Grammaire wallonne en ligne
Li waibe del croejhete walone


Variation stylistique: la politesse en wallon

Emploi des deuxièmes personnes du singulier et du pluriel

La 2e personne du singulier (ti) est tabou, jugée très familière, voire grossière quand on apostrophe quelqu'un. En wallon, il est normal de se vouvoyer (vos) entre parents et enfants, entre amis, entre époux, maître et élève, etc. Le tutoiement est réservé aux personnes de même sexe ayant à peu près le même âge et dans un environnement familier (en jouant aux cartes, en buvant un verre, etc.). Dans certaines régions, on peut même considérer que la 2e personne du singulier n'existe tout simplement pas, non seulement pour les pronoms sujets, mais aussi pour les possessifs, les démonstratifs, etc. Il existe une forme d'apostrophe polie: twè. La forme t(i)-minme est souvent jugée «intermédiaire».

Emploi de la 1e personne

Il arrive assez souvent que la première personne (mi) ne soit évoquée qu'indirectement. On utilise parfois le possessif nosse pour mi (voir plus bas). Un autre moyen d'atténuer l'utilisation de mi est de la faire suivre de l'expression di-st i l' fô (comme dit le fou): Il arrive aussi qu'on emploie ene sakî (quelqu'un) pour exprimer la 1e personne:

Emploi de nosse pour mi

On utilise parfois nosse pour mi, pour marquer le respect, la déférence ou l'affection: Ex. lit.:

L'art de la litote

Et si la manière de s'exprimer dans une langue nous apprenait quelque chose sur l'esprit, la culture d'un peuple? Je vous laisse répondre par vous-même à cette importante question qui procure aux linguistes (variétés Ethno linguisticus et Socio linguisticus) des frissons de bonheur et d'inépuisables sujets de controverse... Pour alimenter vos réflexions, je propose ici une petite comparaison. Là où l'anglais dit I love you, le français Je t'aime et l'espagnol Te quiero, le wallon dit Dji v' voe volti. Que signifient ces expressions? Les deux premières impliquent une activité cérébrale (aimer, to love). L'expression espagnole dénote un hardi mouvement de désir, de possession (littéralement je te veux). L'expression wallonne signifie littéralement je te vois volontiers ou J'aime te voir. Faut-il comprendre de là que les Wallons et les Wallonnes sont tous de grands timides, d'indécrottables pudiques qui n'osent trop exprimer leurs sentiments directement et cèdent aux charmes discrets de la litote romantique? Je vous laisse décider...


Atténuation des grossièretés

L'énonciation d'une grossièreté est souvent suivie de l'expression k' i m' fwait må cåzer ou ki ti m' fwais må dîre, ce qui est une manière de s'excuser... mais aussi de rejeter la faute sur une autre personne, présente ou absente, véritable responsable (ou, en tout cas, véritable cause) de l'écart de langage. Ex. lit.:

«Merci» «De rien!»

«Merci» se dit aujourd'hui merci. Anciennement (?), la formule traditionnelle était: gråces. Certains écrivains souhaitent la réintroduire, avec un certain succès. Ce gråces ressemble fort aux mots utilisés dans les langues latines du sud: grazie, gracias, gràcies, etc. La réponse traditionnelle est: (i gn a) rén avou ça (équivalant au français «de rien»).

«A vos souhaits!»

La formule de bénédiction traditionnelle à quelqu'un qui éternue est: benisse! Dans le langage utilisé pour parler aux petits enfants, fé benisse signifie stierni (éternuer).

«Bonjour!» «Au revoir!»

Voici quelques manières de dire bonjour, par ordre décroissant de solennité: Il existe de très nombreuses formules de politesse pour se dire au revoir. En voici quelques unes: Évidemment, il existe aussi toute une série d'expressions dénotant le moment auquel on espère se revoir: a dmwin ( ~ dmin) (à demain), al samwinne! (à la semaine prochaine), djusk' a li ptite samwinne !, a l' anneye ki vént, a onk di ces cwate, etc.

Les mots tabous

Comme dans toutes les langues, il existe en wallon des mots qu'il est défendu de prononcer dans des circonstances normales, des mots qui sont systématiquement considérés comme extrêmement grossiers et dont l'emploi suffit à vous stigmatiser comme man'daye ou barakî ou grossî personaedje. Les cas les plus évidents sont les insultes et les mots désignant les parties intimes. Mais il existe aussi d'autres cas peut-être moins évidents. Par ex. le mot panse (panse) est à éviter absolument, de même que toutes les nombreuses expressions dans lesquelles ce mot entre: rîre plin s' panse (crever de rire), dj' end a plin m' panse (j'en ai plus qu'assez), on pele-panse (un emmerdeur), etc. On peut atténuer ces expressions en remplaçant panse par vinte. Ex. lit. d'évitement de panse:
Lorint HENDSCHEL 2001-08-04