Le roman d'énigme criminelle

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Histoire

Même si l'on voit déjà apparaître des esquisses de raisonnement de type policier bien plus tôt (il suffit de penser au déchiffreur d'énigmes qu'est Oedipe roi de Sophocle ou à la manière dont Zadig le héros du roman de Voltaire résout le problème de la disparition des animaux du sultan), on convient généralement que c'est au XIXe siècle qu'apparaît la littérature policière. Cela tient au goût du public de l'époque pour les événements énigmatiques et effrayants expliqués à la fin, goût que l'on retrouvera dans la vogue pour les spectacles du "boulevard du Crime". La littérature de colportage et le "roman gothique" du XVIIIe siècle (tel que le pratique, par exemple, Ann Radcliffe) sont des précurseurs du récit policier ; on y trouve des ingrédients qui appartiendront à la littérature policière : la victime, le justicier, un crime sanglant et une quête de vérité.

Mais, indépendamment des sources littéraires, c’est également dans les changements de la société qu’il faut trouver des éléments qui ont favorisé ce genre de littérature. Au début du siècle à Paris, le Préfet de police Dubois, enquêtant sur une tentative d'attentat dont le Premier consul Bonaparte avait été la cible, jette les bases de la police scientifique en remontant jusqu'aux conjurés grâce à la reconstitution du cadavre du cheval. Plus tard se développera l'idée que tout est accessible à la science, l'homme lui-même, et l'on verra se développer de nouvelles disciplines: la physiognomie, la phrénologie et, finalement, l'anthropométrie. Les Mémoires de Vidocq, ancien forçat devenu chef de la sûreté, ainsi que Les Mémoires tirés des Archives de la police de Paris par Peuchet (qui serviront de source au Comte de Monte-Cristo de Dumas) attirent l'attention du public sur la lutte contre le crime. De son côté, le célèbre criminel Lacenaire fascine le badaud. Si l'on ajoute à ce faisceau d’éléments, l'angoisse des parisiens devant l'arrivée massive d'une migration rurale en détresse - dont on retrouve des traces chez Hugo et Balzac -, on remarquera que sont réunies les conditions pour voir, d'une part, se transformer la vision de la "classe laborieuse" en "classe dangereuse" et, parallèlement, apparaître l'idée que le policier qui traque le criminel est le rempart de la société (et surtout de la propriété) et qu'il réussira son entreprise grâce à des méthodes rationnelles, voire scientistes plutôt que par la force. Le romantisme a mis en place une thématique criminelle et a créé le profil moderne du malfaiteur et du justicier : bagnards, inspecteurs, crimes impunis, recherche d’identité, erreurs judiciaires et vengeances foisonnent dans le mélodrame, le drame et le roman. Il suffit de mentionner Hugo, Dickens, Balzac ou Dumas.

Il faut ajouter à cela le développement de la lecture dans les classes populaires qui apporte un nouveau public à ce genre de littérature. En 1836, Émile de Girardin crée la presse à bon marché, accessible à ce public nouveau. Il y publie des feuilletons, notamment ceux d’A.Dumas, E.Sue, Ponson du Terrail ou, plus tard, P.Féval. Ce type de littérature présente des caractéristiques proches de celles du récit policier. Pendant la première moitié du siècle, l’audience se tourne plutôt vers les faits divers ou les mémoires. C’est à cette époque que s’élaborent les premiers récits policiers archaïques.

Le premier à s'intéresser à ce nouveau genre littéraire est certainement Edgar Allan Poe qui met en scène, à partir de 1841, le chevalier Dupin, un détective dilettante, fasciné par la nuit et le mystère, qui résout par la seule force de son raisonnement trois énigmes: Le double assassinat dans la rue Morgue, La Lettre volée et Le Mystère de Marie Roget. Le fait qu'il situe ces nouvelles à Paris, même si, par exemple, la 3e oeuvre est clairement inspirée d'un fait divers qui s'était produit aux USA, n'est pas innocent. Traduites par Baudelaire, les oeuvres de Poe vont avoir un grand retentissement en France. Poe est attentif aux faits divers, comme le prouve la nouvelle Le Mystère de Marie Roget dans laquelle l’auteur tente d’apporter une solution à un fait divers. A cet intérêt, l’auteur ajoute l’idée que le raisonnement apporte un intérêt dramatique qui peut devenir l’essentiel de l’histoire. Il fixe ainsi un modèle narratif même si le récit reste encore en puissance, ses nouvelles s’orientant souvent vers la fantastique et l’accent étant mis sur le seul caractère intellectuel.

La lente transformation de l’énigme en solution que l’on voit émerger est, selon J.Cl.Vareille, la condition du roman policier. Celui-ci va connaître un essor extraordinaire en Europe et aux États-Unis par intervalle de 20 ans si l’on prend en considération les temps forts du genre. Cette progression a lieu selon une l’alternance entre pôles anglo-saxon et français. Toutefois la littérature légitime considère le roman policier – le genre médical également d’ailleurs – comme trivial et n’accepte pas la série qu’on retrouve fréquemment dans le genre. Elle catalogue le policier dans la littérature populaire.

Dans la deuxième moitié du siècle, le policier est un intermédiaire entre production littéraire et production populaire. En France et en Grande-Bretagne s’élabore une littérature semi-populaire de détection qui synthétise plusieurs éléments. En Angleterre, le maître en sera W.W.Collins, c'est Émile Gaboriau qui inaugure le genre en France avec L'Affaire Lerouge en 1863;  grâce à son détective, Lecocq, un ancien forçat devenu policier comme Vidocq, il introduit le policier dans le roman populaire car, il faut bien le dire, les romans de Gaboriau restent fort marqués par la multiplication des aventures que l'on trouve dans ce type de roman (il avait d'ailleurs été le secrétaire de Paul Féval, un spécialiste du genre). Gaboriau aura une influence importante sur le genre policier. 

Mais sans conteste, à la fin du XIXe siècle, c'est Sherlock Holmes, créé par Arthur Conan Doyle, qui l'emporte par son esprit scientifique. La force de Conan Doyle est d'opérer la synthèse entre Gaboriau, dont il garde la construction, et Poe dont il reprend les personnages, en y ajoutant de l'action et en intégrant le tout dans un décor réaliste. D'autres détectives suivront: Rouletabille de Gaston Leroux, Hercule Poirot d'A.Christie...

Si l’on veut comparer roman populaire et roman policier, on constatera les différences suivantes[1] :

 

Roman populaire : le justicier

Roman policier : le détective

§         amateur omniscient

§         spécialiste qualifié par la maîtrise d’une technique

§         mêlé au drame

§         extérieur au drame, ce qui lui donne la lucidité nécessaire

§         en lutte avec un adversaire présent

§         à la recherche d’un coupable absent

§         l’acte judiciaire est complet

§         l’acte judiciaire est partiel

§         conçoit le Droit comme le Bien

§         conçoit le Droit comme le Vrai

Exemple : Monte-Cristo qui est déjà un enquêteur Exemple : Sherlock Holmes, Rouletabille qui sont encore des surhommes

On ajoutera que, tandis que, dans le roman populaire, les événements ont lieu en public et que sont mises en avant les classes aristocratique et populaire, le roman policier se déroule en privé (jusqu’à la chambre close) et met en scène la classe moyenne provinciale ou faubourienne.

Sous le second Empire, c’est le triomphe du capitalisme libéral qui va amener une conception différente du roman et des habitudes de lecture nouvelles. Le roman policier devient un récit de consommation rapide et efficace ; ce sera d’ailleurs également le cas plus tard pour les autres nouveaux médias. Il est lu d’une traite avec un rythme soutenu, c’est typiquement une littérature « ferroviaire » et participative. Dans une société marquée par les contradictions dans les domaines moraux et sociaux, le policier devient un exutoire à l’oppression de censure, un agent du voyeurisme. Le genre policier est voué à l’obsolescence mais est aussi caractéristique de la Modernité (au sens baudelairien). Il développe une idéologie sécurisante, en se déroulant dans des espaces fermés qui deviennent des îlots de protection contre le chaos urbain menaçant.

Après le détective au centre de l’œuvre, on verra cette place prise par le criminel: les attentats anarchistes de Ravachol ou de la bande à Bonnot inspireront le Fantômas de Souvestre et Allain. Ensuite, ce sera le tour d'Arsène Lupin, Gentleman cambrioleur, de M.Leblanc. Les mouvements d’avant-garde vont se tourner vers le policier comme force subversive.

Aux USA les années 30 marquent l'avènement d'un nouvel style de policier: le roman noir de Dashiell Hammet, Chandler ou Marlowe qui mettent en scène des détectives privés peu reluisants évoluant dans un milieu interlope.

Cette veine s'imposera en France autour de la collection "Série noire" dirigée, chez Gallimard, par Marcel Duhamel  Aujourd'hui, nombreux sont les auteurs de ce qu'on appelle désormais "polar", un genre qui s'impose de plus en plus comme de la vraie littérature et non plus comme un sous-genre: pour ne citer que les auteurs de langue française, mentionnons Pierre Magnan, dans des policiers proches de "chroniques du terroir", Didier Daeninckx (voir la fiche de Meurtres pour mémoire, Leaweb n°2), qui ressuscite des épisodes de l'histoire, Jean-Claude Izzo... sans oublier le célèbre Poulpe, crée par les éditions Baleine.

[1] D’après Dubois J., Le roman policier ou la modernité