LOTUS

Au cœur du symbolisme

La tour de Babel, de la terre au ciel

(Page détaillée)

Résumé

L'édification

Verset 11.1: “Toute la terre avait une seule langue (lèvre) et les mêmes mots”.

Avant le chapitre 11, la Genèse nous dit que les descendants de Noé se sont multipliés et dispersés sur la terre en différents territoires et langues (Gen. 10.5-20-31). Et alors, il advint qu'ils parlaient la même langue. De quelle langue s'agit-il ?

Selon la Tradition, la langue originelle est le don de Dieu aux hommes afin de nommer les êtres et les choses. Cette langue sacrée d'origine non humaine fut donnée par Dieu aux premiers hommes et transmise de génération en génération jusqu'à l'édification de la tour de Babel. La langue sacrée se distingue des langues profanes purement formelles par le recours à l'analogie, à l'intuition et au symbole. La fonction de la langue sacrée réside dans la communication avec les états supérieurs de l'être et du monde, i.e. les états spirituels et célestes; les langues profanes servent à communiquer avec les états inférieurs de l'être et du monde, i.e. les états physiques et terrestres. Toutes les langues ont un rôle à jouer dans leurs domaines respectifs et aucune n'est appelée à supplanter les autres. Afin de distinguer la langue unique, la langue sacrée des langues profanes, A. Chouraqui la dénomme “lèvre” sans s.

Verset 11.2: “Comme ils étaient partis de l’Orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Shinéar et ils s'y établirent.”

Tout comme l'Orient appelle l'Occident, la lumière les ténèbres, le voyage appelle l'installation. Le voyageur devient sédentaire lorsqu'il parvient à trouver son refuge, un lieu où il se sent en harmonie avec son environnement et ne fait plus qu'un avec lui.

Les campements itinérants finissent par devenir des habitations fixes et les peuples nomades par se sédentariser. Les peuples nomades n'édifient rien de durable car ils ont un espace ouvert devant eux; les populations sédentaires construisent des habitations destinées à durer sur un espace relativement restreint. Les peuples nomades vivent dans l'espace (élément fixe et permanent), se dispersent et changent constamment de lieu; les populations urbaines vivent dans le temps (élément changeant et destructeur), se fixent sur un espace limité où elles dressent leurs bâtisses.

Verset 11.3: “Ils se dirent l'un à l'autre: Allons! (Offrons) Faisons des briques et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier.”

Allons de l'avant. À peine installé, le peuple s'engage à bâtir, à édifier. À défaut de pierre, faisons des briques; à défaut de mortier, utilisons du bitume. Même si les moyens ne sont pas à la hauteur des espérances, l'œuvre n'en sera pas moins édifiante.

Au lieu de l'engagement (Allons!), A. Chouraqui propose l'offrande (Offrons). À qui est-elle destinée ? À Dieu ou aux hommes de la terre entière ?

Verset 11.4: “Ils dirent: Allons! (Offrons) Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux! Faisons-nous un nom afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.”

Allons! (Offrons). Rassemblons nos forces, bâtissons- nous une ville, une tour, un nom.

Les hommes entendent édifier une ville. Fini le temps de l'errance, de la dispersion. À présent, nous sommes établis à demeure. Et quel espace s'offre à eux ? Pour les peuples nomades, l'espace s'ouvre sur l'horizon; pour les populations sédentaires, l'espace est fermé horizontalement, mais ouvert verticalement. Alors, construisons une tour jusqu'aux cieux. Pourrait-il en être autrement pour des adeptes de la langue unique, de la langue sacrée dévolue aux états supérieurs de l'être et du monde ? Et faisons-nous par la même occasion un nom, une renommée qui amènera les autres peuples jusqu'à nous et nous dispensera d'aller vers eux.

La destruction

Verset 11.5: “Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes (les fils du glébeux) avaient bâties.”

Tout mouvement ascendant de la terre vers le ciel est accompagné d'un mouvement descendant du ciel vers la terre. Le mouvement descendant débouche sur la manifestation des états inférieurs de l'être et du monde proprement physiques et terrestres. Le mouvement ascendant permet, au contraire, d'accéder aux états supérieurs de l'être et du monde véritablement spirituels et célestes.

Au lieu de parler des hommes en général, A. Chouraqui parle des fils du glébeux, c'est-à-dire de l'homme de la glèbe ou Adam. Il ne s'en tient pas à la seule génération présente, mais évoque leur succession depuis le premier homme. Il met l'accent sur la transmission de génération en génération de la tradition et de la langue adamiques.

Verset 11.6: “Et Yahvé dit: Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue (lèvre), et c’est là ce qu'ils ont entrepris! Maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu'ils auraient projeté.”

Les points d'exclamation ajoutés au texte originel, notamment par A. Chouraqui, marquent l'heureuse surprise du Père devant l'œuvre de ses enfants. Rien de négatif dans cet étonnement, mais bien au contraire une sincère admiration pour le travail accompli. Rien n'empêchera désormais les hommes de réaliser tout ce qu'ils entreprendront.

Verset 11.7: “Allons! (Offrons,) Descendons! (descendons,) Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres.”

Pourquoi ce brusque revirement après tant de bienveillance ? Construire une tour jusqu'au ciel, c'est comme escalader une montagne dont le sommet se perd dans les nuages. Plusieurs voies s'offrent à ceux qui veulent entreprendre l'ascension. Chaque être emprunte la voie adaptée à son rythme, ses aptitudes, ses aspirations etc. quelque soit sa terre ou sa langue d'origine. Chaque être ne voit qu'une partie du versant qu'il escalade et si, par mégarde, il se retournait, il ne verrait qu'un pan du paysage environnant. Toutefois, lorsque les êtres seront parvenus au sommet par des chemins différents, ils verront le même paysage alentour, pourrons évoquer la même chose, employer les mêmes mots, parler la même langue.

Or, les bâtisseurs de la tour parlaient déjà la même langue avant d'entamer sa construction et d'atteindre le ciel. Ils étaient déjà parvenus au sommet de la tour avant même de la bâtir. Alors, pourquoi matérialiser et ramener au plan terrestre ce qui relève des hauteurs spirituelles et célestes ? S'agissait-il d'une absurde volonté de conquête ? Ou plutôt des conséquences inéluctables résultant d'une transmission dégénérée de la tradition ? Toute tradition dégénère lorsqu'elle ne transmet plus que la lettre et oublie l'esprit. En élevant une tour s'enfonçant dans le sol, les bâtisseurs quittèrent le sommet céleste pour les fondations terrestres tout comme Adam et Ève s'éloignèrent du jardin d'Eden en goûtant au fruit de l'Arbre de la Science du bien et du mal. Ils ne pouvaient dès lors que connaître la chute brutale sur terre et retrouver la condition des êtres errants. Dieu ne pouvait plus rien pour eux sinon les disperser sur la face de toute la terre.

Notons que A. Chouraqui n'emploie pas l'impératif ni de points d'exclamation dans ce verset pour bien souligner qu'il n'est pas question ici d'un Dieu intransigeant, mais bien d'un Dieu compatissant poussé par la nécessité.

Verset 11.8: “Yahvé les dispersa de là sur la face de toute la terre et ils cessèrent de bâtir la ville

Les bâtisseurs ne sont pas renvoyés là d'où ils viennent, mais dispersés sur la face de toute la terre. Ils ont perdu la faculté de parler la langue d'origine céleste et n'échangent plus que par l'intermédiaire de langues profanes propres au monde terrestre. Ils cessent de construire la ville et surtout la tour. Plus de communauté de langue, plus de projet édifiant.

Épilogue

Verset 11.9: “Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de toute la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur la face de toute la terre.”

L'accès à la Porte du Ciel (signification de “Babel”), aux états supérieurs de l'être et du monde, aux états spirituels et célestes, n'exige pas de gravir des montagnes et encore moins de bâtir des tours s'élevant jusqu'au ciel. Il ne faut pas prendre les choses au pied de la lettre et confondre les mondes physique et symbolique. Pour atteindre les hauteurs, il convient de ne pas s'enliser dans les profondeurs terrestres, surtout si elles sont appelées à durer, mais de se délester des bagages encombrants au fur et à mesure de l'ascension. Se délivrer du poids du monde terrestre et de tout ce qu'il soutient est le premier pas sur la voie céleste.

Quand l'être a perdu le fil conducteur de la tradition, il retombe dans les profondeurs de la pesanteur terrestre. Seule l'initiation aux principes traditionnels et leur transmission de génération en génération peut maintenir l'être sur la voie de son accomplissement, de son élévation vers les hauteurs célestes.

Et surtout, le cheminement est propre à chacun et nul groupement de personnes ne peut imposer à ses membres la voie à suivre. C'est à chacun de nous de trouver son chemin parmi les méandres de la vie. Et, alors seulement, nous pourrons escalader des montagnes, nous retrouver au sommet et parler enfin la même langue.

Bibliographie

  • René Guénon:
  • “Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps”. Éditions Gallimard, 1972;
  • Notamment, le chapitre XXI intitulé “Caïn et Abel”.
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