Carnet de notes

Vietnam, mars 96

Hô-chi-minh City. Les vietnamiens préfèrent parler de Saigon, coeur vivant et bruyant d’HCM. Le bruit est partout. Il submerge la parole, la musique. Ici le bruit transperce, sans agressivité. La nervosité des embouteillages, le stress des humains pressés, c’est pour les occidentaux.
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Premiers contacts avec des musiciens mystérieux, au sourire poli et énigmatique. Le monde est autre ; les artistes sont dentistes, agents commerciaux, restaurateurs, rarement musiciens ! Heureusement, il y a Thanh Tung, le frère de Tran Vuong Thach, avec lequel j’ai préparé mon voyage en Belgique. Il me sortira du rêve d’un Vietnam idyllique. Le développement économique, la mondialisation - et son corollaire, le mode de vie à l’occidentale - et tout le tra-la-la qui s’y apparente ont balayé la musique, la vraie. La musique contemporaine du coin s’apparente plutôt à la 40e de Mozart revue et corrigée en techno. Quant aux traditions populaires, il faut les chercher en dessous des pierres. Des artistes, et non des moindres, ont rangé leur instrument dans les armoires... les poussières ont remplacé l’inspiration. Reste quelques troupes qui donnent de rares spectacles à l’intention des touristes à la recherche de bons moments pour remplir leurs albums-photos.
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Le centre et les hauts-plateaux. Pas fâché de troquer le CO exubérant de la ville contre l’air pur des campagnes. A Hué je contacte, avec beaucoup de difficultés, des musiciens locaux qui me proposent d’écouter une de leurs répétitions. La musique est fascinante, loin de ce que j’ai pu entendre sur CD en Belgique. Le son y vit, galbant les inflexions de cette curieuse langue à tons. La phrase s’agite des ruptures provoquées par l’utilisation de consonnes abruptes et les ornements fusent de leur complexité inouies. Moments inestimables avant de voir ces musiciens ranger leur instrument pour retourner à de multiples occupations - comme à Saigon - sans rapport avec la musique. Je comprends pourquoi il m’ait fallut plus de dix jours pour entendre quelques notes de musique qui en vaillent la peine.
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La montagne. Quelques grottes où transpirent des bouddhas oubliés. Ailleurs, au milieu des forêts, d’impressionnantes surfaces arides, noires, couvertes d’arbres pétrifiés ; cicatrices vivantes d’un flux incessant de napalm déversé il y a vingt cinq ans. Autres lieux, autres cultures : en pays Cham l’Inde a laissé des traces plus rassurantes. Stûpas creusés de danseurs aux milles gestes de sensualité profonde... la culture que j’aime. Mais toujours pas de musique !!!

Cambodge, avril 96

Arrivée peu rassurante à Siem Reap. La veille, un car de chinois a été attaqué à la roquette par les khmers rouges. Mais l’amabilité locale fait tout oublier. Au contraire du Vietnam, l’intérieur du Cambodge semble dépeuplé. Et puis, quelque heures après mon arrivée, au détour d’un petit village fait de maisons sur pilotis, je suis tombé sur une fête religieuse. Gongs résonnants et chants sinueux à l’appui, il ne me restait plus qu’à accepter l’invitation des paysans et de rester assis face à la curiosité de ces adorables autochtones.
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De la danse comme je ne l’ai jamais vue. Impressionnant comme la chorégraphie pousse les danseurs jusqu’aux limites de la rupture. Grâce à la lenteur des gestes, chaque mouvement transcende sa fonction. Un petit doigt qui s’écarte bouscule l’univers. La danse redécouvre sa dimension cosmique. L’Inde et ses mudra n’est pas loin.
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Un pays où il ne fait pas toujours bon de vivre. Cet après-midi j’ai poursuivi un immense papillon. Inconscience des artistes ! Après quelques mètres parcourus derrière l’innocent lépidoptère, un charmant panneau flanqué d’une aimable tête de mort m’annonce bienveillamment que je me trouve dans un champ de mines. Panique monstre ! La Belgique a failli perdre l’un de ses compositeurs !
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Je suis heureux dans ce pays. La musique n’a pas encore subit les méfaits de l’économie de marché. On peut l’entendre partout, vivante de sa tradition, même à Phnom Penh où des musiciens me font partager leur bonheur de la pratiquer. Mais les choses changent.
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Je ne sais finalement ce qui m’a bouleversé le plus dans ce pays. Est-ce l’âme des vieilles pierres inextricablement enchevêtrées qui vous explosent dans l’imaginaire, labyrinthe d’apsarats, éternelles danseuses à jamais figées dans les lenteurs calcaires à l’instar des superbes chorégraphies cambodgiennes ? A moins que ce ne soit l’étrangeté d’un regard avec lequel je dialogue de longs jours durant. Une voix d’une gentillesse extrême qui nomme celle qui a souffert : Thary. De cette rencontre se découvre l’histoire d’un pays, l’histoire des barbaries commises par les Khmers rouges, irrémissibles dans les détails qui me furent confiés.
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Je quitte ce pays, irrémédiablement touché dans l’âme.


Indonésie, août 96

Incroyable comme ces contrées ont réussi à conserver habilement leurs traditions musicales en dépit d’un tourisme galopant.
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Yogyakarta.
Aujourd'hui, une fois de plus, grande extase débordante suite aux nombreuses heures de cours de Gamelan javanais administrés à un rythme gargantuesque sous la férule du maître Pak Suruno. Il n’a cessé de me dire que je jouais cette musique comme un vrai balinais... A vrai dire, je ne sais pas si dans son esprit c’est une insulte ou un compliment !


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