Un souvenir très vicace
chez Jules HERPIGNY

J.Herpigny

Jules Herpigny habitait à l’époque des faits, à Limal, au n° 54 de la rue Joséphine Rauscent.

« En avril 1944, je venais d’avoir 14 ans et j’habitais à Limal, au Quartier Louise, depuis ma naissance.

C’était une maison bourgeoise, grande et cossue, comportant cinq chambres à coucher, que j’occupais avec ma mère et mes grands-parents maternels. Ces derniers nous avaient rejoints peu après le décès de mon père, Alphonse Herpigny, en 1943, à 43 ans, des suites d’une longue et pénible maladie.

1944 était une époque très difficile.
Nous manquions d’argent pour nous procurer même le nécessaire. Les produits du marché noir ne nous étaient pas destinés.
J’avais commencé mes humanités à l’Athénée de Wavre, dans des bâtiments vétustes, mais mes études avaient été perturbées par mon état de santé déficient.

Pendant cette période, je n’ai jamais souffert de la faim; je me passais facilement de l’exécrable nourriture, mais je souffrais de misère affective dans un milieu déshumanisé par la guerre et ses séquelles.
Plus les vaches sont maigres, plus l’égoïsme grandit !

Ce samedi 20 avril 1944, j’avais sans doute assisté au cours à l’Athénée de Wavre, où je me rendais par le train, avec d’autres jeunes Limalois.

La maison des Herpigny
La maison des Herpigny

Jules Herpigny habitait à l’époque des faits, à Limal, au n° 54 de la rue Joséphine Rauscent.

« En avril 1944, je venais d’avoir 14 ans et j’habitais à Limal, au Quartier Louise, depuis ma naissance.

Ce dont je me souviens, c’est d’avoir joué à la balle pelote, l’après-midi, sur la « Place », face à l’Eglise, avec, entre autres, Félix HERENG, dit Félix du « Roucha ».
Félix du Roucha, grand-père du précédent et porteur d’une tignasse flamboyante, tenait une petite épicerie sur la place. Les deux Félix devaient mourir, écrasés sous les bombes, pendant la prochaine nuit.

Nous nous étions couchés de bonne heure par habitude et par absence complète de loisirs : pas de radio et pas de lecture le soir, faute d’éclairage suffisant.

J’occupais une chambre en annexe, ma mère une chambre contiguë à l’arrière, et mes grands-parents la chambre à l’avant, tous au premier étage ; le deuxième étage était inoccupé.
Je ne sais plus ce qui m’a réveillé en sursaut ; sans doute les premières déflagrations.
En même temps que ma mère pénétrait dans ma chambre, j’ai vu, par la large fenêtre des « lunes » immenses dans un ciel illuminé. Je n’avais jamais vu une chose pareille; je me demandais probablement si j’étais éveillé ou non.
Mais le cauchemar ne faisait que commencer.
Les « lunes », de très grosses boules lumineuses, éclairaient mas chambre autant qu’un soleil de midi. Ma mère, très effrayée, m’entraîna dans la chambre de mes grands-parents.

Ma grand-mère regardait par la fenêtre avec beaucoup de curiosité, tandis que mon grand-père, très calme et très décontracté, restait allongé sur le lit. Il nous conseilla de nous asseoir à ses côtés et d’attendre paisiblement la fin du bombardement.Celui-ci ne nous était pas destiné, disait-il, mais visait uniquement la gare d’Ottignies. Il ne devait pas ignorer pourtant que la gare, les voies et les ateliers se trouvaient à moins de deux kilomètres , à vol d’oiseau, de notre maison. Il ne devait pas ignorer non plus que lorsque des bombardiers lâchent leurs projectiles, à plus de trois mille mètre d’altitude, la distance entre l’objectif visé et notre domicile est dérisoire. Il doit y avoir un « bon Dieu » pour les inconscients !

Nous sommes restés ainsi tous les quatre, un temps interminable dans la chambre.
Ma grand-mère ne cessait de voyager des fenêtres au lit et du lit à la porte qu’elle ferma soigneusement à clef.
Personnellement, j’étais impavide devant le danger, subjugué par le calme olympien de mon grand-père qui commentait, avec sérénité, le déroulement des opérations et supputait sur l’issue de la guerre.
Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, les sifflement des bombes devenaient plus strident et le fracas des déflagrations plus violent.
Néanmoins, il a fallu que les vitres volent en éclats, que le plafond nous tombe sur la tête et que la porte sorte de ses gonds et s’abatte dans la chambre, pour persuader mon grand-père qu’il était temps de descendre dans la cave.
Je ne me rappelle plus dans quel ordre se fit la descente, dans les gravats qui encombraient les escaliers, mais je me souviens très bien que nous nous sommes retrouvés dans la cave à charbon (sans charbon) et que ma grand-mère a soigneusement refermé la porte. Assis sur un vieux banc, dans une obscurité profonde, nous attendions la fin des hostilités.
Mon grand-père s’était tu, vraisemblablement ébranlé dans ses convictions et aussi par l’intensité du bombardement qui couvrait d’ailleurs sa voix de stentor.
Après un temps tout aussi interminable que celui passé dans la chambre, les sifflements et les détonations s’espacèrent pour disparaître peu à peu.
Ayant retrouvé toute sa verve, mon grand-père nous donna le signal du retour à la lumière et au rez-de-chaussée, là où se trouvaient un bougeoir providentiel et des allumettes.

Mais la porte était bloquée et mon grand-père eut un mal fou à la défoncer avec le banc et dans le noir absolu. Enfin le panneau céda et, à tâtons, nous sommes remontés dans le vestibule, juste au moment où de violents coups ébranlaient la porte de rue, accompagnés de hurlements de terreur.
J’ouvris immédiatement à deux personnes hagardes en chemise de nuit : il s’agissait de mon oncle Antoine et de Sidonie, en pleine crise de nerfs. Ils habitaient la maison voisine.
Je m’apprêtais à refermer la porte avec difficulté, à cause des plâtras qui jonchaient le sol, lorsque mes yeux se sont portés de l’autre côté de la rue. Il n’y avait plus de maison en face de la mienne, mais des décombres fumants. C’était la maison « del marchau» (du maréchal-ferrant, où tous les enfants du quartier se réunissaient, soit dans la cour, soit dans la vieille forge abandonnée, pour des jeux variés après l’école et pendant les vacances. Elle était occupée par les enfants du maréchal-ferrant, deux vieux célibataires, Joséphine et Michel Rauscent. Mais Michel était prisonnier depuis 1940 et Joséphine l’habitait seule.

Tous les jours, elle faisait des remontrances aux enfants turbulents qui jouaient dans sa propriété mais, au fond de son coeur, elle nous aimait bien ; nous mettions de la couleur dans son existence monotone.
Aujourd’hui, il n’y avait plus de Joséphine, ni de lieu de récréation.
Alors, j’ai commencé à avoir peur, une peur atroce, indescriptible, qui me tordait les boyaux Pendant tout le bombardement, et à cause de mon grand-père, je n’avais pas réalisé le danger et, brutalement, j’en prenais conscience. Je tremblais, je n’avais plus aucune énergie. Je ne pensais plus, j’étais dans un état second.

Ma grand-mère, toujours active, nous entraîna dans la salle à manger et décida de faire du café pour nous remettre de nos émotions.
Ma mère avait allumé une bougie qu’elle avait placée sur la table et dont la lumière vacillante accentuait encore nos teints blafards.
Sidonie pleurait silencieusement et les autres occupants étaient murés dans un silence oppressant.
Chacun était conscient d’avoir échappé à la mort.
Après un temps indéfinissable, mon grand-père reprit le commandement des opérations et nous ordonna d’aller nous rhabiller. Nous étions tous en vêtements de nuit. A l’aide de la bougie, nous avons remonté l’escalier encombré de plâtras et de débris de verre.
Arrivé dans ma chambre, ma première occupation a été de récupérer mes lunettes qui n’auraient été dans les circonstances d'aucune utilité.
En regardant par la fenêtre, j’ai vu que d’immenses flammes montaient dans le ciel et éclairaient le clocher de l’église, la place, où j’avais encore joué à la pelote l’après-midi, était en feu.
Il y avait encore de temps en temps des explosions ; nous avons trouvé plus prudent de rejoindre la salle à manger qui, par miracle, avait conservé son plafond.
Il n’y avait plus d’électricité, plus de gaz, plus d’eau potable ; par conséquent, ma grand-mère n’avait pas servi de café.
Des bombes, tombées aussi bien dans ma rue que dans la ruelle (rue Lucien Goossens), avaient creusé d’immenses entonnoirs.

C’est par notre maison que les gens, en état de choc, passaient, fuyant le centre en feu pour rejoindre les hameaux sur les hauteurs.
Je me souviens d’avoir vu passer les pharmaciens de la place, Jenny et Willy Mattens avec leurs deux petits-enfants ; ils avaient tout perdu, sauf la vie ; c’était leur pharmacie qui flambait, ainsi que les maisons adjacentes.
Pendant le bombardement, ils avaient, ainsi que tous leurs voisins, trouvé refuge dans les caves de la vieille brasserie Rans.
Les habitants de l’autre côté de la place n’avaient pas bénéficié d’un abri suffisant. Certains étaient morts ou mourants, écrasés sous les décombres ; d’autres vivaient encore et hurlaient pour qu’on les dégage et qu’on les ramène à l’air libre.
Tous ces renseignements macabres nous étaient communiqués par des gens marqués par la peur et la détresse et qui trouvaient chez nous un asile provisoire. Puis ils partaient dans la nuit, vers nulle part.

Au matin, avec mon grand-père, nous avons fait le tour du propriétaire, des caves au grenier, pour constater l’ampleur des dégâts.
Mis à part quelques tuiles envolées, quelques plafonds effondrés et la presque totalité des vitres brisées, l’immeuble a ait très bien résisté au bombardement.
Il est vrai qu’il avait été épargné par les bombes. Notre jardin était recouvert de débris de toutes sortes, ainsi que des morceaux de vaches provenant de l’étable des « Marcoen », les voisins de l’infortunée Joséphine Rauscent. Cette étable avait littéralement éclaté et son contenu avait été dispersé dans un rayon de plus de cinquante mètres.

Après un frugal déjeuner, chaque membre de la maison se consacra à rendre cette dernière habitable. Aidé par un voisin, mon grand-père remplaça les vitres manquantes par des planches et répara tant bien que mal le volet de la grande fenêtre du rez-de-chaussée.
Mère et Grand-mère procédèrent au nettoyage des différentes pièces et moi, à celui de l’escalier, du deuxième étage à la cave. Dans l’après-midi, mon grand-père m’emmena jusqu’à la place communale.

Du côté de la pharmacie, il ne restait que des ruines fumantes où se trouvaient avant une boulangerie, un bureau de poste, une ancienne brasserie, plusieurs boutiques.
De l’autre côté, l’église était éventrée et tous les immeubles, jusqu’à la rue de la Cure, avaient disparu.

Adieu l’ami Félix et le docteur Wilmes.

Des secouristes, disposant de faibles moyens, tentaient de retirer des ruines les rares survivants et les morts que l’on déposait dans un bâtiment communal servant provisoirement de morgue.
Par des passants, nous avons appris que la gare d’Ottignies, principal objectif des avions « américains », avait été épargnée et que c’était Limelette et Limal qui avaient terriblement souffert ; même le hameau de la Bourse avait été rasé par les bombes.
Rapidement, nous avons pris le chemin du retour, croisant par moment, des brancardiers transportant des blessés ou des cadavres. La peur m’avait repris ou, plutôt, elle ne m’avait plus quitté depuis la nuit mais, brusquement, devant la vision de mon village détruit, elle s’était intensifiée.
J’étais persuadé que les bombardiers allaient revenir la prochaine nuit et continuer leur oeuvre destructrice. J’ai sans mal, me semble-t-il, convaincu le reste de la famille d’évacuer les lieux.
Mon grand-père nous proposa de gagner Dion-le-Mont, à une dizaine de kilomètres, où habitait son frère Victor.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Muni chacun d’un bagage léger, nous sommes partis, à pieds naturellement ; il n’y avait pas d’autres moyens de transport !
En voyant que nous désertions le quartier, la famille Stas, nos voisins immédiats, se décida également à s’en aller et à rejoindre Vieusart, village natal de Joseph et Juliette.

La peur était contagieuse mais dans ce cas, du moins, bonne conseillère. En effet, une heure à peine après nos départs successifs, une bombe, dont le mécanisme n’avait pas fonctionné lors de l’impact et qui se trouvait sous le trottoir, éclatait et détruisait les quatre maisons encore existantes.

La vie tient parfois à peu de chose. »

Rue J. Rauscent
Rue J. Rauscent

[Une odeur tenace]