Leur procès s'ouvrira
à Nüremberg en novembre 1945, ville dont le
symbolisme n'échappera à personne. Les hauts
dignitaires du régime national-socialiste seront
condamnés à des peines à la mesure des crimes
très graves qui leur sont imputés.
L'amiral
Dönitz et le baron Konstantin Von Neurath seront
condamnés respectivement à 10 et 15 ans de prison.
Baldur Von
Schirach (celui qui a popularisé l'expression "quand
j'entends le mot culture, je sors mon revolver")
et Albert Speer seront condamnés quant à eux à 20
années de prison.
Rudolph Hess (l'homme
qui avait tenté de convaincre les Anglais de s'allier
aux nazis contre les bolchéviques), Walter Funk et l'amiral
Erich Reader écoperont de la réclusion perpétuelle.
Hermann
Göring, Joachim Von Ribbentrop, Ernst Kaltenbrunner,
Alfred Rosenberg, Hans Frank, Wilhem Frick, Arthur
Seyss-Inquart, Julius Streicher, Fritz Sauckel,
Wilhem Keitel, Alfred Jodl et Martin Bormann (par
contumace) seront condamnés à mort.
Les condamnés
à mort seront tous exécutés par pendaison le 16
octobre 1946 à la notable exception d'Hermann
Göring qui parviendra à se suicider peu avant son
exécution au plus grand désespoir a-t-on dit de son
gardien de prison.
Un seul des
condamnés à la peine suprême prononcée par le
tribunal de Nüremberg ne sera pas pendu : Martin
Bormann, le secrétaire particulier d'Adolph Hitler.
Pourquoi? Tout simplement parce que Martin Bormann a...disparu.
Il n'était d'ailleurs déjà pas présent lors de
son procès et fut jugé par contumace.
DANS
L'OMBRE DU FURHER
Bormann est un
nom peu connu du grand public et même de certains
historiens. Il n'atteindra jamais la triste
notoriété de certains autres responsables
militaires et politiques nazis tels Himmler, Goebbels
ou encore Göring. Pourtant, Martin Bormann fut l'un
des hommes les plus importants du troisième Reich.
Porteur du grade de général SS, responsable de la
Chancellerie, Bormann était à la fois le confident,
le conseiller particulier et le secrétaire d'Adolph
Hitler. On peut même considérer qu'il était
virtuellement le numéro 2 du régime. Discret, il
vivait dans l'ombre du fürher, il était l'ombre
du fürher. Celui-ci ne prenait aucune décision
avant d'en parler à Bormann qui, lui, ne ratait
jamais une occasion d'influencer Hitler. Martin
Bormann était un antisémite pur et dur,
fanatiquement opposé à la religion chrétienne et
au communisme. Bormann ordonnera personnellement de
nombreux massacres et sera à l'origine du programme
massif d'euthanasie des malades et autres
indésirables aux yeux des hommes de la race
supérieur.
BERLIN,
AVRIL 1945
Fin avril 1945,
Berlin est sur le point de tomber aux mains de l'armée
rouge. Seuls quelques vieillards et des adolescents,
presque des enfants, seront inutilement sacrifiés
afin de défendre la capitale historique du Reich.
Au fond de son bunker, Adolph Hitler sait que tout
est perdu. Entouré de quelques-uns de ses fidèles,
il se donne la mort tout comme sa maîtresse Eva
Braun. Peu de temps après, Goebbels fera de même
après avoir fait empoisonné ses propres enfants.
Martin Bormann
qui avait décidé de rester avec Hitler jusqu'au
bout ne veut pas lui se suicider. En compagnie d'autres
proches du fürher, Bormann décide de quitter la
ville prise par les Soviétiques. Mission pourtant
apparemment impossible et fort risquée. Les soldats
russes sont partout et contrôlent tous les points
stratégiques de la ville. Bormann décide cependant
le tout pour le tout. Avec le docteur Stumpfegger, le
très étrange praticien d'Adolf Hitler, il tente de
forcer les lignes soviétiques. C'est à partir de
cet instant que l'on perd la trace de Martin Bormann.
Plusieurs témoins dont le chef des jeunesses
hitlériennes Arthur Axmann affirmeront avoir
retrouvé les cadavres des deux hommes dans les
ruines de Berlin. Le carnet secret de Bormann fut
même retrouvé sur le cadavre (ou à côté selon
les versions) qui fut inhumé sur place.
Les témoignages recueillis sur la mort de Bormann à
Berlin resteront contradictoires et donc contestables.
Mais quelle crédibilité peut-on apporter à ces
témoignages? Les témoins n'ont-ils pas tenté de
couvrir la fuite de Bormann? Le doute est donc bien
présent. A un point tel que personne, à commencer
par les juges du tribunal de Nüremberg, n'imagine un
seul instant que Martin Bormann, un militaire rusé
et intelligent, ait pu trouver la mort. On pense
communément à l'époque que le secrétaire d'Hitler
est parvenu à prendre le chemin de la liberté sans
laisser de traces.
CHASSE
A L'HOMME
En 1960, le
Mossad, les services secrets israéliens, les
meilleurs du monde dit-on, va mener la plus
incroyable opération d'enlèvement d'un haut
dignitaire nazi en fuite. Après de longs mois d'observations,
un commando israélien sous les ordres de Hisser
"le Préposé" Harel parvient à captuer
Adolf Eichmann qui s'était réfugié en Argentine.
Eichmann sera emmené dans le plus grand secret en
Israël afin d'y être jugé. Interrogé par les
enquêteurs de l'Etat hébreu sur Martin Bormann,
Eichmann affirme que celui-ci est encore en vie mais
dit aussi ignorer l'endroit où il se trouve.
Celui qui sera
le plus intrigué par la disparition d'Eichmann sera
le célèbre chasseur de nazis Simon Wiesenthal.
Wiesenthal va s'efforcer de récolter un maximum de
témoignages sur les derniers moments de l'ancien
Reichleiter. Il sera rapidement convaincu, comme le
seront les fils de Bormann, que celui-ci est parvenu
à fuir Berlin en mai 1945. Bormann aurait
bénéficié à ce moment de l'aide du réseau Odessa,
une organisation secrète qui venait en aide aux
nazis en fuite en les cachant dans un premier temps
puis en les aidant à rejoindre des contrées où on
leur témoignait au minimum d'une certaine sympathie
(Amérique du Sud, Proche-Orient). Martin Bormann
serait parvenu à se cacher au Brésil via l'Italie.
Plusieurs témoins viendront corroborer cette thèse
dont notamment cette ressortissante allemande qui
déclara à Wiesenthal avoir croisé Bormann en 1956
dans un autobus à Sao Paulo.
Lorsque en
1967 Simon Wiesenthal publia son remarquable ouvrage Les
Assassins sont parmi nous où il conte dans le
détail sa longue traque pour traduire les criminels
de guerre nazis en Justice, il était absolument
persuadé que Martin Bormann se cachait quelque part
en Amérique du Sud.
Simon
Wiesenthal qui était un homme sage et prudent, une
double qualité devenue trop rare de nos jours, se
trompait...
Wiesenthal ne
sera pas le seul à porter de l'intérêt au
Reichleiter Bormann. Le parquet de Francfort qui
avait hérité du dossier pénal du tribunal de
Nüremberg offrait une somme de 100 000 marks (25 000
dollars) à quiconque donnerait une information
permettant sa localisation et sa capture.
Les
Israéliens, eux aussi, rêveront pendant longtemps
de mettre la main sur Bormann. Les agents israéliens
suivront plusieurs centaines de pistes menant à lui.
Martin Bormann aurait été vu en Australie, en URSS,
en Italie, en Allemagne, au Chili, au Brésil ou
encore au Paraguay. Martin Bormann était partout
et il était nulle part. Martin Bormann
restait insaissisable.
La presse
allemande va aussi se passionner pour le dossier
Bormann devenu célèbre en Allemagne. Tout ou
presque a été écrit et dit sur le sujet. Les
rumeurs les plus folles ont circulé sur Martin
Bormann comme ce fut le cas avec également Mengele,
Eichmann ou Barbie. Ne fut-il pas dit qu'Adolf Hitler
lui-même avait survécu au siège de Berlin? Pour
une certaine presse, le sensationnalisme de bas
étage prime et tant pis pour la vérité et la
déontologie. Heureusement qu'il existe des
journalistes qui ont conservé une forte dose de bon
sens et qui font honneur à leur profession. En 1965,
l'un d'eux du nom de Jochen von Lang, reporter au
célèbre magazine Stern va retrouver un
homme qui affirme avoir enterré Bormann et
Stumpfegger de ses propres mains en mai Berlin. Il
faudra encore attendre plus de sept ans pour que des
fouilles soient effectuées à l'endroit indiqué
1945 par le témoin . A la surprise générale, on
retrouvera deux squelettes qui seront immédiatement
expédié à l'Institut médico-légal pour
expertises. Les spécialistes de la médecine légale
feront une première découverte fort intéressante :
des débris de verre entre les dents. Or, on sait que
certains nazis ne voyageaient jamais sans se munir de
capsules de cyanures destinées à se donner la mort
si nécessaire. Par les suite, les médecins
légistes vont comparer les deux corps retrouvés
avec les dossiers médicaux de Stumpfegger et de
Bormann conservés dans les archives de la
République fédérale d'Allemagne : Martin Bormann s'est
suicidé en 1945 à Berlin. Convaincu par le bien-fondé
des expertises., le parquet de Francfort classa
définitivement le dossier.
On crut donc
que le mystère Bormann était terminé. Ce ne fut
pas le cas. Certains refusèrent encore d'accepter
les conclusions pourtants rigoureuses des experts. Et
on continua malgré tout à signaler Bormann ici et
là à travers le globe.
MARTIN
BORMANN (1900-1945)
C'est en 1993
que le nom de Martin Bormann va tel le monstre du
Loch Ness refaire son apparition à la une de l'actualité.
Cette année-là un journaliste du Stern, qui était
déjà l'inventeur (si l'on peut dire) des faux
carnets d'Hitler, écrivait qu'il s'entretenait
régulièrement par téléphone avec Martin Bormann
réfugié au Paragay. Un an plus tard, un ex-agent du
KGB affirma que Bormann s'est réfugié après la
guerre en URSS où il serait mort après avoir
longtemps collaboré avec les services secrets
soviétiques. Une information qui rejoignait celles
en possession depuis fort longtemps des services
secrets ouest-allemands. Ces nouvelles rumeurs eurent
le mérite d'excéder au plus haut point les fils de
Martin Bormann surtout que deux femmes affirmèrent
avoir eu des enfants avec lui après la
seconde guerre mondiale. Ils demandèrent donc que
soit effectué une analyse ADN mitochondrial. Cette
technique fut déjà employée pour identifier les
restes du docteur Mengele, un autre nazi en fuite.
Les résultats de l'analyse furent rendus public
assez vite : le corps enterré en 1945 à Berlin
était bien celui de Martin Bormann.
C'était cette
fois de manière définitive la fin du mystère.
DESINFORMATION,
MANIPULATION, INTOXICATION
Comment dès
lors peut-on expliquer que la rumeur de la survie de
Bormann ait pu ainsi perdurer pendant plus d'un demi-siècle?
Les historiens
sont formels sur un point : un grand nombre d'histoires
colportées sur le Reichleiter le furent à l'initiative
du KGB. C'est une opinion qui fut finalement d'ailleurs
partagée par Wiesenthal. Les motivations des
Soviétiques restent cependant encore assez floues.
Au départ, il existait probablement une volonté
délibérée d'intoxiquer l'Occident en propageant
des fausses informations qui gênaient
particulièrement les services de renseignements
israéliens et la Justice allemande. C'était une
façon comme une autre de destabiliser l'Occident.
Une telle manipulation permettait également de
démontrer que des nazis comme Bormann
bénéficiaient de la protection de certains régimes
de droite amis des démocraties libérales. Les
communistes pouvant espérer ainsi se présenter
comme l'ultime rempart contre un éventuel retour du
nazisme au pouvoir en Europe de l'Ouest. La
propagande du parti pouvait ainsi rassurer les
camarades : aux portes du monde libre, l'armée rouge
veillait... Intoxication, manipulation, propagande,
désinformation : des tecchniques parfaitement
appliquées par les maîtres du Kremlin.
On peut
également imaginer que certaines pistes furent
fabriquées de toutes pièces par certains nazis en
fuite, des seconds couteaux qui pouvaient compter sur
l'aide de nostalgiques et de néo-nazis. Pendant que
les chasseurs des criminels de guerre perdaient une
énergie et un temps considérable à poursuivre un
fantôme les autres fuyards pouvaient espérer
échapper aux poursuites.
Enfin, il y a
les témoins dont la bonne foi n'est pas discutable.
Ceux-là ont cru voir ou reconnaître celui qui fut
le principal conseiller d'Hitler. Mais après la
guerre, certaines rencontres ou certaines
coïncidences pouvaient réveiller des souvenirs
douloureux et fortement chargés d'émotion d'où le
besoin absolu de témoigner. Tous furent dans l'erreur
mais peut-on leur en vouloir quand on connaît la
souffrance qu'ils ont enduré et leur soif de justice?
En choissisant
de rejoindre son maître, Martin Bormann a préféré
la mort au déshonneur. Il respecta ainsi jusqu'au
bout le devise des SS "Ma fidélité est mon
honneur". Le suicide fut l'ultime acte de
cet homme pour qui la vie humaine et à plus forte
raison celle d'un Juif n'avait aucune valeur.