Grammaire wallonne en ligne
Li waibe del croejhete walone
Variation stylistique: la politesse en wallon
La 2e personne du singulier
(ti) est tabou,
jugée très familière, voire grossière quand on apostrophe quelqu'un.
En wallon, il est normal de se vouvoyer (vos) entre parents
et enfants, entre amis, entre époux, maître et élève, etc. Le
tutoiement est réservé aux personnes de même sexe ayant à peu près
le même âge et dans un environnement familier (en jouant aux cartes,
en buvant un verre, etc.).
Dans certaines régions, on peut même considérer que la 2e personne
du singulier n'existe tout simplement pas, non seulement pour les
pronoms sujets, mais aussi pour les possessifs, les démonstratifs,
etc.
Il existe une forme d'apostrophe polie: twè. La forme
t(i)-minme est souvent jugée «intermédiaire».
Il arrive assez souvent que la première personne (mi)
ne soit évoquée qu'indirectement. On utilise parfois le possessif
nosse pour mi (voir plus bas). Un autre moyen
d'atténuer l'utilisation de mi est de la faire suivre de
l'expression di-st i l' fô (comme dit le fou):
- ces cayets la, ci n' est nén por mi, di-st i l' fô (ces
trucs-là, ce n'est pas pour moi, «comme dit le fou»)
Il arrive aussi qu'on emploie ene sakî (quelqu'un) pour
exprimer la 1e personne:
- on l' sait bén, la, ene sakî (on le sait, quelqu'un;
comprendre: je le sais)
On utilise parfois nosse pour mi, pour marquer
le respect, la déférence ou l'affection:
- nosse pa est fayé (mon père est malade);
bondjoû, nosse man! (bonjour maman); nosse dame
(madame)
Ex. lit.:
- CW: C'èst nin l' cafè qu'èst mwês, nosse pa, c'èst l'êwe
qu'i gn-a d' trop. (A. LALOUX, Lès Soçons, p. 26)
Et si la manière de s'exprimer dans
une langue nous apprenait quelque chose sur l'esprit, la culture
d'un peuple? Je vous laisse répondre par vous-même à cette
importante question qui procure aux linguistes (variétés
Ethno linguisticus et Socio linguisticus) des
frissons de bonheur et d'inépuisables sujets de controverse... Pour
alimenter vos réflexions, je propose ici une petite comparaison.
Là où l'anglais dit I love you, le français Je
t'aime et l'espagnol Te quiero, le wallon dit
Dji v' voe volti.
Que signifient ces expressions? Les deux premières impliquent une
activité cérébrale (aimer, to love). L'expression espagnole
dénote un hardi mouvement de désir, de possession (littéralement
je te veux). L'expression wallonne signifie littéralement
je te vois volontiers ou J'aime te voir. Faut-il
comprendre de là que les Wallons et les Wallonnes sont tous de
grands timides, d'indécrottables pudiques qui n'osent trop exprimer
leurs sentiments directement et cèdent aux charmes discrets de la
litote romantique? Je vous laisse décider...
Atténuation des grossièretés
L'énonciation d'une grossièreté est souvent suivie de
l'expression k' i m' fwait må cåzer ou ki ti
m' fwais må dîre, ce qui est une manière de s'excuser... mais
aussi de rejeter la faute sur une autre personne, présente ou
absente, véritable responsable (ou, en tout cas, véritable cause) de
l'écart de langage. Ex. lit.:
- SW: Èt dîre ki ç' rossê tchin la, ki n' vôt nin on côp
d' pîd dins s' p..., k' i m' fêt mô côzè, i nos va co costè dès
miyons! (J. BILY, Singuliers, 2/1998, p. 5)
«Merci» se dit aujourd'hui
merci. Anciennement (?), la formule traditionnelle était:
gråces. Certains écrivains souhaitent la réintroduire, avec
un certain succès. Ce gråces ressemble fort aux mots
utilisés dans les langues latines du sud: grazie, gracias,
gràcies, etc. La réponse traditionnelle est: (i gn a) rén
avou ça (équivalant au français «de rien»).
La formule de bénédiction traditionnelle à quelqu'un qui éternue est:
benisse! Dans le langage utilisé pour parler aux petits
enfants, fé benisse signifie stierni (éternuer).
Voici quelques manières de dire bonjour, par
ordre décroissant de solennité:
- Diè wåde! Formule archaïsante. Littéralement: «Dieu
(vous) garde!»
- Bondjoû! Formule parfaitement neutre, la plus utilisée.
- A! Équivaut à peu près à «salut». Elle est souvent
suivie d'une désignation de personnes: A, Djan! A, mes
djins! A, les ovrîs!
Il existe de très nombreuses formules de politesse pour se dire au
revoir. En voici quelques unes:
- Arvèy ! (
arveûy, arvôy, arvîr,
arvwêr...). Une formule parfaitement neutre.
- Ada ! (salut!). Formule peut-être un peu plus familière.
- Djusk' a! (salut!, lit. «jusqu'à»). Peut-être encore
plus courante que la précédente.
- Come on-z a dit ! (salut!, lit. «comme on a dit»,
«comme convenu»). S'utilise très souvent... même quand on a rien
dit du tout.
Évidemment, il existe aussi toute une série d'expressions dénotant le
moment auquel on espère se revoir: a dmwin (
dmin) (à demain), al samwinne! (à la semaine
prochaine), djusk' a li ptite samwinne !, a l' anneye ki
vént, a onk di ces cwate, etc.
Comme dans toutes les langues, il existe
en wallon des mots qu'il est défendu de prononcer dans des
circonstances normales, des mots qui sont systématiquement
considérés comme extrêmement grossiers et dont l'emploi suffit à
vous stigmatiser comme man'daye ou barakî ou
grossî personaedje. Les cas les plus évidents sont les
insultes et les mots désignant les parties intimes. Mais il existe
aussi d'autres cas peut-être moins évidents. Par ex. le mot
panse (panse) est à éviter absolument, de même que toutes
les nombreuses expressions dans lesquelles ce mot entre:
rîre plin s' panse (crever de rire), dj' end a plin
m' panse (j'en ai plus qu'assez), on pele-panse (un
emmerdeur), etc. On peut atténuer ces expressions en remplaçant
panse par vinte. Ex. lit. d'évitement de
panse:
- SW: Èt dîre ki ç' rossê tchin la, ki n' vôt nin on côp
d' pîd dins s' p..., k' i m' fêt mô côzè, i nos va co costè dès
miyons! (J. BILY, Singuliers, 2/1998, p. 5)
Lorint HENDSCHEL
2001-08-04