LOTUS

Au cœur du symbolisme

Le vitrail de la cathédrale gothique

(Résumé)

Chartres

Place à la lumière

De la voie descendante vers la voie ascendante

Connu de longue date, le verre enchâssé dans des “claustra” servit probablement de modèle aux vitraux du moyen âge. Des textes du Ve au VIIe siècle mentionnent l'existence de vitraux colorés. Les premiers vitraux réalisés à partir de plaques de verre jointes au plomb sont attestés dans des textes remontant au IXe siècle. Ils apparurent cependant en nombre au XIIe siècle pour atteindre leur apogée au XIIIe avec la montée du Gothique. Et cela n'a rien de fortuit.

L'avènement du Gothique tient essentiellement à l'évolution de la vision spirituelle. Contrairement aux idées reçues, les techniques utilisées existaient déjà au temps des bâtisseurs de cathédrales et ne servirent qu'à concrétiser la vision nouvelle. Cette dernière modifia de fond en comble la perception du Ciel et de la Terre et du rôle de l'homme aux époques romane et gothique:

  1. Les premiers vitraux apparurent avec l'art Roman et correspondent à une vision métaphysique du monde, c'est-à-dire à un mouvement descendant du Ciel vers la Terre, du Principe céleste vers sa manifestation terrestre. Ce mouvement du spirituel vers le temporel se traduit par une descente de la légèreté céleste jusqu'à la pesanteur terrestre. D'où, la structure relativement massive des édifices romans où les ouvertures carrées ou rectangulaires représentant le monde terrestre sont le plus souvent surmontées d'arcs en plein cintre ou semi-circulaires symbolisant le monde céleste. L'homme de l'époque romane, créature de Dieu, en appelait à la bonté divine pour se libérer du poids du monde.
  2. Cette vision métaphysique fut progressivement supplantée par une vision cosmologique associée à un élan de la Terre vers le Ciel, à un mouvement ascendant du monde manifesté vers son Principe originel. Ce mouvement d'ascension du temporel vers le spirituel s'exprima dans la hauteur, la structure, les murs, les ouvertures et les voûtes des édifices. Cela s'est notamment traduit sur le plan technique par la substitution de l'arc brisé à l'arc en plein cintre et l'introduction de l'arc-boutant. L'homme de l'époque gothique, élu de Dieu, s'élevait jusqu'à Lui.

De la vision extérieure vers la vision intérieure

L'architecture romane statique s'appuyant principalement sur les pesées fit place à l'architecture gothique dynamique établie sur le jeu des pesées et des poussées latérales. L'arc brisé permettait d'alléger la construction de la voûte pour une hauteur donnée et par conséquent de réduire les pesées sur les piliers; l'arc-boutant de canaliser les poussées latérales vers les contreforts extérieurs.

À l'origine, le Gothique désignait un monde s'opposant à la conception classique et apparenté aux Barbares, aux Goths destructeurs du vieil Empire romain. Si l'art roman connut ses développements les plus classiques dans le sud de la France, là où l'empreinte romaine était profonde, l'art gothique apparut et fleurit dans le nord de la France et en Angleterre. L'art roman avait des affinités avec le monde méditerranéen, l'art gothique avec l'esprit septentrional. D'où l'importance accordée aux reproductions végétales représentatives du monde naturel par opposition au monde civilisé, de la campagne par rapport au monde urbain 1.

Lorsque l'abbé Suger (1081-1151) fut élu à la tête de l'abbaye de Saint-Denis, il entreprit de reconstruire l'église endommagée selon son idéal théologique: “Dieu est lumière et c'est dans Sa lumière que l'homme trouve la vérité”. Il fallait que la clarté du jour, image de la clarté divine, inonde l'intérieur de l'édifice. À cette fin, l'art gothique s'efforça de réduire la surface murale et de multiplier les ouvertures destinées à recevoir les verrières. Le vitrail fut appelé à jouer un rôle prééminent dans les cathédrales car la lumière non seulement l'illumine, mais le traverse pour faire corps avec la coloration. La clarté paisible de la lumière intérieure de la cathédrale gothique doit tout aux couleurs nuancées de ses vitraux. L'architecture gothique se distingue de la romane par la place sans précédent faite à la lumière. Vitrail et style gothique sont à vrai dire presque synonymes.

Basilique de Saint-Denis L'abbé Suger

L'abbaye de Saint-Denis était la gardienne des reliques du saint et martyr Denys qui, selon la légende, convertit la Gaule au christianisme au IIIe siècle. Le saint fut vénéré comme le patron de la maison royale. Son église devînt le lieu du sacre de Charlemagne et la nécropole des rois de France. Lors de sa reconstruction, la croisée d'ogives, l'élévation sur trois niveaux et les contrebutements au moyen d'arcs-boutants furent pratiqués pour la première fois à grande échelle. Avec ses grandes arcades, son triforium ajouré et ses hautes fenêtres, cette cathédrale de lumière ne pouvait que refléter le monde d'en haut ici-bas. Les gisants des rois de France font écho au monde horizontal terrestre qui contraste avec le vitrail vertical s'élevant vers les hauteurs célestes. Les vitraux étaient destinés à éclairer les fidèles, à leur transmettre la lumière et à élever leur âme jusqu'aux cieux. Ils les incitaient à quitter des yeux les donateurs figurés tout au bas de la verrière et à les lever vers la représentation majestueuse située tout en haut. La conservation des plus anciens vitraux de Saint-Denis montre qu'ils devaient diffuser la lumière si chère à l'abbé.

La lumière extérieure nous révèle l'obscurité du vitrail; l'obscurité intérieure nous transmet toute sa lumière

Au moyen âge, une matière, un nombre, une couleur, un geste, une personne, un animal ou un végétal était souvent revêtu d'une signification symbolique au-delà de l'apparence. La nature divine se reflétait dans la nature humaine et la nature tout court. Tout au long de la période médiévale et plus particulièrement gothique, les représentations figurant sur les vitraux s'appuyaient sur une correspondance entre ce qui est apparent et ce qui est caché, entre le visible et l'invisible. Souvenons-nous que les vitraux, invisibles de l'extérieur, sont visibles de l'intérieur. Cette correspondance entre l'extérieur et l'intérieur, le manifesté et le non manifesté est mise en évidence au travers d'exemples empruntés aux trois règnes humain, animal et végétal fortement inter liés, notamment par le biais de la couleur.

1 retour La coupure entre le nord et le sud de la France ne date pas d'hier et reste encore vivace aujourd'hui.

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