LES GUERISSEURS PHILIPPINS

Celui qui recherche la vérité doit
autant qu'il est possible douter de tout.
Descartes


Les Philippines sont un Etat du sud-est asiatique d'une superficie d'environ 300 000 km². Ce pays fit beaucoup parler de lui dans les années 1970 par la faute du régime politique musclé de Ferdinand Marcos mais aussi par une spécialité couleur locale : les guérisseurs philippins.

Les guérisseurs philippins prétendaient être capables de guérir toutes sortes de maladies graves en opérant sans utiliser ni antiséptique ni anésthésique en plongeant leurs mains nues dans le corps de patients en en retirant kystes et autres tumeurs. Le tout sans laisser la moindre cicatrice. La grosse majorité de ces guérisseurs travaillaient sous la bannière de l'Union spirite des Philipinnes et déclaraient être aidés dans leurs opérations par des esprits désincarnés...

MIRACLES A MANILLE

Les guérisseurs phillipins connurent un beau succès d'estime en Belgique à partir de 1975. Cette année-là, le tenancier d'un bistrot de Rochefort, père d'un petit garçon souffrant d'un cancer, apprit l'existence de ces guérisseurs d'un genre très particulier et partit à leur rencontre. Sur place et après avoir consulté plusieurs guérisseurs, il constata une réelle amélioration de l'état de santé de son fils. A son retour en Belgique, il projeta dans son établissement le film des opérations subies par l'enfant. De bouche à oreille la notoriété des guérisseurs philippins allait devenir très importante. Des centaines de personnes, handicapées ou souffrant de maladies incurables, se rendirent aux Philippines. Certaines agences de voyage, flairant le bon filon, organisèrent même des voyages en pension complète comprenant une ou plusieurs visites chez un guérisseur local. Là-bas, ils rencontrèrent d'autres Occidentaux dont de nombreux Français venus se faire soigner.

Le Ministère de la Santé publique belge publia dans des délais assez courts une sévère mise en garde contre ces pratiques qui semblaient dater d'un autre âge et qui étaient d'une extrême dangerosité. Des docteurs en médecine allèrent jusqu'à observer les "opérations" des guérisseurs philippins. La plupart en revinrent consternés et même franchement dégoûtés. On trouva pourtant quelques acupuncteurs ou homéopates, séduits par l'approche "pensée magique" des traitements, pour donner du crédit à ce qui semblait relever d'une escroquerie en bonne et due forme.

CHEVRES, LAPINS ET DUGONGS

La presse belge s'intéressa également au sujet. Le célèbre journaliste d'investigation du journal Le Soir, René Haquin, poussa la curiosité jusqu'à se faire opérer à Manille par l'un des guérisseurs locaux. Il ramena à Bruxelles pour analyse un des ses vêtements qui fut tâché lors de l'intervention par ce qui devait être son propre sang. Les experts consultés furent formels : le sang était celui d'une chèvre. De quoi jeter le trouble dans l'esprit de M.Haquin? Même pas. Il publia par la suite un livre aux conclusions fort ambiguës.

La RTBF (télévison publique belge) fit par contre honneur à son statut de télévison publique en gardant une distance suffisante par rapport au phénomène et en faisant preuve d'un vrai esprit critique. Une équipe de reporters rapporta un documentaire au demeurant fort intéressant. Ce petit film fut projeté devant un parterre de scientifiques et devant des illusionnistes qui conclurent à une simple supercherie basée sur l'emploi de simples tours de prestidigitation donnant l'illusion que l'on retirait réellement des tumeurs du corps humain. Sur le plateau de la télévision belge, le magicien Klingsor reproduisit très exactement les tours de passe-passe des guérisseurs philippins.

Les scientifiques dont le professeur Mewissen de l'Université catholique de Louvain (UCL) analysa quant à lui une série de prélévements effectués sur des patients. Aucun de ces tissus n'était d'origine humaine. Les prélévements provenaient de lapins, de poulets et de dugongs, un sirénien vivant dans les mers de Chine.

Après ces démonstrations implacables, le flux des touristes belges vers les Philippines se tarit considérablement. La fortune des guérisseurs les plus connus était cependant faite. D'autres tentèrent d'exporter leur"art de guérir" vers l'étranger. En 1986, plusieurs d'entre-eux furent condamnés aux Etats-Unis pour exercice illégal de la médecine.

ERRARE HUMANUM EST, PERSEVERARE DIABOLICUM

Les parapsychologues, eux, se donnèrent beaucoup de mal pour tenter d'expliquer que les pouvoirs des guérisseurs philippins étaient authentiques et totalement inexplicables par la Science moderne. Ils n'hésitèrent pas un seul instant à parler de guérisons psychiques et de traversée de la matière à travers la matière. En Belgique, le psychologue de l'Université de Mons-Hainaut (et parapsychologue à ses heures perdues) Jean Dierkens organisa plusieurs conférences sur le sujet. Il y était parfois accompagné du médecin homéopathe belge Luc Jouret, celui-là même qui plus tard, bien plus tard, deviendra l'âme damnée de l'Ordre du Temple Solaire (OTS)...

En refusant de regarder la réalité en face, les parapsychologues ont commis une erreur lourde de sens : ils ont complètement ignoré l'aspect culturel et ethnologique de l'affaire. Au départ, les guérisseurs aux Philippines n'étaient que de simples sorciers pratiquant des rites magiques comme on en rencontre dans toutes les civilisations Lorsqu'ils pratiquaient des "opérations" sur leurs compatriotes, ces guérisseurs ne retiraient que des oignons et des feuilles, symboles de la maladie chez les peuplades primitives. Ce rite magique s'est ensuite peu à peu transformé en un vaste commerce quant les précieux dollars sont tombés du ciel.

Et les malades dans tout cela? Si certains constatèrent une amélioration d'une pathologie peu ou prou grave due à une sorte d'effet placebo, les autres ne virent pas l'ombre d'un début de guérison. Au contraire même, l'état de santé global de nombreux malades se détériora et plusieurs trouvèrent la mort loin de leurs proches. Il faut imaginer les conditions imposées à ceux qui voyaient dans ces guérisons paranormales un espoir ultime. Obligés de prolonger leur séjour dans un pays dont ils ne connaissaient pas la langue, dans un climat chaud et humide totalement inhabituel, résidant dans des logements souvent indignes, leur état ne pouvait qu'empirer.

Toute cette triste et scandaleuse affaire ne doit cependant pas nous économiser une réflexion profonde sur la relation entre l'Homme et la médecine. L'éclosion d'un telle sorte de charlatanisme a été permise par la froideur et la déshumanisation de notre médecine allopathique. Les hommes et femmes de l'art, qu'ils soient généralistes ou spécialistes, n'ont pas toujours conscience du fossé qui les séparent de leurs patients. Un vocabulaire abscons, des examens parfois inutiles, un manque de dialogue, une technologie galopante et mal utilisée ont plongé les malades dans un abîme de perplexité. Les malades se sentent seuls et mal écoutés. Certains ont évidemment envie de se tourner vers les médecines parallèles dont les guérisseurs phillipins représentent le sommum du délire. Nos médecins (du moins certains d'entre-eux) doivent prendre le temps de parler aux patients en se montrant pédagogues et humains. Les malades doivent aussi comprendre que la médecine ne peut pas faire de miracles et qu'ils doivent faire preuve d'un minimum de patience. C'est un long travail. Mais si nos sociétés veulent éviter un nouveau scandale comme celui des guérisseurs philippins, elles ne peuvent éviter ce débat.
 


SOURCES

De Corgnol (Christian) : Les guérisseurs philippins, Belfond, Paris, 1977
Klingsor (Claude) : Magie et parapsychologie, Chez l'auteur, Bruxelles, 1987
Weiss (Jean-Michel) : Les chirurgiens psi des Philippines, Pygmalion, Paris, 1977

+ Science et Vie, n°714, mars 1977, pp 26-39