A LA RECHERCHE DE MARTIN BORMANN

La Vérité, l'âpre Vérité
Danton



Le 8 mai 1945, l'Allemagne nazie capitule. Le troisième Reich qui devait durer 1000 ans n'aura tenu que douze années. Dans l'euphorie de la victoire, les alliés (France, Angleterre, Russie et Etats-Unis) décident de juger les principaux dirigeants nazis qui seront poursuivis pour crimes de guerre et crimes contre l'Humanité.

Leur procès s'ouvrira à Nüremberg en novembre 1945, ville dont le symbolisme n'échappera à personne. Les hauts dignitaires du régime national-socialiste seront condamnés à des peines à la mesure des crimes très graves qui leur sont imputés.

L'amiral Dönitz et le baron Konstantin Von Neurath seront condamnés respectivement à 10 et 15 ans de prison.

Baldur Von Schirach (celui qui a popularisé l'expression "quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver") et Albert Speer seront condamnés quant à eux à 20 années de prison.

Rudolph Hess (l'homme qui avait tenté de convaincre les Anglais de s'allier aux nazis contre les bolchéviques), Walter Funk et l'amiral Erich Reader écoperont de la réclusion perpétuelle.

Hermann Göring, Joachim Von Ribbentrop, Ernst Kaltenbrunner, Alfred Rosenberg, Hans Frank, Wilhem Frick, Arthur Seyss-Inquart, Julius Streicher, Fritz Sauckel, Wilhem Keitel, Alfred Jodl et Martin Bormann (par contumace) seront condamnés à mort.

Les condamnés à mort seront tous exécutés par pendaison le 16 octobre 1946 à la notable exception d'Hermann Göring qui parviendra à se suicider peu avant son exécution au plus grand désespoir a-t-on dit de son gardien de prison.

Un seul des condamnés à la peine suprême prononcée par le tribunal de Nüremberg ne sera pas pendu : Martin Bormann, le secrétaire particulier d'Adolph Hitler. Pourquoi? Tout simplement parce que Martin Bormann a...disparu. Il n'était d'ailleurs déjà pas présent lors de son procès et fut jugé par contumace.

DANS L'OMBRE DU FURHER

Bormann est un nom peu connu du grand public et même de certains historiens. Il n'atteindra jamais la triste notoriété de certains autres responsables militaires et politiques nazis tels Himmler, Goebbels ou encore Göring. Pourtant, Martin Bormann fut l'un des hommes les plus importants du troisième Reich. Porteur du grade de général SS, responsable de la Chancellerie, Bormann était à la fois le confident, le conseiller particulier et le secrétaire d'Adolph Hitler. On peut même considérer qu'il était virtuellement le numéro 2 du régime. Discret, il vivait dans l'ombre du fürher, il était l'ombre du fürher. Celui-ci ne prenait aucune décision avant d'en parler à Bormann qui, lui, ne ratait jamais une occasion d'influencer Hitler. Martin Bormann était un antisémite pur et dur, fanatiquement opposé à la religion chrétienne et au communisme. Bormann ordonnera personnellement de nombreux massacres et sera à l'origine du programme massif d'euthanasie des malades et autres indésirables aux yeux des hommes de la race supérieur.

BERLIN, AVRIL 1945

Fin avril 1945, Berlin est sur le point de tomber aux mains de l'armée rouge. Seuls quelques vieillards et des adolescents, presque des enfants, seront inutilement sacrifiés afin de défendre la capitale historique du Reich.

Au fond de son bunker, Adolph Hitler sait que tout est perdu. Entouré de quelques-uns de ses fidèles, il se donne la mort tout comme sa maîtresse Eva Braun. Peu de temps après, Goebbels fera de même après avoir fait empoisonné ses propres enfants.

Martin Bormann qui avait décidé de rester avec Hitler jusqu'au bout ne veut pas lui se suicider. En compagnie d'autres proches du fürher, Bormann décide de quitter la ville prise par les Soviétiques. Mission pourtant apparemment impossible et fort risquée. Les soldats russes sont partout et contrôlent tous les points stratégiques de la ville. Bormann décide cependant le tout pour le tout. Avec le docteur Stumpfegger, le très étrange praticien d'Adolf Hitler, il tente de forcer les lignes soviétiques. C'est à partir de cet instant que l'on perd la trace de Martin Bormann. Plusieurs témoins dont le chef des jeunesses hitlériennes Arthur Axmann affirmeront avoir retrouvé les cadavres des deux hommes dans les ruines de Berlin. Le carnet secret de Bormann fut même retrouvé sur le cadavre (ou à côté selon les versions) qui fut inhumé sur place.

Les témoignages recueillis sur la mort de Bormann à Berlin resteront contradictoires et donc contestables. Mais quelle crédibilité peut-on apporter à ces témoignages? Les témoins n'ont-ils pas tenté de couvrir la fuite de Bormann? Le doute est donc bien présent. A un point tel que personne, à commencer par les juges du tribunal de Nüremberg, n'imagine un seul instant que Martin Bormann, un militaire rusé et intelligent, ait pu trouver la mort. On pense communément à l'époque que le secrétaire d'Hitler est parvenu à prendre le chemin de la liberté sans laisser de traces.

CHASSE A L'HOMME

En 1960, le Mossad, les services secrets israéliens, les meilleurs du monde dit-on, va mener la plus incroyable opération d'enlèvement d'un haut dignitaire nazi en fuite. Après de longs mois d'observations, un commando israélien sous les ordres de Hisser "le Préposé" Harel parvient à captuer Adolf Eichmann qui s'était réfugié en Argentine. Eichmann sera emmené dans le plus grand secret en Israël afin d'y être jugé. Interrogé par les enquêteurs de l'Etat hébreu sur Martin Bormann, Eichmann affirme que celui-ci est encore en vie mais dit aussi ignorer l'endroit où il se trouve.

Celui qui sera le plus intrigué par la disparition d'Eichmann sera le célèbre chasseur de nazis Simon Wiesenthal. Wiesenthal va s'efforcer de récolter un maximum de témoignages sur les derniers moments de l'ancien Reichleiter. Il sera rapidement convaincu, comme le seront les fils de Bormann, que celui-ci est parvenu à fuir Berlin en mai 1945. Bormann aurait bénéficié à ce moment de l'aide du réseau Odessa, une organisation secrète qui venait en aide aux nazis en fuite en les cachant dans un premier temps puis en les aidant à rejoindre des contrées où on leur témoignait au minimum d'une certaine sympathie (Amérique du Sud, Proche-Orient). Martin Bormann serait parvenu à se cacher au Brésil via l'Italie. Plusieurs témoins viendront corroborer cette thèse dont notamment cette ressortissante allemande qui déclara à Wiesenthal avoir croisé Bormann en 1956 dans un autobus à Sao Paulo.

Lorsque en 1967 Simon Wiesenthal publia son remarquable ouvrage Les Assassins sont parmi nous où il conte dans le détail sa longue traque pour traduire les criminels de guerre nazis en Justice, il était absolument persuadé que Martin Bormann se cachait quelque part en Amérique du Sud.

Simon Wiesenthal qui était un homme sage et prudent, une double qualité devenue trop rare de nos jours, se trompait...

Wiesenthal ne sera pas le seul à porter de l'intérêt au Reichleiter Bormann. Le parquet de Francfort qui avait hérité du dossier pénal du tribunal de Nüremberg offrait une somme de 100 000 marks (25 000 dollars) à quiconque donnerait une information permettant sa localisation et sa capture.

Les Israéliens, eux aussi, rêveront pendant longtemps de mettre la main sur Bormann. Les agents israéliens suivront plusieurs centaines de pistes menant à lui. Martin Bormann aurait été vu en Australie, en URSS, en Italie, en Allemagne, au Chili, au Brésil ou encore au Paraguay. Martin Bormann était partout et il était nulle part. Martin Bormann restait insaissisable.

La presse allemande va aussi se passionner pour le dossier Bormann devenu célèbre en Allemagne. Tout ou presque a été écrit et dit sur le sujet. Les rumeurs les plus folles ont circulé sur Martin Bormann comme ce fut le cas avec également Mengele, Eichmann ou Barbie. Ne fut-il pas dit qu'Adolf Hitler lui-même avait survécu au siège de Berlin? Pour une certaine presse, le sensationnalisme de bas étage prime et tant pis pour la vérité et la déontologie. Heureusement qu'il existe des journalistes qui ont conservé une forte dose de bon sens et qui font honneur à leur profession. En 1965, l'un d'eux du nom de Jochen von Lang, reporter au célèbre magazine Stern va retrouver un homme qui affirme avoir enterré Bormann et Stumpfegger de ses propres mains en mai Berlin. Il faudra encore attendre plus de sept ans pour que des fouilles soient effectuées à l'endroit indiqué 1945 par le témoin . A la surprise générale, on retrouvera deux squelettes qui seront immédiatement expédié à l'Institut médico-légal pour expertises. Les spécialistes de la médecine légale feront une première découverte fort intéressante : des débris de verre entre les dents. Or, on sait que certains nazis ne voyageaient jamais sans se munir de capsules de cyanures destinées à se donner la mort si nécessaire. Par les suite, les médecins légistes vont comparer les deux corps retrouvés avec les dossiers médicaux de Stumpfegger et de Bormann conservés dans les archives de la République fédérale d'Allemagne : Martin Bormann s'est suicidé en 1945 à Berlin. Convaincu par le bien-fondé des expertises., le parquet de Francfort classa définitivement le dossier.

On crut donc que le mystère Bormann était terminé. Ce ne fut pas le cas. Certains refusèrent encore d'accepter les conclusions pourtants rigoureuses des experts. Et on continua malgré tout à signaler Bormann ici et là à travers le globe.

MARTIN BORMANN (1900-1945)

C'est en 1993 que le nom de Martin Bormann va tel le monstre du Loch Ness refaire son apparition à la une de l'actualité. Cette année-là un journaliste du Stern, qui était déjà l'inventeur (si l'on peut dire) des faux carnets d'Hitler, écrivait qu'il s'entretenait régulièrement par téléphone avec Martin Bormann réfugié au Paragay. Un an plus tard, un ex-agent du KGB affirma que Bormann s'est réfugié après la guerre en URSS où il serait mort après avoir longtemps collaboré avec les services secrets soviétiques. Une information qui rejoignait celles en possession depuis fort longtemps des services secrets ouest-allemands. Ces nouvelles rumeurs eurent le mérite d'excéder au plus haut point les fils de Martin Bormann surtout que deux femmes affirmèrent avoir eu des enfants avec lui après la seconde guerre mondiale. Ils demandèrent donc que soit effectué une analyse ADN mitochondrial. Cette technique fut déjà employée pour identifier les restes du docteur Mengele, un autre nazi en fuite. Les résultats de l'analyse furent rendus public assez vite : le corps enterré en 1945 à Berlin était bien celui de Martin Bormann.

C'était cette fois de manière définitive la fin du mystère.

DESINFORMATION, MANIPULATION, INTOXICATION

Comment dès lors peut-on expliquer que la rumeur de la survie de Bormann ait pu ainsi perdurer pendant plus d'un demi-siècle?

Les historiens sont formels sur un point : un grand nombre d'histoires colportées sur le Reichleiter le furent à l'initiative du KGB. C'est une opinion qui fut finalement d'ailleurs partagée par Wiesenthal. Les motivations des Soviétiques restent cependant encore assez floues. Au départ, il existait probablement une volonté délibérée d'intoxiquer l'Occident en propageant des fausses informations qui gênaient particulièrement les services de renseignements israéliens et la Justice allemande. C'était une façon comme une autre de destabiliser l'Occident. Une telle manipulation permettait également de démontrer que des nazis comme Bormann bénéficiaient de la protection de certains régimes de droite amis des démocraties libérales. Les communistes pouvant espérer ainsi se présenter comme l'ultime rempart contre un éventuel retour du nazisme au pouvoir en Europe de l'Ouest. La propagande du parti pouvait ainsi rassurer les camarades : aux portes du monde libre, l'armée rouge veillait... Intoxication, manipulation, propagande, désinformation : des tecchniques parfaitement appliquées par les maîtres du Kremlin.

On peut également imaginer que certaines pistes furent fabriquées de toutes pièces par certains nazis en fuite, des seconds couteaux qui pouvaient compter sur l'aide de nostalgiques et de néo-nazis. Pendant que les chasseurs des criminels de guerre perdaient une énergie et un temps considérable à poursuivre un fantôme les autres fuyards pouvaient espérer échapper aux poursuites.

Enfin, il y a les témoins dont la bonne foi n'est pas discutable. Ceux-là ont cru voir ou reconnaître celui qui fut le principal conseiller d'Hitler. Mais après la guerre, certaines rencontres ou certaines coïncidences pouvaient réveiller des souvenirs douloureux et fortement chargés d'émotion d'où le besoin absolu de témoigner. Tous furent dans l'erreur mais peut-on leur en vouloir quand on connaît la souffrance qu'ils ont enduré et leur soif de justice?

En choissisant de rejoindre son maître, Martin Bormann a préféré la mort au déshonneur. Il respecta ainsi jusqu'au bout le devise des SS "Ma fidélité est mon honneur". Le suicide fut l'ultime acte de cet homme pour qui la vie humaine et à plus forte raison celle d'un Juif n'avait aucune valeur.

 


SOURCES

Pesnot, Patrick : Les Détectives de l'impossible, Denoël, Paris, 1999
Picaper, Jean-Paul : Sur la Trace des trésors nazis, Tallandier, Paris, 1998
Wiesenthal, Simon : Les Assassins sont parmi nous, Opéra Mundi, Paris, 1967