Carnet de notes
L’Asie. Depuis son adolescence
Claude Ledoux ne cesse de
la rêver. Cet imaginaire d’orient, le compositeur
s’est mis en
quête de le rencontrer dès 1992 en effectuant un
périple en Inde, du désert du Rajasthan aux
pentes de
l’Himalaya. Dès lors, son oeuvre musical, nourri
au gré
des découvertes, changea radicalement de visage. Restait le
désir de renouveler une expérience concluante. En
1996,
le musicien bénéficia d’une bourse de
recherche de la
Fondation SPES, ce qui lui permit d’effectuer quelques
séjours
successifs en Indonésie, au Vietnam et au Cambodge. De cette
histoire d’amour pour ces régions lointaines, le
compositeur a
gardé de nombreuses notes dont il nous livre ici quelques
extraits.
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Vietnam, mars 96
Hô-chi-minh City. Les vietnamiens
préfèrent parler
de Saigon, coeur vivant et bruyant d’HCM. Le bruit est
partout. Il
submerge la parole, la musique. Ici le bruit transperce, sans
agressivité. La nervosité des embouteillages, le
stress
des humains pressés, c’est pour les occidentaux.
...
Premiers contacts avec des musiciens mystérieux, au sourire
poli
et énigmatique. Le monde est autre ; les artistes sont
dentistes, agents commerciaux, restaurateurs, rarement musiciens !
Heureusement, il y a Thanh Tung, le frère de Tran Vuong
Thach,
avec lequel j’ai préparé mon voyage en
Belgique. Il me
sortira du rêve d’un Vietnam idyllique. Le
développement
économique, la mondialisation - et son corollaire, le mode
de
vie à l’occidentale - et tout le tra-la-la qui
s’y apparente ont
balayé la musique, la vraie. La musique contemporaine du
coin
s’apparente plutôt à la 40e de Mozart
revue et
corrigée en techno. Quant aux traditions populaires, il faut
les
chercher en dessous des pierres. Des artistes, et non des moindres, ont
rangé leur instrument dans les armoires... les
poussières
ont remplacé l’inspiration. Reste quelques troupes
qui donnent
de rares spectacles à l’intention des touristes
à la
recherche de bons moments pour remplir leurs albums-photos.
...
Le centre et les hauts-plateaux. Pas fâché de
troquer le
CO exubérant de la ville contre l’air pur des
campagnes. A
Hué je contacte, avec beaucoup de difficultés,
des
musiciens locaux qui me proposent d’écouter une de
leurs
répétitions. La musique est fascinante, loin de
ce que
j’ai pu entendre sur CD en Belgique. Le son y vit, galbant
les
inflexions de cette curieuse langue à tons. La phrase
s’agite
des ruptures provoquées par l’utilisation de
consonnes abruptes
et les ornements fusent de leur complexité inouies. Moments
inestimables avant de voir ces musiciens ranger leur instrument pour
retourner à de multiples occupations - comme à
Saigon -
sans rapport avec la musique. Je comprends pourquoi il m’ait
fallut
plus de dix jours pour entendre quelques notes de musique qui en
vaillent la peine.
...
La montagne. Quelques grottes où transpirent des bouddhas
oubliés. Ailleurs, au milieu des forêts,
d’impressionnantes surfaces arides, noires, couvertes
d’arbres
pétrifiés ; cicatrices vivantes d’un
flux incessant de
napalm déversé il y a vingt cinq ans. Autres
lieux,
autres cultures : en pays Cham l’Inde a laissé des
traces plus
rassurantes. Stûpas creusés de danseurs aux milles
gestes
de sensualité profonde... la culture que j’aime.
Mais toujours
pas de musique !!!
Cambodge, avril 96
Arrivée peu rassurante à Siem Reap. La veille, un
car de
chinois a été attaqué à la
roquette par les
khmers rouges. Mais l’amabilité locale fait tout
oublier. Au
contraire du Vietnam, l’intérieur du Cambodge
semble
dépeuplé. Et puis, quelque heures
après mon
arrivée, au détour d’un petit village
fait de maisons sur
pilotis, je suis tombé sur une fête religieuse.
Gongs
résonnants et chants sinueux à l’appui,
il ne me restait
plus qu’à accepter l’invitation des
paysans et de rester assis
face à la curiosité de ces adorables autochtones.
...
De la danse comme je ne l’ai jamais vue. Impressionnant comme
la
chorégraphie pousse les danseurs jusqu’aux limites
de la
rupture. Grâce à la lenteur des gestes, chaque
mouvement
transcende sa fonction. Un petit doigt qui
s’écarte bouscule
l’univers. La danse redécouvre sa dimension
cosmique. L’Inde et
ses mudra n’est pas loin.
...
Un pays où il ne fait pas toujours bon de vivre. Cet
après-midi j’ai poursuivi un immense papillon.
Inconscience des
artistes ! Après quelques mètres parcourus
derrière l’innocent
lépidoptère, un charmant
panneau flanqué d’une aimable tête de
mort m’annonce
bienveillamment que je me trouve dans un champ de mines. Panique
monstre ! La Belgique a failli perdre l’un de ses
compositeurs !
...
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Je suis heureux dans ce pays. La musique n’a pas encore subit
les
méfaits de l’économie de
marché. On peut
l’entendre partout, vivante de sa tradition, même
à Phnom
Penh où des musiciens me font partager leur bonheur de la
pratiquer. Mais les choses changent.
...
Je ne sais finalement ce qui m’a bouleversé le
plus dans ce
pays. Est-ce l’âme des vieilles pierres
inextricablement
enchevêtrées qui vous explosent dans
l’imaginaire,
labyrinthe d’apsarats, éternelles danseuses
à jamais
figées dans les lenteurs calcaires à
l’instar des
superbes chorégraphies cambodgiennes ? A moins que ce ne
soit
l’étrangeté d’un regard avec
lequel je dialogue de longs
jours durant. Une voix d’une gentillesse extrême
qui nomme celle
qui a souffert : Thary. De cette rencontre se découvre
l’histoire d’un pays, l’histoire des
barbaries commises par les Khmers
rouges, irrémissibles dans les détails qui me
furent
confiés.
...
Je quitte ce pays, irrémédiablement
touché dans
l’âme.
Indonésie, août 96
Incroyable comme ces contrées ont réussi
à
conserver habilement leurs traditions musicales en dépit
d’un
tourisme galopant.
...
Yogyakarta.
Aujourd'hui, une fois de plus, grande extase débordante
suite
aux nombreuses heures de cours de Gamelan javanais
administrés
à un rythme gargantuesque sous la férule du
maître Pak
Suruno. Il n’a cessé de me dire que je
jouais cette musique
comme un vrai balinais... A vrai dire, je ne sais pas si dans son
esprit c’est une insulte ou un compliment !