LOTUS

Au cœur du symbolisme

La roue de la vie

(Page détaillée)

Résumé

La roue de la fortune

Dans la toile de Burne-Jones intitulée “La roue de la fortune”, la déesse Fortuna actionne une roue sur laquelle des êtres sont enchaînés. D'origine étrusque et honorée à Rome, Fortuna est dite “primigenia”, c'est-à-dire qu'elle est à la fois la “première née” et la “première à donner la vie”.

La déesse connait à la fois les origines du monde et l'avenir non encore dévoilé. Fortuna symbolise les deux angoisses existentielles de la nature humaine sur ses origines et son avenir. Présentée comme la mère et la fille de Jupiter, elle engendre le Principe à l'origine de la manifestation du monde et elle est aussi issue de ce même Principe sous sa forme manifestée.

La déesse Fortuna fait tourner la roue (“rota”) dont le pourtour est un symbole du monde manifesté en continuel mouvement autour d'un point central immuable figurant le moteur immobile de la “roue de la vie”.

Si le centre est le point de départ de la manifestation du monde, il est aussi le point d'aboutissement de cette dernière car tout est issu de lui et tout doit y revenir. Puisque toutes les choses et tous les êtres n'existent que par le Principe, elles et ils doivent être reliés à ce Principe par des liens permanents figurés par les rayons de la roue. Ces rayons peuvent être parcourus dans les deux sens: de leur centre commun vers la périphérie et en retour de la périphérie vers le centre. Ils traduisent la transmission entre le Principe et sa manifestation.

“La roue de la fortune” de la toile de Burne-Jones comporte 12 rayons à l'image de la “roue cosmique” ceinte par les constellations du zodiaque ou encore de la “roue du temps” rythmée par les mois de l'année, les heures du jour ou de la nuit. La roue porte l'homme vers le haut avant de le laisser retomber et illustre les changements continuels de la condition humaine. La roue est située dans un plan vertical pour bien signifier que la vie est faite de hauts et de bas. Tous les êtres sont sujets à son sempiternel mouvement. Même le personnage coiffé d'une couronne et tenant un sceptre, signes de royauté, ne semble pouvoir y échapper. En fait, la roue tourne pour tout le monde. Les hauts et les bas ont tout simplement trait aux aléas de la vie. Ils symbolisent les antagonismes que les êtres rencontrent au cours de leur existence et sont habituellement représentés par deux points opposés du cercle. Vivre au-delà des tensions générées par les opposés implique de rejoindre le centre du cercle, le seul point où les antagonismes trouvent leur équilibre, se muent en complémentaires et se fondent dans l'Unité, le Principe. Rejoindre le centre signifie suivre la voie de l'équilibre, la “Voie du Milieu” et rejoindre le juste milieu.

Cette voie au-delà des antagonismes, aussi appelée “neti neti” (ni ceci ni cela), nous conduit à la Délivrance immédiate. C'est la voie la plus ardue, la plus exigeante mais, fort heureusement, pas unique. Il est en effet une autre voie, une voie périphérique que nous pouvons également retrouver sous le pinceau de Burne-Jones.

Le cercle et les cycles

Les cycles successifs de la vieL'équilibre entre les antagonismes est davantage mis en évidence lorsque la roue est horizontale. En effet, dans un tel plan, aucun des termes opposés ne prédomine sur l'autre car il n'y a plus de haut ou de bas. Dans cette représentation, l'être peut sortir du cercle infernal en s'élevant au-dessus de la roue pour amorcer un cycle qui se termine en un point autre que le point de départ. Ce mouvement lui permet à la fois d'entreprendre de nouveaux cycles et de s'élever progressivement autour de l'axe vertical passant par le centre de la roue. Cet axe est appelé “Axe du Monde” car il traverse successivement les centres des cycles qui symbolisent l'ensemble des états de la manifestation de l'être, depuis les plus ordinaires jusqu'aux plus spirituels.

La fin de chaque cycle coïncide avec le début du suivant et correspond à la fois à une mort à l'état précédent et à une naissance dans l'état suivant. Situés sur “l'Axe du Monde”, les centres des états constituent autant de projections du Principe sur les divers plans associés à ces états. L'élévation hélicoïdale autour de l'axe vertical est souvent figurée par un escalier en colimaçon comme dans l'une des plus belles toiles de Burne-Jones intitulée “Les escaliers d'or”:

Monter les marches de l'escalier conduit à la révélation des degrés de connaissance associés aux divers états d'être, depuis les états ordinaires ou terrestres jusqu'aux états spirituels ou célestes. Leur descente, inversement, est porteuse des fruits de ces mêmes degrés de connaissance relatifs aux dits états, un rôle assumé par les messagers des dieux sur Terre. Cette relation entre Ciel et Terre est soulignée sur la toile par l'ouverture du haut donnant sur le Ciel clair et l'ouverture du bas débouchant sur un monde terrestre obscur. Curieusement, la toile de Burne-Jones ne représente que la descente contrairement à une représentation plus ancienne de William Blake 1 intitulée “L'échelle de Jacob”. Cette aquarelle évoque le rêve de Jacob où des anges montent et descendent un escalier en colimaçon reliant le Ciel et la Terre.

L'effet de perspective dans l'œuvre de William Blake donne l'impression que l'escalier se perd en un point céleste d'où la lumière rayonne. Ce point ne peut être que le Principe à la source de toute chose et vers lequel toutes choses retournent car tout n'est que pulsation entre les mondes terrestre et céleste, les mondes humain et divin, le monde manifesté et le “Cœur du Monde”. Jacob est étendu au pied de l'escalier, les bras en croix, nous rappelle les êtres enchaînés à la roue.

Rien de tout cela dans la toile de Burne-Jones. Pas de franche perspective sur le monde céleste. Seulement des messagers du Ciel descendant la dernière demi-volée d'escalier pour annoncer la parole divine à grand renfort d'instruments: trompettes, lyres, cymbales, tambourins et fifres. Pourtant, il n'y a personne pour entendre la parole divine et pas de corps étendu au pied des marches dans l'attente de la Délivrance.

En fait, Burne-Jones nous montre les dernières marches de ces escaliers d'or descendues par des envoyés du Ciel car ce sont les premières que nous spectateurs sommes invités à monter. Elles sont également les plus accessibles et il n'appartient qu'à nous de faire le premier pas ou de rester à jamais assujetti aux mouvements de la roue de la vie.

Bibliographie

  • René Guénon:
  • “La Grande Triade”. Éditions Gallimard 1957;
  • Particulièrement, le chapitre XXIII sur la Roue Cosmique.
  • “Symboles de la Science sacrée”. Éditions Gallimard, 1962;
  • Notamment, le chapitre LIV sur le symbolisme de l'échelle.

1 retour À la fois peintre, graveur et poète, William Blake (1757-1827) est un précurseur incontestable des mouvements Symboliste et Préraphaélite.

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