Noël et Épiphanie
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Le choix des dates
La fête de la Nativité a oblitéré celle de Mithra, le dieu sauveur d'anciennes religions mystérieuses d'origine persane. Qualifié de Soleil invaincu (“Sol invictus”), il est né un 25 décembre, jour de la célébration de la re-naissance du Soleil (“Natalis Solis”) après le solstice d'hiver. Le solstice d'hiver correspond, en effet, à la fin de la phase descendante du soleil vers le pôle sud céleste et au début de sa phase ascendante en direction du pôle nord céleste (pour plus de détails sur ce point, voir la description de la sphère céleste). Ou, plus prosaïquement, le solstice d'hiver marque la fin du déclin des jours et le début de l'accroissement de leur durée. Autrement dit, le solstice d'hiver et sa célébration symbolisent la fin de la descente vers les ténèbres, synonymes d'ignorance, et le début de la remontée vers la Lumière, la Connaissance claire.
La vénération de Mithra passa de la Perse à Rome, puis en Gaule avant de s'étendre à tout le bassin méditerranéen où elle porta ombrage à la chrétienté naissante. Aussi, lorsque le christianisme devint une religion officielle de l'Empire au IVe siècle, la date du 25 décembre fut retenue en Occident pour célébrer la naissance de Jésus. En fait, la célébration de la Nativité a lieu au cours de la messe de Noël, c'est-à-dire le 24 décembre à minuit pour bien marquer, dans le cycle journalier, le passage entre fin de la descente dans les ténèbres de la nuit et le début de la remontée vers la lumière du jour.
Après la refonte du calendrier du pape Grégoire XIII, les chrétiens orthodoxes d'Orient continuèrent à utiliser le calendrier Julien pour la fixation des dates des fêtes religieuses. En conséquence, Noël est toujours célébré dans ces pays le 25 décembre du calendrier Julien qui correspond aujourd'hui au 7 janvier du calendrier Grégorien. Il n'en a pas été toujours ainsi. Au XIXe siècle, par exemple, la Noël orthodoxe coïncidait avec la fête de l'Épiphanie (“epiphania” ou apparition) de l'église romaine qui a lieu le 6 janvier du calendrier Grégorien. Une fête d'une grande importance, surtout en Orient, qui consacre l'Adoration des Rois-mages.
La dénomination de janvier (“januarius”), mois par lequel s'ouvre l'année, provient du nom du dieu romain Janus (de “janua” qui signifie porte). En tant que dieu du passage d'une année à l'autre, d'un cycle à l'autre et, plus généralement, d'un état à un autre, il est habituellement représenté par un visage à double face dont l'une regarde vers le passé et l'autre vers l'avenir. Cependant, entre le passé qui n'est plus et le futur qui n'est point encore, il n'y a de place que pour l'imperceptible présent. Un présent au-delà de l'ordre temporel, où la succession se mue en simultanéité, où toute chose rejoint l'impérissable, l'éternité. Aussi, le vrai visage de Janus, celui de l'éternel présent, est-il invisible. “Maître du triple temps”, Janus est avant tout le “Seigneur de l'éternité”. De même, le Christ est le commencement et fin (du temps: “Je suis l'alpha et l'oméga, le Principe et la fin”), mais surtout le “Maître de l'éternel”.
Janus, le gardien des portes du cycle annuel, est représenté avec deux clés, ses principaux attributs. Ces portes ne sont autres que les portes solsticiales qui donnent accès aux deux phases du soleil. La clé d'or ouvre ou ferme la voie ascendante vers la lumière ou la connaissance spirituelle, la clé d'argent (ou le sceptre) ouvre ou ferme la voie descendante vers l'obscurité ou l'ignorance (spirituelle). Pour davantage de détails, voir les fêtes des deux Saint-Jean.
Les deux faces sont coiffées d'une unique couronne qui renvoie non seulement au “Maître du triple temps”, mais aussi au Roi des trois mondes associés à trois naissances: physique de l'être ordinaire, psychique de l'être proprement humain (clé d'argent) et spirituelle de l'être totalement accompli (clé d'or). Ces trois mondes (physique ou corporel, psychique ou de l'âme, spirituel ou de l'Esprit) sont autant d'états dont l'achèvement conduit l'être à la pleine réalisation. Les deux dernières naissances correspondent à l'initiation aux “mystères” en relation avec les solstices. Les “petits mystères” associés au solstice d'été donnent accès à l'état d'être humain et les “grands mystères” liés au solstice d'hiver aboutissent à la réalisation de l'être total.
Dans la tradition chrétienne, les deux clés d'argent et d'or sont respectivement celles du “Paradis terrestre” et du “Paradis céleste”. La tiare à trois couronnes ainsi que les deux clés d'or et d'argent figurant sur le drapeau du Vatican constituent d'ailleurs des emblèmes du Souverain Pontife qui évoquent clairement le symbolisme de Janus.
La tradition des rites de passage trouve un écho dans l'église catholique, particulièrement en ce qui concerne la fixation des dates des fêtes de Noël (25 décembre) et de l'Épiphanie (6 janvier). En effet, les 12 jours qui séparent les deux célébrations renvoient, en condensé, au cycle annuel de 12 mois et au gardien des portes se tenant exactement au milieu de cette période (31 décembre à minuit), d'où il peut voir simultanément et également l'ancienne et la nouvelle année.
En tant que Dieu du passage de l'obscurité à la Clarté et “Maître des trois mondes” (physique, psychique et spirituel), Janus subsiste en toile de fond derrière les deux fêtes de Noël et de l'Épiphanie et les usages qui leur sont attachés. La tradition janusienne trouve, en effet, comme un écho dans les coutumes de l'arbre et de la bûche de Noël d'une part et de l'offre de présents et de la galette des rois d'autre part.
Les bougies de l'arbre au feuillage persistant et la bûche déposée dans l'âtre ne sont, en principe, allumées qu'à minuit et constituent bien évidemment des symboles de lumière en relation avec le solstice d'hiver.
L'arbre et la bûche de Noël
L'arbre de Noël
A un moment où d'ordinaire la nature est en repos avant de re-naître au printemps, l'arbre toujours vert symbolise une autre nature, la nature spirituelle constamment présente, au-delà du cycle des saisons ou des cycles de mort et de re-naissance des êtres dans différents états. À cet égard, il évoque l'arbre de Vie de nombreuses traditions, notamment nordique, dont les racines de la Terre sont reliées aux branches du Ciel par l'intermédiaire d'un tronc commun. Le tronc symbolise “l'Axe du Monde” qui unit tous les états de l'être, toutes les voies multiples empruntées pour relier la Terre et le Ciel. Les nombreuses branches constellées de bougies représentent autant d'états, de degrés à parcourir en cheminant le long des guirlandes avant d'atteindre la cime. L'étoile surmontant la crête de l'arbre n'est rien d'autre que l'état ou le degré ultime que symbolise le pôle nord céleste ou l'étoile polaire dans l'hémisphère Nord. Ce pôle immobile, autour duquel tournent apparemment les astres du monde cosmique, dépeint le Principe immuable d'où tout provient et où tout retourne: “l'alpha et l'oméga, le Principe et la fin”. D'ailleurs, lorsque nous nous déplaçons autour de l'arbre, l'illumination des bougies n'évoque t-elle pas le scintillement des étoiles de la voûte céleste tournoyant autour de l'étoile polaire ?
Une ancienne coutume scandinave voulait qu'un sapin, ou plus exactement un épicéa, soit suspendu la tête en bas à l'intérieur de la maison. Cette image renversée de la vision courante de l'arbre correspond symboliquement à un point de vue cosmique ou terrestre où l'individu perçoit ses véritables racines dans le Ciel. En effet, la manifestation de l'être résulte de la descente de l'influence céleste ou de l'Esprit au sein du corps ou du monde terrestre. Retrouver ses racines spirituelles consiste à remonter la pente depuis ses racines terrestres jusqu'au sommet de l'arbre et, par conséquent, à provoquer un renversement de point de vue. Ce redressement de l'arbre est à l'image du retournement du mouvement du soleil au passage du solstice d'hiver. L'être découvre alors la vision supra-cosmique ou céleste où l'arbre est dressé du pied à la tête et où l'étoile trouve sa vraie place au firmament. Le point de vue cosmique ou terrestre est en quelque sorte le reflet du point de vue supra-cosmique ou céleste dans le miroir des eaux séparant les deux mondes.
La coutume de l'arbre de Noël trouve vraisemblablement son origine dans les pays scandinaves et, plus récemment, en Allemagne. Elle pénétra ensuite en Alsace et en Lorraine avant de s'étendre à toute la France. Son adoption par les britanniques tient au fait que la Reine Victoria a épousé un prince allemand épris de nostalgie à l'approche des fêtes de fin d'année.
La bûche de Noël
Tronçon d'un arbre coupé en été pour être brûlé en hiver, la bûche de Noël est un symbole igné source de lumière et chaleur. Il ne s'agit nullement de la lumière extérieure qui n'éclaire que les apparences, mais d'une lumière intérieure qui guide l'être vers les états supérieurs, vers le sommet de l'arbre, ultime réalité. Une lumière qui trouve sa source dans le coeur dont la chaleur autorise un accès direct à la connaissance spirituelle ou divine. Une connaissance au-delà de la pensée discursive, uniquement source de lumière sans chaleur.
La bûche de Noël est indéniablement un symbole en relation avec les deux solstices comme en témoigne une coutume d'origine celtique. La bûche était allumée avec un tison provenant du feu de la Saint-Jean de l'été précédent. Cette coutume fait référence aux rites initiatiques de la tradition janusienne. En effet, avant d'atteindre l'état d'illumination ou supra-humain figuré par l'être au centre du (des) monde(s), il est nécessaire d'avoir tout d'abord atteint l'état humain de l'être centré en lui-même. Un état qui servira d'étincelle divine pour allumer la bûche et permettre l'accès à l'état véritablement divin ou spirituel.
La re-connaissance de la descente du Christ sur Terre est symbolisée par la venue des Rois-mages popularisée par la coutume de l'offre de présents et le partage de la galette dont le sens est depuis longtemps oublié.
L'adoration des Rois-mages et la galette des Rois
L'adoration des Rois-mages
La légende des Rois-mages fut vraisemblablement rapportée d'Orient par les croisés. Guidés par une lumière intérieure symbolisée par l'étoile de l'arbre de Noël ou la bûche embrasée, ils atteignent la grotte où Jésus a vu le jour. La grotte représente la caverne cosmique ou l'enveloppe du Christ en germe. Les Rois-mages voient en lui l'être nouveau-né, ou plutôt re-né, qui, sorti des ténèbres de la caverne, a atteint le degré ultime de la connaissance (spirituelle), l'état d'être devenu Lumière.
Ils vénèrent en lui l'être trois fois né. Le premier offre l'or à l'enfant “Roi”; le deuxième donne l'encens au “Prêtre”; le troisième présente la myrrhe, “baume d'immortalité”, au “Prophète”. Ces présents sont les symboles respectifs des trois mondes: corporel du domaine du “Roi”; de la psyché ou de l'âme du domaine du “Prêtre”; spirituel du domaine du “Prophète”.
Les Rois-mages saluent le Christ-roi et reconnaissent en lui le “Maître des trois mondes”. Le Maître “spirituel” ou le “Prophète” détient la plénitude des deux autres fonctions, sacerdotale et royale, envisagées dans leur Unité première et qui se manifestent distinctement dans les personnes du “Prêtre” et du “Roi”.
Les trois personnages se tiennent habituellement devant la crèche, une représentation de la Nativité très populaire dans les pays du Sud. Ils sont venus rendre hommage à l'enfant Jésus placé entre l'âne et le boeuf, entre les ténèbres et la lumière dont il a réalisé l'union. En effet, ténèbres et lumière sont indissociables car il n'y a pas de clarté sans obscurité, de jour sans nuit, de yang sans yin ni de yin sans yang comme le montre l'enchevêtrement du noir et du blanc dans le fameux symbole yin-yang. Connaître la lumière ne signifie pas ignorer l'obscurité, mais comprendre qu'au-delà de la dualité du monde manifesté règne l'unité, seule source véritable de spiritualité.
La coutume d'offrir des cadeaux à l'Épiphanie, notamment dans les pays chrétiens du Sud, est naturellement en relation avec les Rois-mages dans leur hommage au “Maître de l'éternel présent”. Cette coutume n'est rien d'autre qu'un reliquat de la reconnaissance de l'innocence du coeur du jeune enfant et de sa facilité à vivre le présent. Une capacité que l'adulte a malheureusement perdue.
La galette des Rois
La galette est faite d'une pâte feuilletée symbolisant les multiples couches qu'il convient de découvrir avant d'atteindre la fève ou l'amande. Cette drupe dont il faut briser l'enveloppe représente le germe dissimulé sous la coque extérieure. Elle symbolise le Christ dont la nature divine est cachée sous la nature humaine, le fruit qu'il appartient à chacun d'ouvrir pour s'en nourrir. Dans cette quête, tous ne sont pas élus. Seul celui qui sera parvenu à découvrir toutes les couches dissimulant le fruit parviendra à sortir définitivement de l'obscurité, des ténèbres pour atteindre la pleine lumière.
En hébreu, l'amande se dit “luz” qui exprime parfaitement l'idée de quelque chose de caché, d'enveloppé, d'inviolable, le noyau qui contient le germe d'immortalité. Le même mot désigne aussi le nom d'une cité souterraine, gardienne de la tradition et près de laquelle Jacob eut sa célèbre vision. Endormi, la tête reposant sur une pierre, il voit une échelle dressée entre la Terre et les Cieux et que des messagers divins montent et descendent. Le Seigneur lui dit: “Je te donnerai la terre sur laquelle tu es couché, à toi et à tes descendants”. Jacob se réveilla et proclama: “Et cette pierre, que j'ai dressée comme un pilier, sera la maison de Dieu (“Beith-el”), appellation dont serait dérivé Bethléem, lieu de naissance du Christ.
L'amandier, surtout répandu dans les pays méditerranéens, donne un fruit appelé “mandorla” en italien. Ce terme s'applique à la forme “ovale” qui, dans la tradition iconographique, renferme l'image du Christ. Au-dessus du portail royal de la cathédrale de Chartres s'élèvent trois magnifiques lancettes éclairées par le soleil couchant. Le vitrail central renferme en son sommet une mandorle où le Christ se tient sur les genoux de sa mère. Marie porte une couronne sur la tête et un sceptre dans chaque main en signe de souveraineté sur les mondes des ténèbres et de la lumière. Le Christ, placé au centre, représente l'union des deux mondes au sein de l'Un ou de Dieu. Sa main droite pointe en direction du Sud, du soleil, de la lumière tandis que la gauche, associée au Nord, repose sur son genou.
Nul doute que cette représentation fasse référence à l'initiation aux “mystères”. Avec une différence notable, cependant. Dans la mandorle, la lumière est naturellement associée au Sud et les ténèbres au Nord tandis que les “grands mystères” se rapportent au solstice d'hiver et les “petits mystères” au solstice d'été. En fait, le fidèle qui regarde la mandorle épouse le point de vue cosmique ou terrestre indiqué par la main droite du Christ tournée en direction du Sud, du soleil du midi des “petits mystères”. Pour lui cependant, droite et gauche sont inversées. La poursuite sur la voie de l'ascension passe par un renversement de vision afin de découvrir le véritable soleil, la face invisible, le soleil de minuit des “grands mystères” associés au Nord. Dans cette quête, le fidèle sera amené à abandonner la lumière extérieure pour la lumière intérieure ou invisible dont la lumière visible ne constitue qu'un reflet dans le miroir des eaux crépusculaires du soleil couchant. Ce renversement de vision est courant dans le symbolisme où “ce qui en haut (dans l'ordre supra-cosmique) est comme ce qui en bas (dans l'ordre cosmique)”.
Bibliographie
- René Guénon:
- “Symboles de la Science sacrée”;. Éditions Gallimard 1962;
- Notamment le chapitre XXXVII consacré au symbolisme solsticial de Janus.
- “Le Roi du Monde”. Éditions Gallimard 1958;
- En particulier le chapitre IV relatif aux trois fonctions suprêmes et le chapitre VII consacré à Luz.
- Jean-Marie Pelt:
- “Des fruits”. Éditions Fayard 1994;
- Spécialement le chapitre IX traitant des fruits secs et, en particulier, de l'amande.
- “Fleurs, fêtes et saisons”. Éditions Fayard 1988;
- En particulier, les chapitres sur la nuit de Noël, le 25 décembre et la saint Sylvestre.