DA VINCI CODE : BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

Mais Sancho! Tu deviens moins naïf et plus sage!
Cervantès


Le roman Da Vinci Code écrit par l'écrivain américain Dan Brown a été le véritable phénomène de l'année littéraire 2004. Le livre s'est vendu à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires à travers le monde. En France, il est resté en tête des ventes pendant plusieurs dizaines de semaines consécutivement. Un record surtout pour un auteur anglo-saxon..

La trame du livre est assez intéressante et ne manque pas d'originalité. L'histoire débute par l'assassinat en plein milieu du Louvre à Paris du conservateur de ce musée. Un professeur d'université américain et une jeune cryptographe française seront suspectés de ce meurtre et seront poursuivis par la police et par un inquiétant moine à demi-fou. Pour démontrer leur innocence, le couple devra résoudre plusieurs énigmes codées laissées sciemment par la victime. Leur (en)quête les mènera sur des chemins inattendus. Ils feront une découverte susceptible de modifier la vision du monde et la destinée de millions de chrétiens : Jésus-Christ aurait été marié avec Marie-Madeleine et ils auraient eu un ou plusieurs enfants. Leur descendance se perpétuerait encore de nos jours. Dans le roman, deux organisations complotent dans des buts totalement totalement antagonistes : l'Opus Déi prête à tout (y compris le meurtre) pour que ce grand secret ne soit pas dévoilé et et préserver ainsi la puissance temporelle du Vatican et le Prieuré de Sion, une organisation secrète qui protégerait cette descendance pour, un jour, la dévoiler à la face du monde. DA VINCI CODE est un véritable roman à clefs. A chaque page de ce polar ésotérique son symbole mystérieux : le Graal, Isis, les Templiers, la Rose-Croix, le pentacle, la Kabbale et même le symbolisme caché dans les films de Disney! De quoi ravir, bien sûr, les amateurs du genre. L'auteur précise en avant-propos que "toutes les descriptions des monuments, d'oeuvres d'art, de documents et de rituels secrets évoqués sont avérés". Son sur site Internet, il précise : "Dans mon livre, je relève un secret qui est murmuré depuis des siècles, je ne l'ai pas inventé (...). J'espère sincèrement que DA VINCI CODE servira aux lecteurs à ouvrir de nouvelles pistes de réflexions". De tels avertissements n'ont pu qu'impressionner certaines personnes influençables qui sont sorties de cette lecture avec la conviction que l'intrigue du livre se fondait sur des faits réels. L'engouement pour le livre est tel que des agences de voyage organisent des DA VINCI tours. Leur riche clientèle se voit proposer de visiter des lieux où se déroule le roman (à Paris et à Londres surtout). Les responsables de ces lieux, médusés, voient débarquer des cars entiers de touristes nullement intéressés par l'architecture des lieux ou la splendeur des oeuvres exposées. Cette agitation a contraint par exemple le curé de l'église Saint-Sulpice à Paris à placer un écriteau dans son édifice précisant que le P et le S visibles sur les vitraux sont une référence aux saints patrons de l'église Pierre et Sulpice et ne sont pas l'abréviation de Prieuré de Sion.

Une mise au point s'impose donc.

L'ENIGME SACREE

Dan Brown tente avec son roman (ou plutôt son polar, ce n'est pas tout à fait pareil) de populariser une thèse défendue avec beaucoup d'acharnement par des chercheurs dans des ouvrages présentés comme historiquement minutieux. Brown a puisé ses informations dans plusieurs ouvrages dont le plus célèbre fut écrit par trois Britanniques Michaël Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln : Holy Blood, Holy Graal paru en Français sous le titre L'Enigme sacrée. En interprétant de manière fort discutable des passages extraits des Evangiles canoniques et des Evangiles gnostiques sortis de leur contexte, les trois auteurs affirment que le Christ aurait été marié et que sa descendance aurait trouvé refuge en France où elle aurait donné naissance à la lignée des rois Mérovingiens. Dans l'Enigme sacrée, il est souvent question du mystère de Rennes-le-Château, ce petit village du sud de la France dont le curé au XIXe siècle se serait soudainement enrichi après avoir trouvé, dit-on, un fabuleux trésor. Lincoln, Leigh et Baigent basent également leur démonstration sur des documents trouvés à la Bibliothèque nationale de France et connus par les initiés sous l'appellation de Dossiers secrets. Les Dossiers secrets ne seraient rien d'autre que les archives secrètes (tellement secrètes que tout le monde y a accès!) du Prieuré de Sion. Ces documents renferment e.a. la liste des grands maîtres du Prieuré depuis son apparente création par Godefroy de Bouillon en 1099.

Brown affirme que l'un des grands maîtres du Prieuré de Sion aurait été Léonard de Vinci qui aurait laissé dans ses oeuvres des indices codés (d'où le titre du roman) démontrant que le Prieuré veille jalousement depuis toujours sur le mariage et la descendance du Christ. Ces indices apparaissent surtout dans le roman sur la célèbre fresque de Léonard de Vinci "La Cène" peinte sur un mur d'un couvent à Milan. C'est fou d'ailleurs ce que les chercheurs parallèles ont trouvé comme allégories occultes dans cette représentation du dernier repas de Jésus : un corps invisible tenant un couteau, un autoportrait de Léonard lui-même ou encore la présence parmi les apôtres du frère jumeau de Jésus.
Le plus intéressant dans le cas qui nous intéresse et qui est très largement exploité dans le Da Vinci Code est la présence à la droite du Christ d'un apôtre imberbe. En y regardant de plus près, on a la surprise de constater que cet apôtre ressemble étrangement à une ...femme. Brown prétend que ce personnage ne peut-être que Marie-Madeleine, l'épouse supposée du Christ. Les spécialistes de l'art religieux n'ignorent pas cependant que ce personnage n'est autre que Jean, le disciple préféré de Jésus qui fut souvent représenté dans l'iconographie chrétienne sous des traits juvéniles. Cette fresque fut commandée à l'époque par les Franciscains. On imagine vraiment mal ces religieux très pieux accepter une hérésie comme la présence d'une femme lors du dernier repas du Christ. Il n'y a donc aucun mystère ésotérique dans cette peinture pas plus qu'il n'en existe dans les autres oeuvres de Léonard. L'argument massue utilisé par Brown pour bâtir son roman s'effronde comme un château de cartes...
Mais revenons au Prieuré de Sion, omniprésent dans le roman. L'existence historique du Prieuré comme il est présenté dans DVC est problématique. L'auteur prétend que cet ordre aurait été fondé au XIe siècle par Godefroid de Bouillon. Le but de cette association mystérieuse serait la restauration sur le trône de France de la lignée mérovingienne, les Mérovingiens étant les descendants directs de Jésus. Aucun historien n'a jamais entendu parler d'un ordre de ce nom au Moyen Age. Les biographes des prétendus grands maîtres du Prieuré (Nicolas Flamel, Isaac Newton, Victor Hugo, Jean Cocteau,...) n'ont jamais fait la moindre mention de cette société complétement inconnue. Et pour cause! La toute première trace officielle du Prieuré de Sion remonte à l'année 1956. Cette année-là, un dénommé Pierre Plantard dépose dans une sous préfecture les statuts d'une association loi de 1901, le Prieuré de Sion, dont le but était de restaurer l'antique chevalerie. La brochure d'information du Prieuré ( CIRCUIT, Chevalerie d'Institution & Règles catholiques & Union indépendante Traditionaliste) ne sera distribuée qu'aux habitants de l'HLM où Plantard vivait. Pierre Plantard, fils d'un simple employé de maison, était déjà connu pour être l'auteur de pamphlets antisémites violents et virulents durant la seconde guerre mondiale. Après s'être intéressé à l'affaire du curé de Rennes-le-château, il va confectionner avec quelques acolytes naïfs les fameux Dossiers secrets qui ne sont que des faux dactylographiés où l'on retrouve la généalogie des Mérovingiens dont Plantard aimait à se présenter comme le dernier descendant. Plantard prétendait être aussi le successeur à la tête du Prieuré de ses illustres prédecesseurs et être de facto le dernier roi de France. Ce fut ce même Pierre Plantard qui orienta et conseilla les auteurs de l'Enigme sacrée dans leurs travaux qui serviront de socle au DA VINCI CODE...
BROWN, UN ECRIVAIN DU XXIe SIECLE
DA VINCI CODE est un roman basé sur une simple mystification et sur des croyances extravagantes. Les goûts littéraires étant ce qu'ils sont, certains l'ont trouvé exceptionnel, d'autres l'ont trouvé très médiocre. D'autres encore pensent que Da Vinci Code n'est rien d'autre qu'une aventure de Bob Morane pour adultes. Les avis sont donc très partagés mais le livre n'est sûrement pas à la hauteur du tapage fait autour de sa diffusion. On a l'impression d'être en présence d'un livre écrit trop vite et que, par précipitation, Dan Brown a manqué de rigueur et a fait l'étalage d'une érudition mal maîtrisée. Son roman est rempli d'inexactitudes, de pures inventions et d'interprétations erronées. Le roman en devient invraisemblable. Léonard de Vinci, véritable génie artistique et scientifique, ne méritait pas un tel détournement. Comment dès alors expliquer le formidable succès du roman? Tout d'abord, DVC a été au départ publié pour un public essentiellement américain. Les Etats-Unis restent un terreau fertile d'où surgissent les controverses politiques, sociologiques et religieuses les plus violentes. DVC s'attaque ici de manière frontale à l'Opus Déi décrit comme un ordre religieux mystique et manipulateur, financièrement très puissant et dont les membres pratiquent des mortifications. C'est une vision très réductrice mais qui a dû plaire dans ce pays à un cerains nombre d'individus friands de grands complots. Le succès d'un tel roman s'explique aussi par la mollesse et la médiocrité de la littérature contemporaine. Les grands écrivains ont disparu (où sont donc les Guy de Maupassant, les Victor Hugo, les Albert Cohen, les Georges Simenon?). Ils ont laissé la place à des romanciers très ordinaires ou à des auteurs qui ne vendent que des livres au contenu sensationnel.
Dans nos villes, les librairies ésotériques sont plus nombreuses que les librairies scientifiques. L'engouement pour DVC indique très clairement que l'homme du XXIe siècle s'intéresse plus que jamais aux mystères, à l'ésotérisme et au surnaturel. Nos concitoyens n'ont plus le sens critique pour analyser de tels phénomènes. L'enseignement ne leur fournit pas la culture scientifique et la culture historique de base et nul ne peut contrôler le flot d'informations inexacts fournis par des médias complaisants.
Le triomphe de Da Vinci Code ne peut qu'interpeller le chercheur sceptique. Il existe un risque réel qu'un nombre important d'individus n'ayant à-priori aucun intérêt pour le paranormal s'informent subitement de plus ample manière sur les thèmes ésotériques présents dans DVC. De fil en aiguille, leurs centres d'intérêt se tourneront vers l'astrologie, la superstition, le surnaturel, les ovnis, la parapsychologie et d'autres choses encore. La liste n'est pas exhaustive;
Dan Brown s'est enrichi grâce à ce livre. Il en prépare d'autres du même accabit. Da Vinci Code va même être porté à l'écran.
 
Le phénomène Dan Brown est en route. Rien ne l'arrêtera. Les sceptiques feraient bien de ne pas trop hausser les épaules devant lui et devront continuer leur combat : éduquer les plus jeunes, vulgariser l'information scientifique, lutter contre les croyances absurdes, les idées fausses, la malhonnêteté intellectuelle.
Mais n'est-ce pas là un combat perdu d'avance?
 

SOURCES
Cox, Simon : Le code Da Vinci décrypté, Le Pré aux Clercs, 2004
Historia, n°699, mars 2005