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Daniel Schneidermann


Le cauchemar médiatique (essai)

 

Cauchemar médiatique (Le) (Denoël, Folio Documents, 2004) – 302 pages

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À partir de quatre exemples récents, l’auteur, chroniqueur de télévision et producteur de l’émission « Arrêts sur images » (France 5), démonte un mécanisme dont nous sommes tous victimes : l’emballement médiatique.

Le processus est en effet toujours identique, qu’il s’agisse de l’emballement pour le problème de la sécurité avant le 1er tour des présidentielles françaises de 2002, de la psychose pédophile qui succéda à l’affaire Dutroux, de la folle affaire de L’Effroyable imposture, livre dans lequel l’auteur, T.Meyssan, soutenait la thèse selon laquelle aucun avion ne se serait jeté sur le Pentagone le 11 septembre 2001, ou encore de l’effarement consécutif à l’irruption sur les télés françaises du Loft. Pour la réédition de son texte, l’auteur a ajouté une postface qui nous montre combien le phénomène reste constant, puisqu’il y évoque l’affaire d’Outreau.

Au-delà de l’actualité des cas envisagés, les éléments sont toujours similaires. On retrouve en effet systématiquement des légendes cauchemardesques au scénario simple, aux personnages typés et à la morale transparente. Au centre de ces récits, un fond de vérité aux interprétations diverses, amplifié par les médias et sur lequel se greffent des détails non vérifiés et fantasmatiques qui rendent la légende plus épouvantable encore. Souvent également, l’emballement succède à une loi du silence, voire à des mensonges (des médias, de la justice, …) qui constituent un terrain propice à tous les soupçons.

Les personnages sont bien typés : « l’Ogre », le méchant : individu ou système. Autour de lui, des complices, en général à chercher du côté des institutions, de l’État, qu’ils soient incompétents, manquent de moyens ou, plus grave, trahissent, abusent de leur pouvoir… Dès lors, les protections s’effondrent et apparaît l'angoisse qu'il existe des « zones de non-droit ». l’emballement repose fréquemment aussi sur des hantises anciennes, des pulsions essentielles. Évidemment, un personnage est au centre du processus : la victime  qu’on va rendre plus poignante en ajoutant ou dissimulant des détails.

Le processus, à partir de ces éléments récurrents est lui aussi toujours le même : « foudroiement »  qui libère les forces de l’emballement, propulsion dans une vision apocalyptique, culpabilisation des « établis » (policier, juges, journalistes) qui sont sceptiques, appartiennent au camp des « incroyants ». A ce stade, le raisonnement pourrait encore nous permettre d’échapper à l’emballement et de réfléchir à l’événement de manière analytique, mais, face au déferlement, seules 2 attitudes restent possibles : le silence ou le ralliement, celui-ci étant de préférence public et spectaculaire, sorte d’autocritique de ceux qui, jusque là, avaient été réticents.

Ensuite, l’emballement se dissipe et on réfléchit, on cherche à connaître les causes du phénomène et, répondant à cette mécanique, en surgit souvent une autre, l’idée de complot : on a voulu nous faire croire à cette légende noire dans un but inavouable.

L’auteur rejette ce nouveau fantasme. Selon lui, la cause du « cauchemar médiatique » est bien plus banale et sans doute encore moins avouable : il s’agit ni plus ni moins que de la marchandisation de l’information ; il faut satisfaire une large clientèle, avide d’information éventuellement amplifiée, si l’on ajoute à cela la concurrence entre chaînes, les heurts constants entre service public et recherche d’audience, on comprend rapidement l’emballement.

C’est donc essentiellement l’attitude des médias que fustige l’auteur qui développe assez longuement la crise qui se déclara au quotidien Le Monde à la sortie de " la bombe", La Face cachée du Monde de P.Péan et Ph.Cohen. Car c’est là que se trouve la différence essentielle entre la rumeur - à laquelle l'auteur fait régulièrement allusion - et l’emballement médiatique : dans ce dernier cas, ce sont des journalistes, des professionnels dont la déontologie devrait théoriquement garantir une information sérieuse, vérifiée et garante de toute dérive, qui permettent le développement d’une hystérie collective dont les conséquences peuvent être dramatique.