Introduction  

Eléments biographiques

L'Homme au turban rouge

Les époux Arnolfini

Ressources

Vers Autoportrait de Van Eyck d'E. Bélorgey

 

Jan Van Eyck

Jan Van Eyck a ceci de particulier qu'au XVe siècle déjà, il est cité par des érudits italiens comme un peintre exceptionnel. Ainsi, Vasari le fit-il passer pour l'inventeur de la peinture à l'huile alors qu'il se contenta de perfectionner une technique déjà connue. Pour Panofsky, Van Eyck, c'est la "cristallisation de la lumière".

Ce célèbre brugeois, doyen des peintres, Jan, peintre insigne de notre temps

Ciriaco de'Pizzicoli, Commentari delle antiche cose, v.1450    

La peinture à l'huile a été une très belle invention et elle a beaucoup facilité l'art de la peinture; son premier inventeur fut en Flandre, Jean de Bruges, qui envoya à Naples au roi Alphonse un tableau [le Triptyque Lomellino] et au duc Frédéric II d'Urbin son Etuve [Le bain des femmes]. Il fit aussi un Saint Jérôme qui appartint à Laurent de Médicis, et quantité d'autres choses estimées.

G.Vasari, Le vite, 1550    

Ce qu'il faut retenir de Van Eyck, c'est son esprit lettré, son talent de peintre et surtout son observation amusée de la nature humaine qui l'amena à désacraliser la peinture religieuse et à s'intéresser à la figure humaine prise pour elle-même. En cela, c'est un homme de la Renaissance, un humaniste. On peut en effet dire que la Renaissance, c'est l'individualisation de l'homme qui "sort du récit immuable de la religion". On voit donc la réalité faire intrusion dans la peinture par la perspective et la représentation de paysages et de jardins, notamment. Par ailleurs, la question de la ressemblance se pose.

La vie et la peinture de Van Eyck sont méconnues et les légendes qui le concernent sont nombreuses: Antonello de Messine a-t-il appris la peinture à l'huile chez lui? a-t-il réalisé son célèbre Polyptyque de l'Agneau mystique, visible dans la Cathédrale Saint-Bavon à Gand, avec Hubert, son frère? quelle part chacun des deux a-t-il prise à l'exécution de ce chef-d'oeuvre? pourquoi ces inscriptions sur les toiles ou les cadres? qui est "L'Homme au turban rouge"?... 

On se souviendra aussi que le polyptyque connut des aventures rocambolesques au cours du XXe siècle: il fut volé en 1934 mais l'enquête ne fut pas menée sérieusement et ne donna rien. En 1974, un criminologue relança les recherches sur base des révélations faites une quarantaine d'années plus tôt par le présumé voleur, Goedertier, sur son lit de mort. Ce rebondissement lança de nombreux détectives amateurs dans une chasse au trésor qui n'est pas terminée. Entre-temps les Allemands s'étaient emparé de l'oeuvre, Hitler avait même fait ouvrir le cercueil de Goedertier espérant y retrouver le panneau.

Eléments biographiques

La famille Van Eyck est vraisemblablement originaire du pays mosan; ils étaient sans doute 3 frères, Hubert, Jan et Lambert, et une soeur, Marguerite. La date de naissance de Jan est incertaine: entre 1386 et 1400, selon les historiens.

Un fait est acquis: en juin 1422, il est "peintre et valet de chambre "de Jean de Bavière, comte de Hollande. On pense généralement qu'il eut une formation d'enlumineur et c'est plausible, compte tenu de la minutie dans  les détails de ses oeuvres ainsi que de la rupture de ses figures par rapport au gothique; en cela son travail ressemble à celui d'enlumineurs parisiens comme J.de Coene et P.de Limbourg. Il a peut-être même réalisé quelques pages ajoutées ultérieurement aux Très riches heures du Duc de Berry, comme La Naissance de saint Jean-Baptiste. Des années 1422/1425, on ne conserve aucune oeuvre bien que des commentaires en attestent l'existence.

Après la mort de J.de Bavière, il est engagé par le duc Philippe le Bon dont il devient l'homme de confiance et le conseiller secret. Il entreprend des voyages pour lui. Il participe à des ambassades bourguignonnes en Espagne pour négocier le mariage du duc avec Isabelle d'Urgel et au Portugal pour demander la main de l'infante Isabelle dont il réalise deux portraits. A Tournai, il rencontre le peintre Robert Campin.

Le Polyptyque de l'Agneau mystique, commencé par Hubert et interrompu par son décès en 1426, est achevé en 1432. Mais Van Eyck est aussi l'auteur de fresques aujourd'hui disparues à Bruxelles et à Bruges, d'oeuvres nombreuses à sujet religieux et surtout de portraits. Sans aucune certitude, on estime qu'il eut un atelier à Bruges à partir de 1433.

Mort en juin 1441, il fut enterré dans l'église Saint-Donatien de Bruges, ville où il passa une partie importante de sa vie.

Négligeant les oeuvres à caractère religieux, nous allons nous intéresser à deux oeuvres: L'homme au turban rouge et Les époux Arnolfini.

L'homme au turban rouge, un autoportrait?

Sur le cadre, comme sur de nombreuses oeuvres, une inscription authentifie le tableau: c'est Van Eyck qui l'a peint en 1433 mais, au contraire d'autres portraits, il n'indique pas le nom du modèle. C'est ainsi que, pour plusieurs experts, il s'agit d'un véritable autoportrait. C'est cette thèse que reprend la romancière Elisabeth Bélorgey dans son roman Autoportrait de Van Eyck:

La pudeur me retint de montrer mon visage nu; cela me paraissait... excessif, plus exactement indécent. Aussi, pour dépasser cette gêne à m'exhiber, m'affublai-je d'un turban rouge, plus imposant qu'à l'ordinaire, aux plis compliqués. Mon buste émergerait d'une pénombre, vêtu d'une fourrure d'apparat (...). De trois quarts, sans saint protecteur, tel quel, j'orientai mon regard vers le spectateur - du jamais vu! - avec résolution. Ne passais-je pas ma vie à regarder le monde ? J'avais renoncé à la pose du peintre, car peindre sa propre main au pinceau est insoluble ; et puis, je souhaitais défier le monde...

Afin de déjouer Narcisse et Mnémosyne, je devais m'oublier pour me bien voir comme un autre, tel qu'un peintre m'aurait détaillé. Paradoxes du miroir que j'explorai avec jubilation. L'intraitable curiosité de mes yeux, je ne l'adoucis point; les rides, la dureté de mes traits, la minceur de ma bouche autoritaire, presque avare, je ne les gommai point. Il me fallait cependant rectifier. Tour à tour prison, masque, aveu, le visage raconte l'être, certes, mais dans ce qu'il a de plus constant, de plus mystérieux (...). Impassible, curieux, désillusionné mais serein quant au monde, fervent quant à Dieu: tel fut mon choix. (p.239-240)

Le problème pour l'artiste qui s'essaie à l'autoportrait est de  savoir s'il doit rendre compte de son identité ou de son milieu social. Quelques cas se présentent au Moyen Age mais c'est surtout à la Renaissance que l'artiste devient un personnage de ses tableaux, comme, par exemple, Rogier de la Pasture (Van der Weyden) se peignant sous les traits de  saint Luc dans Saint-Luc dessinant la Vierge

De manière générale, on remarque que Van Eyck, quant à lui, dans cette oeuvre comme dans presque tous les portraits qu'il a peints, gomme toute anecdote pour aller à l'essentiel: le regard de cet homme dirigé vers nous.

Les époux Arnolfini

Cette toile si célèbre qu'elle a suscité la parodie de F.Botero, a également posé certaines questions quant à son interprétation.

Que représente cette oeuvre? un mariage ou des fiançailles? un autoportrait du peintre avec sa femme, Marguerite, ou un couple de marchands italiens? Pour P.-L.Bertrand, il s'agit de Jan et Marguerite Van Eyck avant la naissance de leur fils, ce qui expliquerait l'inscription: "Jan Van Eyck fuit hic" comme:  "mon fils Jean fut ici dans le ventre de  sa mère". Cette interprétation est toutefois battue en brèche au profit du mariage des Arnolfini. Dans ce cas, la phrase signifierait que le peintre était témoin du mariage.

Giovanni Arnolfini était un marchand originaire de Lucques et installé à Bruges en 1420; il mourut en 1472. Philippe le Bon l'avait fait chevalier. Van Eyck en réalisa d'ailleurs un portrait aux traits ressemblant à ceux du personnage masculin du tableau:

Sa femme, Giovanna Cenami, originaire également de Lucques vivait encore en 1490. Les époux étaient particulièrement bien intégrés dans la communauté brugeoise et furent membres de la Confrérie de l'Arbre sec.

Certains mettent en doute le fait que la jeune femme soit enceinte, arguant de la mode de l'époque; toutefois, les allégories dont la peinture est remplie rendent cette explication plausible :

  • le cierge unique au lustre symboliserait la présence du Christ ou serait le cierge de sainte-Marguerite, invoquée pour une grossesse et un accouchement favorables,

  • le collier de perles de cristal pendu au mur, à côté du miroir, serait signe d'innocence,

  • les fruits sur le rebord de la fenêtre feraient référence au Paradis perdu,

  • le chien lui est symbole de fidélité conjugale,

  • le fait que les époux soient déchaussés indiquerait le respect pour la chambre nuptiale.

Toutefois, c'est le miroir qui attire le plus l'attention:

Symbole de mort au Moyen Age, la Renaissance en fait un signe pureté ou de vanité; dans les siècles suivants, il deviendra surtout un trompe-l'oeil. Dans cette oeuvre, il crée un hors-champ, procédé que pratique couramment Van Eyck; le plus souvent, il coupe un objet par le cadre, ce qui fait du tableau une fenêtre ouverte sur le réel. Cette utilisation du hors-champ suggère, de la part de l'artiste, une interrogation sur la fonction de la peinture. La place centrale du miroir est capitale: il provoque une inversion des lignes de perspective; la scène est vue à l'envers; le redoublement a lieu dans un espace irréel, recourbé par la surface arrondie. Associé à la signature centrale, le miroir attire le regard et ouvre sur l'espace du monde humain.

Dans le miroir, enfin, on distingue deux hommes, celui au turban rouge étant vraisemblablement le peintre lui-même, témoin du mariage. C'est un procédé que reprendra Velasquez dans Les ménines, montrant ainsi les témoins de la scène peinte:

Ressources

V.Bougault, "Les jeux de miroir de maître Van Eyck", in L'oeil, n°535, avril 2002

D.Sausset, L'Abcdaire de Van Eyck, Flammarion, 2002

Tout l'oeuvre peint des Van Eyck, Flammarion, 1969

Des oeuvres de Van Eyck sur le web: