LOTUS

Au cœur du symbolisme

Le centre caché du labyrinthe

(Page détaillée)

Résumé

Le mythe de Thésée et d'Icare

Dédale, architecte inventif, avait construit pour le roi de Crète, Minos, un immense palais à ciel ouvert. Il était destiné à emprisonner le Minotaure, une chimère au corps d'homme et à la tête de taureau. Le roi avait en effet décidé de soustraire aux regards un monstre né des amours de son épouse, Pasiphaé, avec Poséidon, dieu du monde sous-marin, apparu à la reine sous la forme d'un magnifique taureau blanc.

À intervalles réguliers, les athéniens devaient payer tribut aux crétois et envoyer sept jeunes gens et sept jeunes filles destinés à être offerts en pâture au Minotaure. Le héros, Thésée, prit la place de l'un des jeunes gens avec la ferme intention de tuerThésée combattant le Minotaure dans le labyrinthe le monstre. Il fut aidé dans sa tâche par Ariane, fille de Minos et de Pasiphaé. Sur les conseils de Dédale, elle lui procura un fil pour retrouver son chemin une fois le monstre vaincu. Pris de colère, le roi décida de punir Dédale et son fils Icare en les faisant enfermer dans le palais. Le père et le fils imaginèrent alors un stratagème pour sortir de la place. Ils se fixèrent des ailes sur leur dos à l'aide de cire. Avant de s'envoler, Dédale mit en garde son fils et lui conseilla de voler ni trop haut ni trop bas. Pris de l'ivresse des hauteurs, Icare s'approcha du Soleil plus que de raison. La cire fondit et Icare connut la chute dans les eaux entourant l'île de Crète 1.

Une des plus belles représentations picturales de ce mythe est l'œuvre du plus grand artiste flamand du XVIe siècle, Pierre Bruegel dit l'Ancien.

Le tableau de Pierre Bruegel (1558)

Intitulé “paysage avec la chute d'Icare”, le tableau se trouve au musée des Beaux-arts de Bruxelles.

Face à la peinture, le regard se porte immédiatement sur le laboureur absorbé dans sa tâche. Un peu plus bas, un berger semble bâiller aux corneilles. Plus bas encore, un pêcheur taquine le poisson dans l'estuaire. L'estuaire s'ouvre sur la mer qui s'étend jusqu'à l'horizon et donne de la profondeur au tableau. En dépit du vent qui gonfle les voiles d'un bateau, un grand calme se dégage de la toile. Une sérénité que rien ne trouble si ce n'est un détail dans l'angle inférieur droit. Deux jambes qui s'agitent à la surface de l'eau. Elles appartiennent à un homme sur le point d'être englouti. En apparence, il ne s'agit que d'un fait divers ne perturbant en rien le cours des jours.

Et pourtant...Si nous observons plus attentivement la construction du tableau, nous voyons que deux directions dessinent deux lignes de démarcation. Tout d'abord, une des diagonales du tableau sépare la terre des flots. Ensuite, la ligne d'horizon détache la clarté du soleil dans le ciel de la mer plus sombre. Or, que font nos personnages ? Le laboureur fixe le sillon tracé sur le sol tandis que le pêcheur scrute les eaux profondes. Quant au troisième personnage, le berger gardien du troupeau, il se tourne vers le ciel. Trois regards en relation avec les trois éléments du paysage.

Le laboureur qui regarde la terre représente le monde humain ou horizontal, symbolisé par les sillons parallèles. Il vit dans le monde intermédiaire entre le monde du pêcheur penché sur les abysses de l'inconscient et le monde de la Conscience du berger contemplant le ciel. Trois degrés dans l'existence formant une hiérarchie à l'image de la verticalité de l'arbre ou du mât du navire. Passer du monde humain au monde supérieur ou inférieur équivaut à l'ascension ou à la chute. Que signifie en réalité le tableau ? A vouloir se frotter de trop près au soleil (monde supérieur) sans y être préparé, on risque la chute dans les eaux (monde inférieur). Ou encore que la chute est une étape nécessaire et préalable à la remontée des eaux inférieures (monde infernal) vers les eaux supérieures (monde céleste). Voir à ce sujet le drapeau du Vatican.

Gravir les différents degrés de l'existence et ses multiples états d'être passe par une initiation longue et difficile que symbolise précisément le labyrinthe.

Le sens du labyrinthe

Le tracé tortueux du labyrinthe répond à un double dessein:

  • Autoriser l'accès à un centre caché après avoir parcouru les méandres de la multiplicité indéfinie des états d'être ou de leurs modalités, symboles du voyage initiatique.
  • Interdire l'accès à ceux qui ne sont pas qualifiés.

Le passage de la périphérie au centre2 est réservé à l'être qui a surmonté les épreuves initiatiques et s'est montré digne de la révélation des mystères:

  • Découverte des “petits mystères” tout d'abord ou de l'être centré en lui-même. Il a dépassé la dualité, symbolisée par la double nature (mi-humaine, mi-instinctive) du Minotaure pour devenir véritablement un être humain.
  • Centré dans son propre monde, l'être humain peut ensuite atteindre les états d'être supérieurs et accéder aux “grands mystères” ou au Centre du monde. Il est associé au symbole solaire du taureau blanc dont le souvenir s'est perdu dans le dédale des ténèbres de l'inconscient. L'être humain devient alors l'être total qui a rejoint l'état supra-humain ou spirituel.

Le chemin parcouru est à l'image du fil d'Ariane qui relie entre eux tous les états de l'existence et ces derniers au Centre à l'origine de leur manifestation. Le labyrinthe représente le parcours initiatique du passage des ténèbres à la lumière, des eaux inférieures aux eaux supérieures. Il est constitué de morts successives dans différents états d'être et de re-naissances dans des états inférieurs ou supérieurs. Leurs centres se situent sur un même axe vertical ou Axe du Monde. C'est pourquoi Dédale et son fils ne peuvent que s'envoler du labyrinthe. L'envol symbolise la sortie définitive du labyrinthe et le dépassement de l'état humain ou la chute dans les états infra-humains en fonction du degré de conscience atteint. Le labyrinthe est un lieu où chacun peut progresser vers le ciel ou s'égarer et se perdre dans les abysses des eaux inférieures.

Labyrinthe de la cathédrale de ChartresLes labyrinthes tracés sur le dallage des cathédrales figurent souvent en leur milieu soit l'image ou le monogramme des maîtres d'œuvre (Amiens), soit le Temple de Jérusalem (Saint-Omer). Le Temple est associé au pèlerinage en Terre Sainte, une autre forme d'initiation. Ces dessins représentent en conséquence les élus qui ont atteint le Centre ou le Centre lui-même. Véritable substitut au pèlerinage en Terre Sainte, les labyrinthes des cathédrales étaient destinés à être parcourus de bout en bout, sans interruption, sur les genoux. Le pèlerin s'éloignait et s'approchait successivement du centre car la progression, faite “d'avancées” et de “reculs”, de “doutes” et de “certitudes”, de “hauts” et de “bas”, ne saurait être continue. Afin de prolonger symboliquement le voyage, la longueur totale des méandres pouvait mesurer plus de 260 mètres comme à Chartres.

Bibliographie et discographie

  • René Guénon:
  • “Symboles de la Science sacrée”. Éditions Gallimard 1962;
  • Notamment, le chapitre LXVI consacré aux encadrements et labyrinthes.
  • René Huyghe:
  • “Les puissances de l'image”. Éditions Flammarion 1965;
  • Lire particulièrement les pages 256-257.
  • Johan Sebastian Bach:
  • “Petit Labyrinthe Harmonique”, musique pour orgue.

1 retour Les contes s'inspirent souvent des grands mythes. Ainsi, dans le conte “Le Petit Poucet” de Charles Perrault, le bûcheron et sa femme ont sept garçons tandis que l'ogre et son épouse ont sept filles. L'ogre vit au milieu de la forêt tout comme le Minotaure au milieu de labyrinthe. Les enfants se perdent dans la forêt (labyrinthe) dont ils retrouvent la sortie grâce aux petits cailloux (fil d'Ariane) laissés en chemin par le Petit Poucet. Ce dernier s'échappera définitivement de la forêt avec ses frères en enfilant les bottes de sept lieues de l'ogre tout comme Dédale et Icare quitteront le labyrinthe en fixant des ailes sur leur dos. Toutefois, contrairement au Petit Poucet qui fera le bonheur de toute sa famille, Icare ne rendra pas son père malheureux car, à l'inverse des contes, les mythes ne renferment pas de morale.

2 retour Notons, à titre purement anecdotique, que le dessin d'un labyrinthe constitue un graphe simple planaire. Si le centre est intérieur, une règle particulièrement simple, dite algorithme de Fleury, permet d'y accéder sans faille. Il suffit de suivre systématiquement le mur se trouvant à main droite (ou gauche) dans le sens de la marche.

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