Grammaire wallonne en ligne
Li waibe del croejhete walone


Histoire

Parler d'une «date de naissance» pour le wallon est inapproprié, d'une part évidemment parce que les langues ne naissent pas en une nuit; mais surtout parce que le moment de la naissance dépend du point de vue adopté. Ainsi, d'un strict point de vue linguistique, Louis Remacle [#!Remacle48!#] a montré que bon nombre des évolutions que nous considérons aujourd'hui comme typiques du wallon sont apparues entre les 8e et 12e siècles. Le wallon «était nettement et définitivement individualisé dès 1200 ou dès le début du 13e siècle» (p. 93). Toutefois, les textes «linguistiques» de l'époque ne mentionnent pas le wallon, alors qu'ils mentionnent déjà, entre autres, le picard et le lorrain dans le même domaine linguistique d'oïl. Jusqu'au 15e s., les scribes de nos régions appelleront leur langue «roman» quand ils voudront la distinguer des autres. C'est au début du 16e s. que nous trouvons la première attestation du mot «wallon» au sens linguistique où nous l'entendons aujourd'hui: en 1510 ou 1511, Jean Lemaire de Belges fait la transition entre «rommand» et «vualon»:
Et ceux cy [les habitants de Nivelles] parlent le vieil langage Gallique que nous appellons Vualon ou Rommand (...). Et de ladite ancienne langue Vualonne, ou Rommande, nous usons en nostre Gaule Belgique: Cestadire en Haynau, Cambresis, Artois, Namur, Liege, Lorraine, Ardenne et le Rommanbrabant, et est beaucoup differente du François, lequel est plus moderne, et plus gaillart.
Le mot «wallon» acquiert ainsi un sens plus proche de l'actuel: le vernaculaire de la partie romane des Pays-Bas et du pays de Liège. On peut poser que la période où s'établit l'hégémonie bourguignonne unificatrice en pays wallon est un moment charnière de notre histoire linguistique. La cristallisation d'une certaine identité wallonne par opposition aux régions «thioises» (flamandes) des Pays-Bas consacre le mot «Wallons» pour désigner nos populations. De même, un peu plus tard, leur langue vernaculaire est plus nettement ressentie comme distincte du français central et des autres idiomes d'oïl environnants, ce qui entraîne l'abandon du mot «roman» au sens vague au profit du mot «wallon» dont l'extension linguistique est superposée au sens ethnique et politique. C'est aussi l'époque où le français achève de remplacer le latin dans toutes les fonctions (cf. l'édit de Villers-Cotterêts, en 1539); il s'établit comme langue d'enseignement, il fait l'objet d'une intense politique de normalisation (La Pléiade): dans un contexte où cohabitent deux langues de la même famille, l'une ne peut se définir que contre l'autre... Les environs de l'an 1600 apportent comme une confirmation écrite des évolutions des représentations au cours des deux siècles antérieurs: c'est à cette époque que s'impose définitivement le système graphique français en pays wallon (dees85, lodge93). C'est aussi de cette époque que date, corrélativement, une tradition de textes écrits dans une langue tâchant de décalquer le vernaculaire oral wallon, alors que la langue écrite des siècles précédents, la scripta, était une langue composite, typiquement wallonne mais ne reproduisant pas systématiquement les traits du vernaculaire oral de l'époque (voir exemples p. [*]).
Lorint HENDSCHEL 2001-08-04