles et énergétiques accessibles. Comme disait Francis Bacon dans le livre “Novum Organum” (1620): “On ne commande à la nature qu'en lui obéissant.”

3 retour L'éco-efficacité évalue dans quelle mesure un produit ou un processus utilise moins de ressources et rejette moins de déchets pour un même résultat. Il est d'usage d'établir une distinction entre “efficience” et “efficacité”. La première est relative au but poursuivi (durabilité) et la seconde aux moyens mis en œuvre pour y parvenir (mode d'utilisation des ressources naturelles par exemple). C'est toute la différence entre “mener les choses à bien” et “bien faire les choses”.

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