L'affaire Dominici

Le premier qui dit la vérité,
il doit être exécuté
.
Guy Béart


Nos voisins d'Outre-Quievrain ont une particularité toute française : toutes les décennies (ou presque), ils se passionnent pour une affaire judiciaire complexe sur laquelle plane le spectre de l'erreur judiciaire : l'affaire Seznec, l'affaire Dominici, l'affaire Mis et Thiennot, l'affaire Ranucci (dite du "pull over rouge), l'affaire Omar Raddad, l'affaire Patrick Dils, ...

Bien placée dans la course symbolique pour obtenir le titre peu enviable de plus grande erreur judiciaire du XXième siècle se retrouve l'affaire Dominici. Jamais sans doute une affaire judicaire n'aura été autant commentée, critiquée, disséquée dans l'Histoire de la Justice française. Des centaines d'articles, plusieurs livres et un film avec Jean Gabin et Gérard Depardieu y seront consacrés. Le grand réalisateur américain Orsons Welles tourna même un documentaire (jamais projeté cependant) sur les faits de Lurs.

Pourquoi donc un tel engouement pour une affaire criminelle somme toute assez simple au départ? D'abord parce que l'on se retrouve confronté à un crime abominable sans motif apparent. Ensuite, parce que le comportement de plusieurs acteurs de l'affaire reste inexplicable. Tellement inexplicable que bien malin serait celui qui pourrait aujourd'hui encore se targuer de connaître l'entière vérité dans ce dossier...

QUAND LA VIE S'ARRETE

Le 5 août 1952, tôt le matin, la gendarmerie est prévenue de la présence d'un corps sans vie à Lurs (Provence). Arrivés sur les lieux, les gendarmes ne découvrent non pas un corps mais bien trois. Au bord de la route et à proximité d'une automobile immatriculée en Grande-Bretagne se trouvent les corps d'un couple tous deux abattus de plusieurs balles. Plusieurs dizaines de mètres plus bas en contrebas, entre la route et une rivière, les gendarmes découvrent également le cadavre d'une petite fille, le crâne défoncé par un objet contondant. L'identité des victimes est rapidement connue : il s'agit de Sir Jack Drummond, un scientifique anglais de haut niveau de 61 ans, d'Ann Drummond son épouse âgée de 45 ans et de leur fille unique Elisabeth, 10 ans. La famille anglaise était en vacances dans le sud de la France et avait semble-t-il décidé de camper à cet endroit qui n'était pas prévu à cet effet. Les premiers enquêteurs penseront que le simple vol pourrait être à l'origine du massacre bien que l'on ait retrouvé sur place certaines valeurs. En poursuivant leurs investigations, les gendarmes mettront la main dans la Durance sur un fusil semi-automatique américain en fort mauvais état qui s'avérera être l'arme du crime.

Les corps des trois citoyens britanniques ne seront pas rapatriés. Ils seront inhumés en présence d'une foule nombreuse. L'émotion sera considérable dans la région. La Provence est un endroit où il fait bon vivre. Les touristes étrangers, après la seconde guerre mondiale, commencent à fréquenter cette région accueillante où le pastis coule à flot, où l'on mange si bien et où le soleil bienfaiteur est omniprésent. Les Provencaux ne peuvent admettre qu'un tel crime puisse avoir lieu sur leurs terres. La presse anglaise réclame que toute la lumière soit faite sur ce crime, les responsables politiques locaux promettent justice.

LA FAMILLE DOMINICI

C'est dans ce climat passionné que le commissaire Edmond Sébeille de la police judiciaire de Marseille doit débuter son enquête. Dès le départ, il aura la conviction que le ou les meurtriers sont originaires de la région. Il apprend notamment que c'est un dénommé Gustave Dominici qui a découvert le corps de la petite Elisabeth et qui a donné l'alerte. Gustave Dominici habite en compagnie de sa femme à proximité des lieux du crime dans une ferme la Grand-Terre, une exploitation agricole menée de main de fer par son père, le vieux Gaston Dominici, 75 ans. Le commissaire Sébeille va donc s'intéresser à cette famille. Interrogés, plusieurs membres du clan Dominici admettent avoir entendu des coups de feu vers 1H00 du matin, heure probable du triple meurtre. Personne ne s'en est inquiété pensant qu'il s'agissait de braconniers. Ils savaient pourtant que des Anglais comptaient passer la nuit à une centaine de mètres de là...

Un des premiers devoirs d'enquête sera de montrer l'arme du crime aux habitants de la région. Personne ne la reconnaît alors qu'il notoire que de nombreuses armes circulent encore ici et là, reliquat des opérations de la Résistance. L'arme sera également montrée aux Dominici. En la voyant, le fils ainé Clovis Dominici semble émotionné et tombe même à genou. A-t-il dès ce moment reconnu l'arme? On n'en tirera rien de plus.

Ces divers éléments constituent un faisceau de présomption pour Edmond Sébeille qui croit tenir avec les Dominici un début de piste. Il va dès lors réellement s'acharner sur ces modestes paysans. Il ordonne une perquisition qui ne donnera rien. La famille Dominici semble se murer dans un silence absolu et une dignité outragée. Gustave Dominici semble d'ailleurs fort mal à l'aise comme s'il avait quelque chose à cacher. On l'interroge de nombreuses fois afin qu'il précise dans quelles circonstances il a découvert le corps de la petite fille. Gustave hésite et se contredit. Une reconstitution est alors décidée. Gustave Dominici admet qu'il a bien vu les trois corps et qu'il les a même déplacés. Plus grave pour lui, il reconnaît avoir vu la fillette bouger et n'avoir rien fait pour lui porter secours. Il sera condamné plus tard à deux mois de prison pour non-assistance à personne en danger.

Durant l'enquête, un personnage trouble fera son apparition dans l'affaire : Paul Maillet, un cheminot SNCF et militant communiste bien connu dans la région. Il affirmera sur l'honneur que Gustave Dominici lui aurait avoué avoir assisté aux meurtres. Maillet cherchait-il à détourner les soupçons sur la famille Dominici car lui-même en savait long sur les faits? Une de ses voisines soutiendra mordicus avoir vu la carabine semi-automatique Rock-Ola suspendue à la cheminée de Paul Maillet... C'est un point qui ne sera jamais éclairci.

LES AVEUX

Gustave Dominici, par la force des choses, va devenir le suspect numéro 1. Il est interrogé sans relâche. Après plusieurs mois de ce régime particulier, il craque : l'assassin, c'est son père le vieux Gaston. Interrogé à son tour, Clovis, le fils aîné, confirme les déclarations de son frère et raconte aux enquêteurs que son père lui a avoué être l'auteur du triple crime. A la question de savoir s'ils connaissent l'arme du crime, ils sont affirmatifs : la carabine Rock-Ola appartenait à leur famille et était cachée dans le hangar de la ferme. Nous sommes en novembre 1953.

Le commissaire Sébeille est content de lui. Il pense pouvoir boucler l'enquête en deux temps, trois mouvements. La partie, pour lui, sera cependant plus difficile que prévue..
Le vieux Gaston est emmené pour interrogatoire. Il tombe des nues. Il ne comprend pas de quoi on l'accuse et semble fort en colère après ses fils qui l'ont dénoncé. Les policiers l'interrogent. Sans résultats. Gaston nie. Par respect pour son grand âge, on le laisse souffler sous la surveillance d'un simple gardien de la paix provencal comme les Dominici. Les deux hommes sympathisent, causent de tout et de rien. Puis aussi soudainement que spontanément, Gaston Dominici fond en larmes et passe aux aveux. Il est l'unique assassin de la famille Drummond. Le policier lui demande de réiterer ses aveux devant un commissaire de police puis devant le juge d'instruction. Gaston s'exécute. Il répétera ses aveux qui évolueront selon son interlocuteur tout en déclarant qu'il n'avoue que pour sauver l'honneur de sa famille. Gaston Dominici affirme s'être approché durant la nuit du campement des Britanniques. Là, il aurait vu Ann Drummond se déshabiller. Il aurait entamé la conversation avec elle. Puis, cette honorable mère de famille aurait accepté d'avoir des relations sexuelles avec le septugénaire à même le sol à quelques mètres du campement familial. C'est à cet instant que le mari les aurait surpris. Gaston affirme alors avoir tué l'Anglais puis avoir massacré le reste de la famille pour ne pas laisser de témoins.

C'est sur base de ces aveux invraisemblables, absurdes, que Gaston Dominici comparaîtra devant les Assises.

LE PROCES

Mais Gaston Dominici va se rétracter très vite. L'affaire va devenir un véritable imbroglio.

Qu'importe, fort des aveux de Gaston, le juge d'instruction décide de faire juger Gaston Dominici par une cour d'Assises.

Le procès s'ouvrira devant la cour d'Assises de Digne en novembre 1954. Gaston Dominici va se défendre bec et ongle avec une vigueur peu commune pour un homme de son âge. Il affirmera que ses aveux lui furent arrachés par des policiers lors d'interrogatoires brutaux. Il demandera à être confronté à ses fils qui l'ont accusé. Gustave se rétractera et dira avoir accusé faussement son père. Clovis lui persistera : le seul coupable, c'est Gaston. Celui-ci laissera entendre durant le procès que les véritables auteurs de l'acte criminel pourraient être son fils Gustave et son petit-fils Roger Perrin, un adolescent instable et manipulateur. Il accusera également Clovis d'être le propriétaire de l'arme du crime. Le procès tournera en vaste pugilat entre les membres de la famille Dominici. Ce fut, paraît-il, un triste spectacle qui fit cependant la joie des nombreux journalistes qui couvraient l'événement.

Gaston Dominici aura beau afficher une sincérité qui frappa les observateurs de la vie judiciaire, sa cause semblait perdue dès le départ. Il y avait d'abord ses aveux même si ceux ne collent pas avec les éléments récoltés sur les lieux du crime par les enquêteurs. Les jurys populaires, c'est bien connu, n'aiment pas les accusés qui avouent puis se rétractent. C'est un comportement suspect. "N'avouez jamais!" était d'ailleurs le conseil que les grands avocats d'Assises donnaient à leurs clients. Les jurés auraient pourtant dû savoir qu'il n'est pas rare de voir des innocents s'accuser d'un crime qu'ils n'ont pas commis.

Un autre élément à charge pésera lourd dans la balance. L'arme du crime était une carabine semi-automatique de marque Rock-Ola. Avec ce type d'arme, il n'est pas nécessaire de recharger après chaque tir comme on le fait avec un simple fusil. Or, les experts furent formels : le meurtrier a rechargé son arme après chaque coup de feu comme s'il ne connaissait pas le mode de fonctionnement exact de l'arme. Durant la reconstitution, Gaston Dominici fera également le geste de recharger son arme à chaque fois... Mais des douilles ont disparu. Ne serait-ce pas l'étrange Gustave Dominici qui les aurait fait disparaître après avoir découvert les corps pour protéger son père?

L'Accusation, quant à elle, n'insistera pas sur le prétendu côté moeurs de l'affaire. Elle présentera une version plus soft mais aussi plus crédible des faits : Gaston Dominici se serait approché durant la nuit par curiosité du campement des Anglais. Jack Drummond l'aurait pris pour un maraudeur et s'en serait pris violemment au vieux patriarche. Furieux d'être ainsi traité sur ses propres terres par un étranger, Gaston Dominici aurait abattu la famille Drummond dans une crise de colère qu'il n'était pas parvenu à maitriser. L'avocat général fut brillant. Les avocats de la défense, en ne s'infiltrant pas dans les nombreuses brèches de l'acte d'accusation, le furent nettement moins.

Le 28 novembre 1954, Gaston Dominici est condamné à mort.

SUITE ET FIN?

Quelques jours après sa condamnation, Gaston Dominici convoquera ses avocats afin de leur faire part de déclarations qualifiées "d'importantes". Dans sa prison, il leur dira avoir surpris lors de la matinée funeste du 5 août 1952 une conversation entre Gustave et son épouse Yvette où il était question de fillette déplacée et de bijoux. A nouveau, Gaston Dominici tente de mouiller son fils qui fut le premier à l'accuser. Les avocats de Dominici transmettront ces nouvelles informations au Garde des Sceaux qui ordonnera, fait exceptionnel, d'ouvrir une nouvelle information pour complicité de meurtre. Un nouveau juge d'instruction et des policiers parisiens seront désignés pour enquêter. Après plusieurs mois d'enquête, de confrontations et d'interrogatoires et malgré une volonté affichée de trouver de nouveaux éléments, cette seconde instruction aboutira à un non-lieu. L'affaire Dominici s'arrêtait là sans que l'on ait éclairci le rôle exact des frères Dominici, de Paul Maillet et de Roger Perrin.

En juillet 1957, la peine capitale frappant Dominici est commuée en réclusion à perpétuité.

Clovis Dominici décède en 1959. Devenu le véritable paria de la famille, il ne changera jamais sa version des faits. Avait-il voulu se venger de ce père avec qui il ne s'entendait plus depuis longtemps tout en protégeant son frère cadet qu'il aimait tendrement?

Un an plus tard, Gaston Dominici sera gracié et libéré suite à l'intervention personnelle de l'épouse de Charles de Gaulle. Il sortira de prison malade et méconnaissable. Il passera la fin de sa vie auprès de sa grande famille. Harcelé par la presse, il ne dira plus rien sur l'affaire. Sur certaines photos publiées à l'époque, Gustave Dominici posera fièrement aux côtés de son père avec qui il s'était réconcilié.

Le 4 avril 1965, Gaston Dominici s'éteint doucement entouré des siens. Il sera inhumé aux côtés de Clovis, le fils maudit. A quelques kilomètres de là, la famille Drummond repose pour l'éternité dans le petit cimetière de Forcalquier.

Depuis lors, l'affaire Dominici n'a plus connu de rebondissements spectaculaires. A chaque date anniversaire de l'affaire, la presse va en reparler. Les chroniqueurs judiciaires qui se sont penchés sur l'affaire sont arrivés à la conclusion que Gaston Dominici était plus que certainement innocent. Il se serait accusé uniquement pour sauver l'un des ses fils qu'il croyait ou qu'il savait coupable. Devant l'ombre menaçante de la guillotine et en espérant qu'il obtiendrait le bénéfice du doute, il se serait retracté.
Des journalistes ont également pensé que l'affaire Dominici dépassait de loin le simple crime paysan. On imagina un réglement de comptes entre les différents groupes d'anciens résistants sur fond de trafic d'armes. On s'interrogea une nouvelle fois sur le rôle de Paul Maillet et du parti communiste. Dominici aurait accepté de prendre sur lui une affaire qui le dépassait et sur laquelle il ne pouvait rien dire par peur d'éventuelles représailles.

UNE NOUVELLE "ANCIENNE PISTE"

En 1996, Gustave décède à son tour en emportant son secret dans la tombe. Que l'on le veuille ou non, l'homme-clé de l'affaire, c'est Gustave. Celui-là en a dit trop ou pas assez. C'est lui qui a entendu des coups de feu durant la nuit du 5 août sans réagir, c'est lui qui a découvert les corps, c'est lui qui fut pris en flagrant délit de mensonge, c'est lui en premier qui accusera son père, c'est lui qui accusera la police d'avoir fabriqué des faux procès-verbaux. Pourquoi un tel comportement? Beaucoup ont espéré qu'au fil des années, Gustave lâchera quelques instantanés de la vérité. Il admettra seulement que lorsqu'il fut confronté à son père durant le procès, il fut à deux doigts de s'accuser pour sauver son père. Il tentera à plusieurs reprises d'obtenir la révision du procès de son père. Mais ces demandes n'aboutiront jamais faute d'éléments nouveaux.

Ce n'est qu'un an après son décès que l'on va beaucoup reparler de l'affaire Dominici. Le journaliste William Reymond va publier un ouvrage qui comme son titre l'indique a la prétention de démontrer l'innocence de Gaston Dominici : Dominici non coupable, les assassins retrouvés. Ce livre sera préfacé par le petit-fils de Gaston : Alain Dominici qui tout comme Denis Seznec dans une autre affaire célèbre tente de faire réhabiliter son grand-père.
Il faut reconnaître que William Reymond a le mérite de poser quelques bonnes questions (comme l'absence de mobile). Le tout est de savoir si il apporte vraiment de bonnes réponses.

Reymond affirme en effet que les Drummond ont été executés par un commando venu spécialement d'Allemagne pour accomplir le sale boulot. Le journaliste se base sur un vieux procès-verbal établi en 1952 par la police allemande. Un ressortissant allemand du nom de Wilhem Bartkowski s'y accuse d'avoir participé à une expédition meurtrière dans le sud de de la France en compagnie de trois complice dont il cite les noms. A l'époque, la police française avait déjà envoyé un commissaire pour enquêter sur ces aveux particulièrement inconsistants. Bartkowski prétendait avoir conduit ses complices dans un endroit qu'il ne précise pas (il parle seulement d'un endroit situé à une centaine de kilomètres de Marseille). Lui serait resté au volant pendant que les trois autres seraient sortis du véhicule fortement armés. Wilhem Bartkowski aurait entendu des cris et trois ou quatre coups de feu (alors qu'il en fut tiré au moins six). L'Allemand n'en sait pas plus. Il ignore qui a été tué, pourquoi et comment. Les trois autres se mureront dans un mutisme absolu. Le policier envoyé en Allemagne parviendra à la conclusion que ce suspect s'accusait du triple meurtre afin d'être envoyé en France dans l'espoir de pouvoir s'évader. Les "aveux" de Bartkowski ne pouvaient être pris au sérieux vu leur manque de précision.

William Reymond va cependant rouvrir cette piste. Il va développer une théorie qu'il croie sincèrement être l'explication finale. Jack Drummond était un chimiste célèbre dans la communauté scientifique mais il se livrait aussi à des activités d'espionnage industriel en France. Il serait devenu ainsi une cible privilégiée du KGB qui tentait par tous les moyens de détourner ou d'éliminer les scientifiques de l'Ouest. Bartkowski, selon Reymond, travaillait pour les services secrets soviétiques ainsi que les trois autres déjà connus de la Justice pour des faits de grande criminalité. Reymond n'apporte cependant aucun élément probant pour étayer cette théorie.

On s'étonnera seulement du manque de professionnalisme du commando qui doit effectuer plusieurs centaines de kilomètres avant d'atteindre l'endroit où le crime doit avoir lieu puisque selon Reymond les Drummond avaient rendez-vous à cet endroit à 1H00 du matin avec des gens en qui ils avaient confiance. Un embouteillage important durant la journée, une simple panne ou une erreur de trajet et le commando manquait sa cible. Des agents du KGB auraient-ils également employé une arme en si mauvais état pour l'abandonner ensuite à proximité des lieux?

Il y avait-là peut-être une piste intéressante. Mais le journaliste aurait dû tenter d'apporter des éléments nouveaux. Reymond aurait pu tenter de retrouver le quatuor dont certains membres étaient peut-être encore en vie en 1997, examiner les différents dossiers judiciaires des intéressés, retrouver leurs proches, interroger les policiers allemands qui avaient eu affaire à eux, retrouver les archives de la police allemande... Et si réellement, le meurtre des Drummond fut l'oeuvre du KGB, il doit en rester des traces dans les archives russes à Moscou. Malencontreusement, William Reymond n'a pas pris la peine d'effectuer cette démarche.

Le livre de Reymond manque donc de rigueur. Le juge Carrias chargé de la deuxième instruction est même sorti da sa réserve lors de la parution de Dominici innocent en démontant point par point la démonstration du journaliste. Le juge Carrias, aujourd'hui décédé, eut cependant cette phrase dont il ne comprit peut-être pas l'importance : Gaston Dominici était coupable mais peut-être pas le seul coupable.

Cette prétendue affaire d'espionnage fut également mise à mal par le journaliste Claude Mossé dans la seconde édition de son livre Dominici innocent! paru très opportunément en 2003. Mossé n'hésite pas à considérer la thèse de Reymond comme "délirante". Même si le livre de Mossé est critiquable sur certains points, l'auteur a la sagesse ne pas verser dans la surenchère inutile et ne propose pas une solution définitive au mystère comme le fait Reymond. Tout au plus Mossé qui connaît bien l'affaire laisse sous-entendre que Paul Maillet devait en savoir long et même très long...

Tout cela n'empêchera pas TF1 de produire en 2003 un téléfilm sur l'affaire (coût : 4 millions d'euros) avec dans les rôles principaux Michel Serrault et Michel Blanc dans la peau du commissaire Sébeille qui en la circonstance en prend pour son grade. La thèse de William Reymond est y est développée et celui-ci a même participé étroitement à l'élaboration du scénario. Selon le pdg de la chaîne privée française, le but de cette production (qui prend beaucoup de libertés avec la vérité) est uniquement de raconter une histoire formidable. Formidable? Mais formidable pour qui donc?

Le dernier épisode de l'affaire eut sans aucun doute lieu quand la quatrième demande en révision introduite par Alain Dominici et son avocat le très médiatique maître Collard fut une nouvelle fois rejetée par le tribunal. Si les 10 éléments déposés par Gilbert Collard reprenait les théories floues de Reymond, il ne faut guère s'étonner que cette requête ne fut pas prise en considération! Pourtant, William Reymond et Alain Dominici sont parvenus semble-t-il a trouver une oreille attentive auprès du chef d'Etat français Jacques Chirac.

La Justice française a probablement classé définitivement l'affaire Dominici. C'est fort regrettable car trop de zones d'ombre demeurent dans le dossier. On ne peut en effet se satisfaire du verdict de culpabilité rendue par la cour d'Assises de Digne mais la thèse de l'innocence totale de la famille Dominici telle qu'elle est présentée par certains n'est pas satisfaisante non plus.

Il manque une pièce au puzzle.

Il faut donc admettre aujourd'hui que nous ne connaîtrons jamais le fin fond de la vérité sur cette étrange affaire.
 


SOURCES

Dumarcet, Lionel : L'affaire Dominici, De Vecchi, Paris, 1999
Montarron, Marcel : Les grands procès d'Assises, Marabout, Verviers, 1967
Floriot, René : Les erreurs judiciaires, Flammarion, Paris, 1968

Mossé, Claude : Dominici innocent!, du Rocher, Monaco, 2003
Reymond, Willliam : Dominici non coupable, Flammarion, Paris, 1997