LOTUS

Au cœur du symbolisme

Des masques, des insectes et des hommes

(Page détaillée)

Résumé

Les mascarades

James Ensor s'inscrit dans le sillon de la peinture flamande et de Jérôme Bosch en particulier. Comme lui, il n'a pas cherché à peindre l'homme selon ses apparences extérieures, mais tel qu'il était à l'intérieur. Et il n'y a pas de plus beau prétexte que les fêtes carnavalesques des Flandres pour dévoiler l'envers du décor.

Le masque de carnaval ne dissimulait pas seulement les apparences du personnage social, il révélait aussi la face cachée de l'être qui le portait. Chacun choisissait en effet, sans même s'en rendre compte, le masque (du latin “persona”) qui reflétait au mieux sa véritable personnalité. Loin de voiler la face du personnage, le masque laissait au contraire apparaître son vrai visage.

Les faces grotesques de ces masques étaient révélatrices des désirs qui animaient les êtres: jalousie, cupidité, concupiscence etc. Si ces désirs n'étaient pas contrebalancés par les tendances opposées d'amour, de générosité, de non attachement et ainsi de suite, ils étaient générateurs d'angoisses: angoisse de perdre ce que l'on a, angoisse de manquer, angoisse de mourir etc. Les désirs sont toujours sources de tourments. Et à l'époque de Jérôme Bosch, le suprême désir résidait dans l'accès au Paradis et le suprême tourment dans la crainte de finir dans les flammes de l'Enfer. Deux dangers guettaient en fait tout être en cette fin de Moyen Âge, la Mort et le Diable. Un thème qui est souvent revenu sous la pointe ou le pinceau de James Ensor.

Le Diable (du grec “diabolos” qui signifie désunir, séparer, diviser) symbolise avant tout nos propres démons intérieurs. Le désir comme l'angoisse occulte souvent les autres tendances de l'être. Othello ne voit plus Desdémone qu'à travers les yeux de Iago; la jalousie a masqué l'amour porté à son épouse. L'être oublie cet autre versant de lui-même qui l'unit à l'autre et maintient son unité intérieure. Il est désintégré, morcelé et ne laisse plus voir qu'une facette hideuse de son être car privée de son complément.

Les traits révélés au cours des fêtes carnavalesques ne sont pas propres à un être particulier, mais caractéristiques de la foule assemblée. James Ensor a toujours été obsédé par ces foules et hordes d'insectes qui partagent les mêmes conditionnements et ne connaissent qu'un seul destin, suivre leurs instincts.

Odilon Redon suivit une voie au-delà de la raison et des sens avec une retenue toute classique; James Ensor bouscule allègrement les conventions. Sa griffe laisse un tracé ondulé comme la mandibule d'un insecte grignotant une feuille. Ensor peint les choses telles qu'il les voit et non telles apparaissent et encore moins telles qu'elles pourraient être.

Dans les tableaux et gravures montrant les êtres tels quels, Jérôme Bosch et James Ensor n'hésitaient pas à profaner les figures qui voulaient libérer les êtres des griffes du Démon. Une façon pour eux d'exorciser leurs propres démons. Ils bafouaient en particulier le Christ et ses saints qui prônaient la voie de l'intégration où les différentes aspirations co-existent au sein d'un même individu (du latin “individuum” qui signifie indivisible, unifié).

Dans la célèbre “Tentation de Saint Antoine” de Jérôme Bosch, le saint est assailli par les désirs et les démons. Dans son “Portement de croix”, le Christ apparaît humilié au milieu de “la gent grimacière et monstrueuse” selon les propres mots de James Ensor.

Ces divers aspects se retrouvent dans les œuvres majeures du peintre ostendais.

La parade

La très grande toile intitulée “L'Entrée du Christ à Bruxelles” date de 1889 et n'est désormais visible qu'à Los Angeles. L'étonnante fraîcheur de coloris est essentiellement due à l'emploi de tons purs et de quelques rares mélanges. Ces tons remplissent un tracé rigoureux dont les contours sont encore discernables dans certaines zones du tableau. Il est somme toute d'une facture classique et pourtant combien nouvelle en apparence. Aucune reproduction des œuvres de James Ensor en général et de “L'Entrée du Christ à Bruxelles” en particulier ne saurait cependant rendre justice à cet artiste atypique.

Le tableau représente une scène ressemblant davantage à une parade carnavalesque ou à une manifestation populaire qu'à la célébration du retour du Christ sur terre. Les calicots à caractère social, “VIVE LA SOCIALE”, ou de bienvenue, “VIVE JESUS, ROI DE BRUXLLES” (sic), vont dans ce sens. Le dernier calicot ne fait même pas de Jésus le ROI DE BELGIQUE et encore moins le ROI DU MONDE.

Comme à Jérusalem 1, Jésus fait son entrée à Bruxelles juché sur un âne. Il monte l'animal “qui a des oreilles pour entendre”, c'est-à-dire pour comprendre la parole divine, mais qui l'écoute ?

Jésus est entré à Jérusalem pour mourir à sa nature humaine et re-naître à sa nature divine. Le Christ entre à Bruxelles car Il a réalisé l'union des natures humaine et divine. Il est devenu le médiateur par excellence entre le Ciel et la Terre, mais qui s'en soucie ?

Le Christ a été envoyé en tant que Messager du Ciel sur Terre, mais tout le monde s'en fout. Certes, quelques personnes s'inclinent sur son passage, mais s'agit-il d'un geste de dévotion ou de dérision à l'instar de la fête de l'Âne au Moyen Âge ?

Seul le représentant officiel de la ville, juché sur son estrade et ceint de l'écharpe municipale, semble vouloir tirer tout le parti possible de l'événement. La foule grouillante est indifférente à l'avènement et toute entière à la satisfaction de ses désirs révélés par les masques.

Le squelette en bas à gauche porte t-il un masque ou non ? Cela est sans importance pour cette foule de morts vivants. Elle semble suivre une sorte de tambour-major qui brandit sa canne pour mener tout ce monde vers le spectateur. Et le Christ dans tout ça ? Il suit. C'est véritablement le monde à l'envers. Il s'agit bien d'une parade carnavalesque, d'un simulacre de triomphe du Christ totalement égaré au milieu de la foule.

Le tableau est à l'image de la notoriété de James Ensor faite de titres et de décorations à défaut d'une reconnaissance profonde qui fut bien tardive.

Bibliographie

  • René Huyghe:
  • “L'art et l'âme”. Éditions Flammarion, 1960.
  • Notamment, le chapitre sur “L'image et les songes, 2. Les artistes: Ensor...”

1 retour James Ensor, dont l'œuvre gravé est aussi important que l'œuvre peint, a également réalisé des gravures de l'entrée du Christ à Jérusalem et à Bruxelles

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