Une vision de théâtre

Jenny et Willy Mattens sont pharmaciens à Limal. Installés depuis 1938, leur officine se situait rue Rauscent, à proximité de la place. Madame Mattens a gardé du bombardement le souvenir d’une soirée apocalyptique.

« Dans ma mémoire, il était 10 h 20. Je donnais le biberon à Jacqueline dans notre chambre, au premier étage. Les tentures étaient restées ouvertes, ce qui nous a permis de voir les fusées éclairantes et de comprendre très vite ce qui allait se passer.
La vision était extraordinaire, « très belle ». Les fusées transformaient le village en une vaste scène de théâtre, dans un splendide jeu d’ombres et de lumières. Mais notre contemplation fut brève. Alerté par les rumeurs de bombardement sur les noeuds ferroviaires, mon mari a pris la décision de fuir la maison et de nous réfugier dans les caves de la maison voisine, sous la brasserie de la famille Rans.
Notre vie s’est jouée à très peu de choses. A peine nous étions-nous mis à l’abri que les premières bombes tombaient. Notre maison a été entièrement détruite. De nos deux chiens qui nous suivaient, notre fox n’a pas quitté la maison à temps et a été tué.

La cave sous la brasserie a bien résisté, d’autant plus qu’une cuve à bière s’est mise en travers au-dessus de l’entrée et nous a protégés. Dans la cave, nous étions nombreux (21). Outre notre petite famille (Jacqueline avait 20 jours et Jean-Pierre à peine deux ans), il y avait Monsieur Rans et son épouse Maria, leur fils Albert, les habitants de la maison Guns, Hélène Martin qui fut gravement brûlée.

Quand ça s’est calmé, nous sommes sortis par les jardins et nous avons rejoint la maison de Juliette Stas. Pris par un pressentiment, mon mari n’a pas voulu rester et nous sommes ainsi allés successivement chez Léa Lacroix et les Matillard.

Finalement, dans la nuit, nous avons gagné Bruxelles, auprès de membres de la famille. Mon mari voulait nous mettre en sécurité ».

Le récit de Madame Mattens se poursuit, fait d’anecdotes, parfois tragi-comiques, souvent réellement dramatiques.

« Le lendemain, mon mari est revenu à Limal pour porter secours aux victimes et constater les dégâts. Il a travaillé au déblaiement de la maison du docteur Wilmes (voir récit d’Albert Rans).

Les sauveteurs ont pu sauver Catherine Daussort. Sa maison était détruite. Elle fut retrouvée accrochée à un pan de mur qui ne s’était pas effondré

De notre maison, de nos meubles, il ne subsistait rien. Nous n’avons retrouvé, du matériel de la pharmacie, qu’un mortier en cuivre et un moule à suppositoires. Le souffle des explosions avait précipité, sur le toit de l’église, la toile en caoutchouc du lit de Jacqueline. De notre maison, de nos meubles, il ne subsistait rien. Nous n’avons retrouvé, du matériel de la pharmacie, q’un mortier en cuivre et un moule à suppositoires. Le souffle des explosions avait précipité, sur le toit de l’église, la toile en caoutchouc du lit de Jacqueline. Ma robe de mariée est restée longtemps suspendue à un tilleul dans le parc du château, un pantalon de mon mari fut retrouvé sur une clôture près de la gare...

Quelques autres souvenirs très forts m’ont marquée. Deux petites filles, nées en même temps que Jacqueline, sont mortes avec toute leur famille. Elles n’ont pas eu notre chance.
A propos de Jacqueline, je me souviens que quelques mois plus tard, elle fut opérée des amygdales. On retrouva dans sa gorge de la poussière qu’elle avait inhalée ce soir-là.

Je me souviens que Willy est venu à un enterrement. Dans le tram qui reliait alors Bruxelles à Wavre, en passant par Rixensart, il était assis en face de deux femmes qui commentaient le drame et qui déploraient la mort de la famille du pharmacien de Limal... !

Mais c’est bien vivant que mon mari a repris le service de la pharmacie. Alors que les enfants et moi restions à Bruxelles, il se rendait chaque jour à Limal, en vélo, avec quelques médicaments. Ensuite, nous avons occupé le rez-de-chaussée chez Madame Cattelain, sur la place. Nous sommes ainsi restés deux ans dans une maison sans carreaux.

Les secours ont été efficaces. Beaucoup de blessés ont été soignés à Wavre, puis à Bruxelles. Le « Secours d’Hiver » est intervenu rapidement. Chaque jour, ce service, venu de Wavre, distribuait de la soupe. Nous avons reçu quelques meubles. Oui, j’ai le souvenir d’une grande solidarité, limitée, bien sûr, à ce qui était disponible à l’époque.

Ce fut une période très dure, mais nous avions la chance d’être jeunes, ce qui nous a permis de faire face au mieux ».

[Le phare de Limal]