Rencontre avec Claude Ledoux

    Propos recueillis par Eric MAIRLOT
    le 28 février 2001
    in OPL, no 18, Liège, 2001



A Propos du Cercle de Rangda pour piano et orchestre

Créé par Marcel Cominotto, piano, et l'Orchestre Philharmonique de Liège sous la direction d'Alain FRANCO
à Liège 1998 - reprise en 2001 par les mêmes interprètes sous la baguette de Patrick DAVIN.




Éric Mairlot :
Trois ans après sa création, quel regard portez-vous sur "le Cercle de Rangda" ?

Claude Ledoux : Elle demeure l'une des oeuvres les plus extraordinaires que j'ai écrites. Elle concrétise tous mes désirs sonores de l'époque, ce qui n'était pas assuré d'avance. Pour parler de manière un peu plus impersonnelle, je dirais que le compositeur, même s'il couche sur le papier ce qu'il entend mentalement, il ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine angoisse face au résultat sonore. L'audition intérieure a ses limites. On peut imaginer l'impact global d'une oeuvre mais on ne sait pas avec exactitude si cela va "marcher" ou non. Il y a toujours une part d'expérimentation, et donc une part de risque. Parfois l'oeuvre satisfait pleinement, parfois elle ne satisfait absolument pas. Debussy lui-même, dans sa correspondance, fait état de son angoisse avant la création de "la Mer". Il avoue franchement ne pas être certain du résultat des nouveautés d'orchestration qu'il a imaginées dans cette oeuvre. Pour ma part, en composant cet avatar de concerto pour piano et orchestre, j'ai utilisé de nombreuses procédures informatiques pour prolonger mon imaginaire ; ce n'est qu'après audition que je me suis réellement rendu compte que le résultat sonore était à la mesure de mes espérances.

De fait, le Cercle de Rangda, même s'il s'inscrit dans le prolongement d'oeuvres antérieures de musique de chambre intégrant mon expérience de la musique indienne, constitue pour moi un tournant. Mes oeuvres antérieures étaient un peu « zen », méditatives, relevant de préoccupations métaphysiques. Le Cercle de Rangda fait suite à un voyage de recherches, qui m'a mené en 1996 à Bali (Indonésie), une contrée fabuleuse où j'ai vécu des émotions extrêmement fortes. La musique balinaise, destinée au « gamelan » - vaste ensemble d'instruments à percussion - se caractérise par un impact physique important. C'est une musique de danse d'une véritable frénésie, un vent de folie qui peut durer des heures entières. À mon retour, j'ai eu envie de composer une oeuvre faisant directement appel aux sens et intégrant cet impact physique. Mais c'était pour moi une véritable gageure car composer 20 minutes de musique frénétique n'était pas évident ! De plus, j'ai toujours été un peu réticent à écrire pour le piano en raison des connotations d'ordre historique qui conduisent inévitablement le public à trouver des similitudes avec tel ou tel compositeur. Aujourd'hui, le "Cercle de Rangda" me satisfait pleinement car, lorsque je l'écoute, j'ai l'impression, d'une part, que la partie de piano présente une véritable singularité esthétique et, d'autre part, sur les plans tant orchestral que pianistique, il règne cette frénésie recherchée qui parcourt l'oeuvre entière, du début jusqu'à la fin. Tel qu'il se présente, le "Cercle de Rangda" est aussi une métaphore sur la vie de l'être humain en Occident, sur la folie de vivre parfois en dépit du bon sens. Je pense qu'il s'agit d'une de mes oeuvres les plus abouties à ce jour.
 
 

Quel a été le rôle de Marcel Cominotto dans la genèse de cette oeuvre ?

C. L. : J'avais envie depuis longtemps d'écrire une pièce pour ce musicien hors du commun, qui est pour moi un pianiste extraordinaire et avant tout un ami. Je voulais lui dédier une oeuvre qui soit suffisamment révélatrice des qualités exceptionnelles qui sont les siennes. Quand les "Amis de l'Orchestre de Liège" m'ont proposé cette commande, j'ai aussitôt pensé que la formule du concerto serait idéale pour lui, et ce d'autant plus que je voulais réaliser une oeuvre frénétique, avec tout ce que cela implique comme débauche de virtuosité. Je crois que si cela avait été un autre pianiste, je n'aurais pas écrit de la même manière. Marcel Cominotto est quelqu'un en qui je peux avoir une confiance totale.
 
 

Vous aviez déjà eu l'occasion d'apprécier ses qualités dans Miroirs de la transparence.

C. L. :  Tout à fait. Ce pianiste avait assuré la création de ce trio avec Izumi Okubo (violon) et Alain Pire (trombone), et je dois dire que j'en étais resté « baba ». Ces trois musiciens ne sont pas seulement des lecteurs scrupuleux de la partition, ils sont aussi de véritables interprètes, ce qui est une denrée précieuse dans le domaine de la musique contemporaine. Ils projettent réellement des émotions. Pour un compositeur, c'est merveilleux. D'ailleurs, la première fois que j'ai entendu le Cercle de Rangda sous les doigts de Marcel Cominotto, j'avais les larmes aux yeux ; j'étais complètement bouleversé. La fin est probablement une des choses les plus émouvantesque j'ai écrites… Et c'est bon signe car cela indique que l'oeuvre touche vraiment à mon vécu personnel et à ma sensibilité profonde.
 
 

Comment caractériser l'écriture du Cercle de Rangda ?

C. L. : Vaste question… Je ne le dit pas souvent mais j'ai étudié les Beaux-Arts en parallèle avec la musique, ce qui explique ma fascination pour la couleur. C'est très curieux car je suis devenu compositeur presque par hasard et, encore aujourd'hui, je pense que j'aurais pu devenir tout autre chose. L'élément qui m'intéresse le plus dans la vie, c'est la création. Récemment, je me suis senti en totale symbiose avec le cinéaste Tran Anh Hung venu parler de son travail au cinéma liégeois d'Art et d'essais "Le Parc". Ses préoccupations étaient exactement les mêmes que les miennes, concernant la problématique de l'expression, l'expérience, la réalité, la poétique, la projection, cette volonté de communiquer une forme de poésie, de réflexion, d'ouverture de la pensée. Dans ce sens-là, j'aurais pu faire n'importe quoi comme activité, à la seule condition qu'elle puisse toucher au domaine de la création. Au départ, je voulais faire de la physique nucléaire, ou encore de la recherche scientifique, dans le but de créer quelque chose, d'expérimenter. J'ai d'ailleurs plusieurs amis physiciens ou astrophysiciens avec qui j'ai des échanges réguliers. Et je continue à lire et à m'informer quant à l'évolution des sciences et leur actualité, particulièrement sur la problématique du temps et de l'espace, de la connaissance de l'univers. Mon maître à penser demeure malgré tout György Ligeti, avec qui j'ai travaillé quand j'avais 25 ans et qui m'a beaucoup marqué par son approche globale de l'art mis en rapport avec son environnement. Pour lui, comme pour Tran Anh Hung d'ailleurs, toute manifestation artistique exprime la vision du monde d'un artiste, à une époque déterminée. Dans ma musique, il y a donc des reflets de connaissances physiques, sociologiques, politiques, … Nous ne sommes pas des êtres innocents ou naïfs qui vivons en dehors des réalités. Je suis persuadé que la musique et l'art en général interviennent dans des projets de société qui intègrent les connaissances de leur époque.

Pour revenir à l'écriture de "Rangda", un des premiers éléments qui intervient dans cette musique, c'est la couleur. C'est un élément fondamental car il se situe à un point de jonction entre une perception humaine et une réalité physique. La couleur sonore s'obtient par des associations menées sur base de connaissances scientifiques : il faut connaître les propriétés de la matière et de l'acoustique pour atteindre le résultat vers lequel on tend au niveau de la perception. Ce n'est jamais quelque chose d'arbitraire, c'est quelque chose de pensé mais qui donne la sensation d'une liberté. C'est cela que je trouve fascinant : pouvoir contrôler jusque dans les infimes détails tout en donnant l'impression d'une réalité poétique globale.
La deuxième chose qui caractérise ma musique, c'est le geste physique mais pris cette fois dans le sens du palpable, du matériel, du charnel. Ce ne sont pas nécessairement des sensations agréables. Le concept philosophique du beau est dépassé selon moi. Un son est intéressant à partir du moment où il touche l'auditeur, il le bouscule en provoquant une émotion. Les deux aspects essentiels de ma musique sont donc, d'une part, une sensation physique, tangible, sensuelle, voluptueuse, et d'autre part, l'ouverture sur l'impalpable, le rêve, la poésie, et des émotions inconnues.
Pour être concret, j'utilise par exemple l'ordinateur pour analyser le bruit d'une vague ou le vol d'une abeille ou tout autre phénomène sonore du quotidien. Je peux ensuite me servir des données recueillies pour recréer, à l'orchestre, un phénomène sonore analogue, qui ne sera pas identique au modèle de départ mais qui permettra de le suggérer en suscitant un écho dans l'imaginaire de l'auditeur. C'est en quelque sorte ce que faisait déjà Debussy avec des pièces comme "Cloches à travers les feuilles". Son but était de suggérer et non de copier. Dans le "Cercle de Rangda", toute la fin est comme un déluge de cloches, comme si l'on se trouvait à Venise à midi, lorsque toutes les cloches des églises carillonnent à toute volée.
 
 
 

 

 

Quelles furent les réactions du public lors de la création en 1998 ?

C. L. :  Très bonnes. Le public demande de l'imaginaire. On a peut-être souffert du parti pris d'abstraction de la musique des années 1950-1960. Cette abstraction était toutefois pleinement justifiée en raison du boum technologique et scientifique que l'on connaissait au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; du besoin aussi de s'éloigner d'un romantisme de l'ego, de la sentimentalité nationaliste, ces éléments qui devaient mener l'Europe aux conflits du XXe siècle, et de leur substituer enfin une dimension spirituelle oubliée. Les a priori négatifs au sujet de la musique contemporaine remontent vraisemblablement à cette époque. Mais il faut savoir qu'un des grands soucis des compositeurs d'aujourd'hui, c'est de retrouver la notion d'émotion, en parfait équilibre avec le besoin de spiritualité évoqué, et de replacer la perception au centre des préoccupations, de renouer une réelle communication avec le public.
Les jeunes compositeurs qui m'ont le plus frappé dernièrement sont bien souvent issus, au départ, du milieu free-jazz, punk ou hard-rock. Ils ont découvert la musique contemporaine par hasard et lui ont apporté un souffle complètement nouveau. Les frontières sont de plus en plus minces entre ces catégories que l'on a injustement désignées comme Art majeur et Art mineur. Cette distinction me paraît d'ailleurs tout à fait obsolète. On voit maintenant des compositeurs de musique pop qui collaborent avec des compositeurs de musique contemporaine. Dans le rap, chez les DJ, voire dans la Pop, il y a aussi des choses fa-bu-leu-ses dont on peut vraiment s'inspirer.
 
 

Quelles ont été vos réalisations depuis la création du Cercle de Rangda ?

C. L. :  La création de ce concerto a été un tel succès que, curieusement, j'ai eu du mal à m'en remettre. J'ai éprouvé de réelles difficultés à composer après cela. La première pièce qui a suivi, Chat Experiment (1998), était destinée à l'Ensemble L'Itinéraire de Paris. C'est une pièce mixte mêlant musique instrumentale et musique électro-acoustique. Actuellement, je me trouve dans une phase à la fois d'expérimentation et de retour aux sources. J'ai été frappé par la disparition récente de plusieurs personnalités proches, dont la dernière est évidemment Xenakis. Je suis plongé en ce moment dans une réflexion philosophique qui touche au rapport de l'individu à la mort. Je sens néanmoins que j'ai envie d'en sortir, sur base notamment de réponses que j'ai trouvées. Ma démarche a souvent procédé de la fusion d'éléments de provenances diverses (par exemple Occident-Orient). Il faut savoir que, adolescent, je n'étais pas vraiment attiré par la musique classique et romantique. J'y suis venu plus tard. Je proviens en réalité du milieu du jazz, du hard-rock et de la musique pop. Après les avoir oubliés, je ressens aujourd'hui l'envie de plus en plus forte de les réintégrer dans mon travail de compositeur. J'ai un ami qui joue de la guitare électrique ; il m'a fait découvrir des univers extraordinaires au niveau du hard-rock et j'ai vraiment envie d'écrire une musique qui montre mon amour pour le jazz, le rock et même parfois pour la variété. Même si je suis actuellement dans une phase d'expérimentation qui me pousse à travailler des petites pièces, je reste fasciné par l'orchestre pour lequel j'espère réécrire bientôt, peut-être en y associant la voix.
 
 
 

Vous êtes également professeur de composition au Conservatoire Royal de Mons (Belgique)...

C. L. :  Oui, c'est une activité tout à fait passionnante pour laquelle je n'ai aucun a priori esthétique : n'importe qui peut venir. Je remarque aussi que les compositeurs de la jeune génération qui sont en train d'émerger sont souvent des personnes qui ont travaillé avec moi, ce que je trouve très encourageant : je pense à Benoît Mernier, Michel Fourgon, ou encore Gilles Gobert qui vient d'avoir une commande pour un opéra de chambre à Paris ; aussi Jean Jadin qui vient d'enregistrer un CD de musiques de chambre. Je ne peux malheureusement pas les citer tous. En ce moment, j'ai six étudiants hyper motivés. Chacun vient à la classe avec un bagage et des préoccupations qui lui sont propres. Je travaille, par exemple, avec une personne passionnée de musique de film et dont le but essentiel est d'écrire pour le cinéma ou le théâtre. Chacun vient avec son univers débridé, ses idées personnelles, et c'est formidable car j'en apprends autant qu'eux !
 


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