Le Réalisme magique d'André Delvaux
delvaux.jpg (23680 octets)André Delvaux est né à Héverlée en 1926 et décédé à Valence en 2002. Il étudie le droit, la philologie germanique à l'ULB et le piano. C'est par celui-ci qu'il viendra au cinéma; en effet il compose des fonds musicaux pour des films muets.

Dès les années cinquante, il travaillera aussi à initier ses élèves de l'Athénée Blum au langage cinématographique, ils tourneront même un court-métrage.

Ses premiers travaux seront des documentaires consacrés à des réalisateurs comme Fellini ou Rouch. Son premier long métrage sera L'homme au crâne rasé, d'après une nouvelle de J.Daisne, en 1965. Suivront Un Soir un train en 1968, Rendez-vous à Bray en 1971. Trois films sous le signe du réalisme magique. D'autres films ont marqué les spectateurs: Femme entre chien et loup (1979), Benvenuta (1983), L'Oeuvre au noir (1988).

On le considère comme le père du cinéma de fiction en Belgique.

Une conception du réalisme magique

Delvaux ne donne aucune place au surnaturel, contrairement à Daisne, par exemple, dont il adapta deux oeuvres. Le monde qu'il met en scène est en constante tension entre réel et imaginaire. Il n'est possible, selon le cinéaste, de rendre cet imaginaire qu'en étant extrêmement réaliste et grâce à une unité profonde du style. Pour parvenir à ce résultat, il va mettre en oeuvre une série de procédés:

  • le point de vue unique: tout part du regard d'un seul personnage, au centre de l'action. Rien d'autre n'est montré au spectateur qui ne peut donc discerner ce qui relève de l'extérieur ou de l'intérieur de la conscience du personnage,
  • la construction du film qui fait alterner des séquences qui s'opposent entre elles tout en restant parfaitement réalistes,
  • la présence d'objets au double contradictoire qui unifient les deux mondes,
  • la bande sonore qui crée des effets entre séquences réelles et imaginaires. Souvent aussi, une chanson est introduite dont les paroles à double sens orientent le spectateur vers des interprétations divergentes.
Le film Un Soir, un train
C'est la deuxième oeuvre que Delvaux adapte de J.Daisne après L'Homme au crâne rasé.

Résumé

Un professeur de linguistique de l'Université, Mathias - incarné par Yves Montand - vit une relation difficile avec sa maîtresse Anne - Anouk Aimée. A l'époque de la Toussaint, après une dispute, Mathias prend le train pour aller effecteur une conférence. Anne, à la dernière minute, le rejoint mais ils ne peuvent s'expliquer à cause des autres passagers. Anne s'étant éloignée, Mathias plonge dans ses souvenirs et s'endort.

Quand il se réveille, le train est arrêté en pleine campagne. Tous semblent dormir sauf un jeune homme, Val, et un vieillard, Hernhutter. Les trois hommes descendent et, à ce moment, le train se remet en marche. Ils se mettent à errer dans la campagne gelée et Mathias met à profit cette marche pour évoquer ses relations avec Anne. Enfin ils arrivent dans un village où les habitants ont un comportement étrange. Ils y assistent à une séance de cinéma avant d'arriver dans une auberge remplie de gens au langage incompréhensible. Val espère tout comprendre grâce à la serveuse, Moïra, avec laquelle il danse. Un sifflement se fait soudain entendre et tous sortent sauf Mathias qui se retrouve face à la Mort, Moïra.

Puis il se reprend conscience dans les bras d'une secouriste: le train a eu un accident. Il reconnaît Anne dans les corps alignés dans une cabane proche.

On remarquera les modifications qu'apporte Delvaux par rapport à la nouvelle de Daisne:

  • le changement d'époque: du printemps, on est passé à la Toussaint, ce qui permet à Markale (qui attribue faussement au peintre Paul Delvaux la paternité du cinéaste) de situer ce film dans la tradition celtique de Samain, comme un autre film de Delvaux, Rendez-vous à Bray, inspiré de la nouvelle Le Roi Cophetua, du recueil La Presqu'île, de Julien Gracq,
  • le statut particulier du héros, dont Delvaux fait un professeur de linguistique, à l'Université de Louvain, alors même que celle-ci vit sa scission,
  • le rôle important joué par le personnage d'Anne, totalement absent de la nouvelle - le narrateur en faisant qu'une brève allusion à sa femme,
  • la séance de cinéma, presque inévitable dans le parcours de Delvaux.

Les procédés du réalisme magique

Le point de vue:

Bien que plus proche du fantastique que d'autres films, celui-ci ne nous présente, à nouveau, qu'un seul point de vue, celui de Mathias, renforcé par des éléments qui se répètent et constituent un miroir de la représentation:

  • dans la 1ère partie: les difficultés de Mathias: le problème linguistique du personnage entre flamand et français, son manque de communication avec Anne, ses relations familiales difficiles (avec son père), l'absence d'enfant, sa conception de la mort,
  • dans la 2e partie, ces éléments se retrouvent à travers les problèmes linguistiques que connaissent les personnages dans le village, l'impossibilité de communiquer, les figures de Val et Hernhutter qui pourraient figurer le père et le fils de Mathias, la mort qui rôde dans l'auberge et se montre sous les traits de Moïra.

Les problèmes subjectifs de Mathias dirigent son errance au pays de la mort et assurent l'unité du film.

La construction:

Le film se présente en deux parties symétriques et opposées, en miroir. Des éléments précis s'y retrouvent: une représentation théâtrale, à laquelle assistent Mathias et Anne dans la première partie, se répète au cinéma dans la seconde, le repas, la promenade.

La circulation des objets:

Moïra est habillée de la même cape noire qu'Anne dessinait pour en vêtir la mort, par exemple.

La bande sonore de Frédéric Devreese:

L'accident de train est figuré par une brève séquence de sirènes lumineuses. Puis, c'est le silence. La bande son opère une liaison entre les deux parties du film, notamment par la répétition des sons qui peuvent suggérer diverses images.

Le trajet initiatique

Les films de Delvaux suivent assez souvent les trois séquences des rites initiatiques, comme c'est le cas, on l'a vu, du réalisme magique en général.

La préparation:

Il faut préparer un lieu éloigné de la réalité du quotidien et qui devient sacré. 

Chez Delvaux au début du film, il s'agit, le plus souvent, d'une crise intérieure du héros. C'est le cas dans la première partie de ce film en particulier.

Le voyage dans l'au-delà (mort initiatique):

Le personnage peut perdre conscience ou s'endormir profondément en entrant dans le monde de la mort (descente aux Enfers - et parcours dans un labyrinthe - ou montée au Ciel). 

C'est le centre du film: le héros se déplace, il est arraché à son cadre familier. Il s'endort. Il se rend dans des endroits inconnus et croise des personnages caractéristiques. Parfois, il rencontre un initiateur ainsi que des doubles de lui-même. Il est confronté à la mort.

Mathias voyage souvent; pendant le voyage en train, il ressent un malaise. Il s'endort et se réveille dans le train silencieux où les montres se sont arrêtées. Il rencontre, dans le pays de la mort, de nombreux obstacles avant d'arriver au village infernal. Celui-ci apparaît labyrinthique avec son lieu clos central: l'auberge. Quant à l'initiatrice, c'est Moïra, la mort.

Une nouvelle naissance:

L'initié revient dans le monde quotidien sous une forme parfaite, parfois il change de nom. 

Ce passage est très bref à la fin du film: Mathias est en effet devenu une autre personne. Mais il ne prend conscience de ce parcours initiatique qu'à sa fin, alors que de nombreux signes s'étaient manifestés bien avant.

Mathias a vu disparaître ses deux doubles dans la mort; il ne revient à la vie que pour voir Anne morte également. C'est alors - trop tard - qu'il comprend que le vrai sens de la vie est l'amour.

d'après Laure Borgomano, Adolphe Nysenholc, André Delvaux, Une oeuvre, un film L'oeuvre au noir, Labor et Méridien Klincksieck, 1988