SEZNEC, L'IMPOSSIBLE
REHABILITATION
En rejetant
récemment la requête en révision
introduite par la famille de Guillaume
Seznec, la Commission de révision des
condamnations pénales de la Cour de
Cassation, une des plus hautes instances
juridiques de la République française,
a-t-elle mis fin définitivement à une
polémique qui agite l'Hexagone depuis
maintenant plus de septante ans?
L'affaire
Seznec. On peut dire qu'elle en a fait
couler de l'encre, de la salive et des
larmes. La plus grande erreur judiciaire
du siècle, a-t-on écrit. Un mystère en
tout cas, car la vérité, aujourd'hui
encore, nul ne la connaît.
Il convient
de rappeler ici dans quelles
circonstances Seznec fut jugé et
condamné aux travaux forcés à
perpétuité par la Cour d'Assises de
Quimper le 4 novembre 1924.
Début des
années vingt, l'Europe se rétablit
douloureusement des blessures infligées
durant la Grande Guerre. Tout était bon
pour survivre. La débrouille et les
trafics en tous genres étaient rois
pourvus qu'ils rapportent quelques
dollars, monnaie magique depuis l'arrivée
des soldats américains sur le Vieux
continent. Guillaume Seznec, maitre de
scierie en Bretagne, l'a très bien
compris. Avec l'aide d'un respectable
notable local, Pierre Quemeneur, il se
lance dans un lucratif trafic de voitures
américaines vers l'URSS bolchévique,
encore frappée d'ostracisme politique et
économique. Le 25 mai 1923, les deux
amis quittent la ville de Rennes par la
route pour livrer une Cadillac à Paris,
plaque tournante de la magouille. Seznec
reviendra seul de ce voyage. Plus
personne n'entendra jamais plus parler du
conseiller régional du Finistère.
Disparu, volatilisé...(1)
Très vite,
les soupçons se porteront sur Guillaume
Seznec qui fournira des explications
confuses sur le déroulement de la
journée. L'enquête sera confiée à la
Sûreté générale, la police politique
du régime Poincaré. Parmi les
enquêteurs se trouvait l'inspecteur
Bonny, celui-là même qui fut durant la
deuxième guerre mondiale à la tête de
la Gestapo française.
Rapidement,
les enquêteurs mettront la main sur une
promesse de vente dactylographiée
passée entre Quemeneur et Seznec. Ce
document capital sera plus tard
considéré comme un faux grossier
fabriqué par ce dernier. Du moins, ce
fut l'avis des expers en écriture de l'époque.
Pire encore pour l'accusé, la vendeuse
de la machine à écrire ayant servi à
la confection du faux acte de vente
reconnaîtra en Seznec l'acheteur de la
machine. Les policiers tenaient le mobile
du crime. Le cadavre? Il ne sera jamais
retrouvé. Des témoins? Aucun. Des aveux?
Jusqu'à sa mort, Guillaume Seznec
proclamera haut et fort son innocence.
Des
décennies durant, des comités de
soutien se créeront un peu partout. La
France se divisera entre seznécistes et
antiseznécistes. Ils s'opposeront
longtemps dans des débats houleux et
passionnels.
Peu à peu,
les langues se délieront. On murmure ici
et là que le pauvre Seznec fut sacrifié
sur l'autel de la raison d'Etat. Des
hauts responsables de la République
auraient été impliqués dans le trafic
de Cadillac. La disparition du conseiller
général Quemeneur y aurait été
intimement liée. Délire organisé par
la famille Seznec et par quelques médias
en mal de sensationnalisme? Voire. Il
sera démontré par les défenseurs de
Seznec que des pistes crédibles furent
délibérément ignorées. Des
témoignages favorables à l'accusé,
comme ceux prétendant que Quemeneur
était bel et bien vivant après la date
de son prétendu assassinat, furent
balayés. Le sinistre inspecteur Bonny
lui-même regretta peu avant son
exécution pour fait de collaboration, d'avoir
fait envoyer un innocent au bagne.
Après avoir
passé vingt-trois années en Guyane,
dans des conditions inhumaines, Seznec
sera libéré en 1947 et retrouvera sa
Bretagne. Renversé par une camionnette,
dont le chauffeur prit la fuite, il
mourut en février 1954.
Sa fille
Jeanne reprit alors courageusement le
flambeau de la lutte. Ses différentes
démarches pour obtenir la révision du
procès échouèrent, notamment en 1956
et en 1982. Un nouvel essai a été
tenté à la faveur d'une loi de 1989
modifiant les possibilités de revenir
sur une décision pénale. (...)
Des faits
nouveaux seront invoqués. Primo, de
nouvelles expertises conclueront que les
fameux faux, sur la base desquels Seznec
fut condamné (comme le capitaine Dreyfus!)
ne pouvaient en aucun cas être de la
main du maître de scierie. Secundo,
Louise Hérenval, la vendeuse de la
machine à écrire et seule protagoniste
encore vivante de l'affaire se rétracta
en 1993 affirmant avoir chargé Seznec
sous la pression de la police...
Mais dans
leur arrêt, les cinq magistrats de la
Commission ont estimé que ces faits
nouveaux n'étaient pas crédibles. En
effet, le nouveau collège d'experts
désigné par les magistrats a conlu que
mes faux en écriture était bel et bien
l'oeuvre de Seznec. Curieux : à chaque
fois qu'une expertise, effectuée avec
des moyens technologiques les plus
modernes, fut demandée par la famille,
elle arriva à des conclusions tout à
fait contraire. Quant au témoignage de
Louise Héranval, il ne fut pas pris en
considération sous prétexte que cette
dame souffrait soudainement de...sénilité.
Déjà, lors du procès de 1924, tous les
témoins favorables à l'accusé étaient,
selon l'accusation, myopes, menteurs ou
mythomanes... L'Histoire est un éternel
recommencement.
Aujourd'hui,
on ne peut que s'interroger sur le bien-fondé
de cette décision... En reconnaissant s'être
trompée en 1924, la Justice aurait fait
preuve d'humanisme, d'humilité et de
noblesse. Elle n'est rendue après tout
que par des hommes et des femmes avec
leurs forces et leurs faiblesses. D'aucuns
hausseront les épaules. A quoi bon
rejuger un mort alors qu'il existe des
injustices tellement plus actuelles? Je
répondrai à ceux-là qu'il ne s'agit
pas seulement de la réhabilitation et de
l'honneur d'un homme. C'est, outre la
crédibilité d'une Justice qui se doit
sereine, indépendante et accessible à
tous, la survie même du régime
démocratique basée sur la séparation
des pouvoirs qui est en jeu en France
mais aussi en Europe. Nul ne peut
accepter qu'un innocent voie ses droits
les plus élémentaires bafoués. Le
destin d'un Seznec pourrait dès lors
devenir celui de tout un chacun. Nous
sommes tous concernés car la démocratie
et les Droits de l'Homme sont fragiles
dans notre Europe qui se construit si
lentement. Denis Le Her-Seznec, le petit-fils
meurtri, après avoir épuisé tous les
recours devant la Justice de son pays,
envisage de porter l'affaire devant la
Cour européenne des droits de l'Homme à
Strasbourg. Le fantôme de Seznec n'a pas
fini de hanter les consciences de
certains (2)
M.L.
- Sympathisant
de la cause
(1) La
thèse de Guillaume Seznec était que,
fort fâché des pannes multiples de la
voiture, son compagnon le quitta pour
rallier, depuis Houdan, Paris en train.
- (2) Sur
l'affaire Seznec, on lira avec
intérêt un livre de Denis
Langlois, "l'Affaire Seznec",
édité chez Plon, et l'on se
rappellera le téléfilm TF1 d'Yves
Boisset, avec Christophe Malavoy
et Jean Yanne.
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