Chroniques de

Marcel de Corte

 

La hantise de la politique

Le bonheur collectif

Le collectif n'est rien d'autre que le vide et Socialisme maladie de l'esprit maladie

Christianisme et communisme

Socialisme et christianisme

De l'Europe réelle à l'Europe mythique

Le débat sur l'incivisme

Où va l'islam

L'orthographe et l'éducation

Politique et philosophie

Politique et mystique

L'Islam et le nouvel Islam

Marxisme et nationalisme arabe

L'esclavage collectivist

 

Les sociétés dans lesquelles les traces gréco-romaines s'effacent, ou n'existent pas, ne connaissent que sentimentalisme et sexualité. ( Nicolas Gomez Davila )

NOTRE CIVILISATION

PEUT - ELLE

ETRE SAUVEE

Par Marcel De Corte

assaillent depuis que l'intelligence humaine a perdu le contact avec la réalité et qu'elle est contrainte d'engendrer une « réalité » factice, je suis convaincu, dis-je, qu'à cette condition le salLORSQUE Louis Salleron me demanda de répondre à cette question devant vous, je ne me doutais pas de l'embarras où j'allais me mettre. Voici plus d'un quart de siècle que je médite sur ce problème. Comment alors franchir en une heure, sans s'essouffler, une distance qu'on a mis patiemment des années à parcourir ? A dire vrai, cette causerie est une gageure, un défi même au bon sens, si l'on ne prend quelques chemins de crête, si l'on n'emprunte quelques raccourcis, si l'on ne suppose pas des choses connues.

Et la première de ces choses connues est que la crise de la civilisation européenne commence, ainsi que l'a montré magistralement Paul Hazard, à la fin du XVIIè siècle. Je ne forcerai qu'à peine ma pensée en disant que l'événement du XVIIIè siècle se distingue de tous les événements qui forment la trame de l'histoire par un caractère inédit. De nombreux événements ont marqué et marqueront encore l'histoire humaine: guerres, inventions techniques, découvertes géographiques, changements de dynasties ou de régimes, apparitions de saints, de génies, de héros (quoique de plus en plus rares), transformation des idées socio-religieuses, etc... Leur diversité se ramène cependant à l'unité: tous ces événements affectent directement l'homme en sa vie même. Aucun d'eux n'atteint l'esprit humain en tant que séparé de la vie, pas même le christianisme puisque Dieu s'est fait chair et a vécu parmi nous. Aucun d'eux n'est un événement purement intellectuel, un événement mental, un événement qui atteint l'esprit humain en lui-même. La philosophie des Lumières est un événement exclusivement intellectuel à l'origine. C'est un regard nouveau que l'homme lance désormais sur le monde et sur lui-même. Il connaît autrement que jadis. Le monde se révèle à lui dans une autre perspective, celle de l'intelligence pure, déracinée de la vie et du mystère que la vie comporte. Avant le XVllIè siècle, la connaissance est liée à la vie et à sa puissance de communion avec l'univers. Elle se fonde, comme le dit Gabriel Marcel, sur « le sentiment qu'il n'y a point le salut pour l'âme hors d'un certain accord fondamental avec la vie, et sur l'assurance que cet accord se traduit. par l'acceptation de l'ordre mystérieux auquel nous appartenons ». Avec le XVIIIè siècle, ce pacte nuptial est rompu : la raison projette ses seules lumières sur les êtres et les choses. Il n'y a plus de ténèbres. L'Univers devient parfaitement clair et transparent. Ce qui n'est pas lumineux n'est rien, n'existe pas. Ce qui ne provient pas des lumières de la raison n'existe pas. Tout ce qui est n'est que par la raison.

Leibniz a décrit en une admirable formule ce fantastique changement : Finis saeculi novam faciem rerum aperuit. La fin du siècle a frayé une voie nouvelle à la civilisation..L'amour des entités abstraites, élaborées par l'esprit, envahit la société. Il n'a pas fini depuis lors de ravager la planète.

L'événement du XVIIIè siècle est sans doute la plus grande mutation que l'espèce humaine ait subie depuis son passage du stade de l'homo faber à celui de l'homo sapiens. Aux yeux du philosophe, la Révolution ne consiste nullement dans la substitution de la forme républicaine à la forme monarchique de l'État ni dans le passage de la conception aristocratique à l'organisation démocratique de la société, mais dans le relais de l'homme concret, fait d'une âme incarnée dans un corps, par un type d'homme nouveau qui s'identifie de plus en plus à une abstraction, à une idéologie. Les luttes entre monarchistes et républicains, conservateurs et libéraux, réactionnaires et progressistes, bourgeois et prolétaires, fascistes et communistes, démocrates "à la sauce" anglo-saxonne et démocrates" à la sauce" russe ou chinoise, sont des phénomènes très secondaires qui recouvrent très imparfaitement le conflit primaire essentiel entre le concret et l'abstrait. L'allégeance extérieure à un parti ne laisse pas en effet de rassembler artificiellement des hommes de type différent, voire opposé. Péguy et Jaurès sont tous deux socialistes, mais le premier est un homme incarné et le second un cérébral. Proudhon et Marx sont tous deux d'extrême gauche: le premier est passionnément attaché au concret, le second fabrique, passionnément des explosifs bourrés d'abstractions. Churchill et Eden sont tous deux conservateurs, mais l'un est un hypervital, l'autre un désincarné. Les étiquettes politiques et sociales n'ont plus selon moi aucune signification. Le fossé qui sépare les hommes d'aujourd'hui ne se situe pas à ce niveau. Il se creuse entre les hommes qui acceptent la condition humaine et ceux qui la récusent au profit d'une conception abstraite et idéologique de l'homme, entre ceux qui fondent la civilisation sur la réalité et ceux qui la font éclater dans l'artifice, entre ceux qui adhèrent à l'éternelle nature de l'homme et ceux qui construisent de toutes pièces un" homme nouveau" dans le laboratoire de leur cerveau.

Plus profondément encore, la mutation qui est en train de s'opérer dans l'homme depuis le XVIIIe siècle se caractérise par la rupture de l'équilibre sacramentel entre l'esprit et la vie.

Si nous appelons esprit l'ensemble des facultés supérieures de l'homme et vie la gamme des puissances obscures qui le mettent en relation immédiate avec le monde, lui font percevoir directement la réalité, l'enracinent dans l'être, le rendent capable de communier avec sa présence, et dont les noms sont d'une déconcertante banalité: sensation, sens commun, bon sens, instinct, etc, le grand oeuvre du XVIIIè siècle fut de les dissocier afin de soumettre toutes choses aux impératifs et aux normes de l'esprit autonome. Toute la civilisation antérieure au XVIIIè siècle est fondée sur un type d'homme en qui l'esprit et la vie sont complémentaires, en qui la vie nourrit l'esprit, en qui l'esprit éclaire la vie. Lorsque l'esprit consent à la vie, il ajuste ses pensées à la réalité avec laquelle la vie le met en contact, il les confronte avec l'expérience, il en illumine les richesses cachées. C'est pourquoi l'appréhension vitale du réel, la saisie directe et forte des êtres et des choses, la profondeur de l'expérience vécue sont d'une importance essentielle pour la connaissance. Tout le contenu de l'esprit dépend de leur ampleur et de leur intensité, comme les fleurs et les fruits d'un arbre sont tributaires de la robustesse, de l'abondance et de la pénétration des racines. Au contraire, lorsque l'esprit divorce de la vie, il ne dispose plus que de pensées externes, exsangues, décharnées. Il n'est plus présent au monde par l'intermédiaire de la vie. Incapable de rejoindre le réel, il n'atteint plus que ses propres pensées. Il se construit alors un monde intérieur dont il est le maître absolu parce que la vie ne lui rappelle plus les exigences du réel. Ce monde autre que le monde devient pour lui le seul monde qui soit. Le monde de l'expérience vécue lui est objet de haine parce qu'il lui remémore ses carences. Tout lien réel, toute communion, toute articulation vivante avec le monde réel lui est une chaîne dont il doit se libérer, une entrave qu'il lui faut briser.

Rien n'est plus enivrant que cette impression de se situer au sein d'un monde dont en est le démiurge, le créateur, le dieu. On éprouve à le construire en son esprit une griserie qui en compense l'anémie. Si pauvre que soit le monde de la représentation dévitalisée, il est chéri, exalté, adoré. Il n'a rien d'obscur ni de mystérieux comme le réel. Il est transparent de part en part. Ce que nous fabriquons de toutes pièces, nous le connaissons parfaitement et sans ombre. L'esprit se retrouve en lui comme en un miroir. Entre ce monde construit ou reconstruit par l'esprit et l'esprit lui-même, il n'est plus de distance. Narcisse est de plain-pied avec lui.

Le XVIII° siècle a inauguré une ère nouvelle en fabriquant un homme nouveau, une société nouvelle, une religion nouvelle, un art nouveau, une économie nouvelle, un univers nouveau. Mais à quel prix ? Au prix d'une rupture d'équilibre et de complémentarité entre l'esprit et la vie, au prix de la substitution d'un monde artificiel au monde donné par la nature et par Dieu, au prix de l'évasion hors de la condition humaine et, du coup, de la ruine d'une civilisation qui jusqu'alors était restée à la mesure de l'homme.
Le XVIIIe siècle a canonisé, codifié, érigé en norme l'éternelle tentation de l'homme de n'être pas ce qu'il est et d'être ce qu'il n'est pas. De fait, l'équilibre entre l'esprit et la vie est en nous d'une précarité extrême. Son maintien exige de nous une vigilance de tous les instants. C'est pour en assurer autant que possible la permanence que les hommes ont édifié, à coups de stimulations, de semonces, d'interdits conjugués, cet ensemble complexe qu'on appelle une civilisation. Pour peu qu'on presse la nature d'une civilisation, on s'aperçoit qu'elle est un système de règles qui se réduisent à une seule : ce qui est à faire et ce qui n'est pas à faire. Le barbare fait ce qu'il veut et ne fait pas ce qu'il doit. La diversité des règles fonde la diversité des civilisations. Par elles, l'être humain devient ce qu'il est : un homme, un esprit incarné dans son corps individuel et social, soustrait à toute possibilité d'évasion hors de son être propre. Le niveau de la civilisation dépend de la qualité des règles et de leur action, excitatrice de l'équilibre humain de ses membres, frénatrice de leur déséquilibre. Celle dont l'Europe a recueilli l'héritage que nous sommes en train de dilapider avec frénésie depuis deux ou trois siècles, avait pour norme la mesure : « rien de trop », lisait-on au fronton du temple de Delphes.

Céder à la démesure est céder à la faiblesse et à la sottise. La mesure se situe au point exact où l'intelligence et la force vitale s'articulent et se compénétrent, où l'intelligence devient vigoureuse et la force pénétrante, lucide. Pour qu'une civilisation dure, il faut une discipline intellectuelle et morale, une endurance à l'effort, une constance dans l'action, de la part de ses membres et surtout de ses élites. Une civilisation est une protection contre les chutes. Elle exige à la fois l'attention au réel et la force d'âme. Dès que ces vertus manquent, dès que l'équilibre humain se brise, la civilisation se lézarde et s'effondre. Pour cela, il suffit de céder au vertige de l'irréel, à la fascination de l'imaginaire, au désir de fuir un monde trop dur, une condition humaine trop limitée, et de construire un autre monde, un homme nouveau, un Paradis terrestre.

Marx l'a vu mieux que quiconque : « Il ne s'agit plus désormais de connaître le monde, il s'agit de le changer ». Autrement dit, la Révolution est d'abord et essentiellement un événement qui prend l'homme et le monde de fond en comble afin de les remodeler, selon un prototype construit par l'esprit humain qui, séquestré de la bigarrure foisonnante et de la prodigieuse variété de la vie, ne peut que réduire le divers à l'identique. Le gabarit pourra changer selon les idéologies. Dans tous les cas, il s'agira de faire passer les hommes dans une sorte de machine emboutisseuse qui les réduira à un commun dénominateur abstrait et les insérera dans un monde conforme. Le monde au pluriel et l'humanité au pluriel disparaitront au profit d'un monde et d'une humanité uniques. Et la civilisation évoluera de plus en plus vers ce que Valéry appelait sarcastiquement « la parfaite et définitive fourmilière ».
Nous n'avons pas fini de mesurer les conséquences inouïes de cette transformation radicale. Ce n'est pas seulement la civilisation traditionnelle qu'elle met en cause, mais la civilisation tout court, cette forme de vie qui est inséparable de l'existence humaine. Nous ne ferons ici qu'en analyser succinctement quelques-unes.

La première, la plus visible et pourtant la plus méconnue, est l'éviction de tous les types de sociétés liées à la naissance, qui ne dépendent pas de la volonté de l'homme, qui sont données par la nature ou par les dispositions naturelles sans lesquelles il n'y a pas de personnalité, pas d'individualité. L'homme moderne ne se sent plus intégré dans des communautés de destin que la nature ébauche et que l'art humain complète avec piété, telles la famille, le métier, la profession, la religion, la patrie, bref « les corps intermédiaires » dont il éprouvait naguère la présence tutélaire et dont l'ensemble déterminait la grande société politique où il vivait. Il est immergé dans une immense collectivité anonyme faite d'atomes rigoureusement semblables et qui n'ont entre eux aucune attache charnelle et concrète. Aux communautés de destin fondées sur l'unité dans la diversité font place des communautés de ressemblance fondées sur l'identité dans la séparation. Or, si les membres d'un ensemble quelconque sont identiques et séparés les uns des autres, il ne peut y avoir entre eux que société fictive, qu'absence de société réelle. Si paradoxale qu'en soit l'assertion, nous ne sommes plus en société depuis la Révolution. Nous sommes en dissociété. A l'Ancien Régime disparu, et définitivement disparu comme tel, n'a succédé aucun Nouveau Régime. D'où ce fait capital dont la répercussion sur la civilisation est en quelque sorte infinie, à savoir que seule a subsisté, l'époque moderne, mais démesurément dilatée, durcie, alourdie, la forme de l'Etat, sous la carapace de laquelle s'agglomèrent des citoyens nominaux. Nous vivons ou plutôt nous faisons semblant de vivre en société dans un Etat sans société qui tend de plus en plus à être un instrument de domination encapsulant et emprisonnant les pseudo-citoyens que nous sommes devenus, dans un mécanisme implacable dont les volontés de puissance déchaînées se disputent les leviers.

Cet Etat est à la fois omnipotent et débile.

Son despotisme est illimité en droit comme en fait puisqu'il règne sur des « citoyens » dépouillés de toute capacité de résistance sociale à son arbitraire. Le point d'aboutissement de ce phénomène est le collectivisme et,à la limite, le communisme universel. C'est là une évidence qui saute aux yeux. A mesure que les ressources sociales accumulées par la tradition se tarissent en nous et que s'épuise la spontanéité de nos rapports sociaux naturels, l'Etat se substitue à nous. Pour marcher « socialement », il faut à nos contemporains d'innombrables béquilles. Les appareils de prothèse sont fabriqués par l'Etat et mis en branle par la plus formidable bureaucratie de tous les temps.

L'appareil de L'Etat moderne envahit progressivement toutes les conduites humaines, de la naissance du citoyen jusqu'à sa mort. Il ne rencontre plus guère de résistance devant lui. Une pseudo-société totalitaire et artificielle expulse peu à peu les derniers débris des communautés naturelles. Le mouvement normal de l'action communautaire qui va de bas en haut, des requêtes initiales de la nature aux sociétés naturelles ou semi-naturelles plus ou moins institutionalisées et à la grande société politique qui les groupe sous la souveraineté de l'Etat, s'est renversé. Il va désormais de haut en bas, de l'Etat lui-même aux individus isolés, perdus dans une sorte de « no man's land » social, et qu'il tente vainement de « socialiser » artificiellement en fabriquant des structures pseudo-communautaires où il les enfonce.

Mais ce même Etat est également d'une faiblesse insigne. Il est trop clair en effet que le principe fondamental de la démocratie : « Tous les pouvoirs émanent de la nation » n'a plus aucun sens, aucune portée réelle. Il n'est plus personne aujourd'hui qui puisse accorder la moindre créance au dogme de « la souveraineté du peuple ». « Le délégué du souverain est le maître du souverain, notait déjà Proudhon, et la nue-souveraineté est quelque chose de plus idéal encore que la nue-propriété ».Depuis le XIX siècle, la démocratie n'a cessé de se dégrader. Elle est aujourd'hui un simple décor derrière lequel se dissimule un autre régime qui n'a pas encore reçu de nom et qui est celui des groupes de pression et des manipulateurs de l'opinion publique. La démocratie est une royauté mérovingienne dont il faut chercher les maires du palais. L'Etat moderne est ainsi la proie des convoitises les plus folles. Son extension illimitée déchaîne les volontés de puissance les plus impitoyables. Leur seule ressource pour se maintenir au pouvoir ou pour en expulser ceux qui l'occupent et le posséder à leur tour est d'accentuer le caractère socialisant et collectivisant de l'Etat-sans-société. Un Etat qui surplombe une dissociété et qui, sous ses atours et franfreluches démocratiques, est la proie des volontés de puissance, est fatalement contraint d'être à lui seul toute la société et d'assumer toutes les fonctions sociales que la nature a départies à l'homme.

« L'Etat travaille au bonheur des hommes, mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine dle vivre ? C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre ; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même ». Ce texte de Tocquevilte date de plus d'un siècle. Il peint exactement le nôtre.
L'homme tend ainsi à ne plus être un animal social. Il n'est plus davantage un animal politique. La Cité où il se situe est spectrale. Il s'ensuit en toute rigueur que la civilisation où il émarge est un simulacre de civilisation. S'il est vrai en effet que l'Etat est la suprême expression de toute société civilisée, comment croire un seul instant qu'un Etat sans société, qui multiplie continûment des structures sociales artificielles comme autant de métastases cancéreuses, puisse être autre chose qu'un facteur terriblement dissolvant de la civilisation ?
Ce que nous venons de dire de l'inversion de l'Etat opérée par la mentalité du XVIII siècle, nous pourrions le dire également des transformations qu'elle opère dans la conception de la science, de la technique, de l'économie. faute de temps, nous nous bornerons ici à enfoncer des portes ouvertes.

Les sciences sont désormais investies d'une mission qu'elles n'ont jamais assumée : rendre le réel totalement rationnel, connaître exhaustivement la réalité. Le scientisme aride du type XIX siècle, hérité d'Helvétius, n'est sans doute plus guère en vogue. Il n'en est que plus intempérant en sa fluidité. Sans parler ici de l'idolâtrie de la Science majusculaire et inexistante, car il n'y a que des sciences et de la fascination qu'elle exerce sur nos contemporains, on peut dire que le savoir scientifique a littéralement exilé la philosophie et la théologie. Pour reconquérir l'audience qu'elles ont perdue, ces disciplines s'adonnent alors à des exhibitions grotesques dont l'existentialisme, la phénoménologie, le teilhardisme et le progressisme sont les exemples trop connus. Les philosophes et les théologiens modernes sont persuadés que connaître, c'est connaître scientifiquement. Comme ils ne peuvent se placer dans l'optique des sciences positives, faute d'appareils et de méthodes de mesure, ils éprouvent devant le césarisme scientifique un terrible complexe d'infériorité qu'ils dissimulent en se réfugiant dans l'ésotérisme, dans la faribole ou dans les divagations cohérentes de la philosophie et de la théologie de l'Histoire. Les exceptions sont rares. La sagesse philosophique et théologique, note judicieusement Gabriel Marcel, est en déclin. Elle est de moins en moins cette participation vitale au réel qui, surélevée par la pensée, pénètre dans l'intimité des êtres et des choses. Elle est remplacée par l'expertise et par l'enquête, sinon par la statistique.

La conséquence suit : du monde matériel, l'emprise de la Science unique et solitaire s'est étendue à l'homme. L'introduction de la terminologie « sciences humaines » dans les Facultés des Lettres françaises est symptomatique à cet égard. La psychologie, la sociologie, la pédagogie, la théologie dite historique calquent leurs méthodes sur celles des sciences positives et considèrent l'homme comme un pantin dont elles désarticulent et réarticulent la mécanique. Le vivant, l'imprévisible, le merveilleux qu'on découvre à l'oeil nu en l'homme, est méconnu au profit d'une sorte de radioscopie intellectuelle dont l'emploi en neutralise ou en élimine la présence. Tous les canaux où l'âme circule sont mis à jour. Mais l'âme elle-même s'est évaporée. L'usage du mot est même abandonné des prédicateurs. Il est réservé aux amoureux, aux chansonniers, aux poètes. L'adjuration de Socrate à ses disciples : « Ayez souci de vos âmes » ne rencontre plus guère d'écho.

Or, conçoit-on une civilisation sans âme ?

De même qu'il parasite les sciences, le vieux rationalisme hérité du XVIII° siècle vampirise les techniques. C'est un lieu commun de souligner l'assujettissement de l'homme à l'égard des techniques de domination de la matière qu'il a inventées et dont il devient l'esclave dans la mesure même où il ne maîtrise pas sa propre maîtrise. En outre, à partir d'un certain degré de domination de la matière ou de l'homme, le vouloir abdique devant le pouvoir. Ce qu'on peut, on le veut. La tentation est à peu près irrésistible. Pour domestiquer les techniques, il faudrait que l'homme expulse de son esprit le rationalisme diffus qui l'imprègne et que les techniques elles-mêmes, qui en sont le canal, contribuent à répandre. Comment être maître de soi et des instruments qu'on utilise, quand ces instruments eux-mêmes ne laissent pas réduire la maîtrise de soi à la portion congrue ? Enfin cette maîtrise de soi et des techniques est d'autant plus malaisée qu'elle est irréductiblement personnelle et que les techniques inspirées par le rationalisme sont au contraire collectivisantes et tendent à éliminer l'individu en chair et en os de leur champ d'application.

Comment alors ne pas estimer que les chances d'apparition d'une « civilisation technique » qui relayerait l'ancienne civilisation en voie de disparaître sont à peu près celles d'un rond-carré ?

J'ose à peine esquisser ici l'extraordinaire destin de l'économie moderne, de la science économique et de l'effort gigantesque déployé par celle-ci pour faire rentrer le phénomène, inédit dans l'histoire, du dynamisme économique dans des cadres mécanicistes et de la rendre conforme à un modèle rationnel et abstrait arbitrairement élu. Je me contenterai à nouveau ici d'un cliché : l'apparition d'un type d'homme inconnu de l'histoire l'homo aeconomicus, tantôt machine à produire, tantôt machine à consommer, que tous les systèmes économiques dressent comme un mannequin à l'arrière-plan de leurs recherches, et dont l'introduction sur la scène de l'histoire contemporaine a provoqué les perturbations sociales les plus catastrophiques que l'humanité ait jamais connues, ainsi qu'en témoigne le marxisme où la sujétion de l'homme à l'économie atteint son point culminant.

Cette conception mécaniciste de l'économie propre à la plupart des systèmes et des sciences économiques d'aujourd'hui et cette réduction de l'homme à une unité anonyme de production et de consommation noyée dans les grands nombres s'adaptent parfaitement à l'Etat moderne dont nous avons décrit le caractère de « machine emboutisseuse ». Il n'est pas étonnant alors qu'ils fassent ensemble bon ménage et que les seuls moteurs de la « société » contemporaine soient l'Économie et l'Etat. Si cette situation persiste, il est inévitable qu'ils se fusionnent en un seul et même appareil et que la planète se transforme en une immense usine qu'on peut s'imaginer sous l'aspect d'une colossale pompe aspirante et foulante dans le circuit sans fin de laquelle les hommes seraient entraînés.
Il est manifeste derechef que la civilisation qui naît d'une telle alliance n'en a que le nom.

Ce diagnostic des tendances principales de la civilisation actuelle et de sa destruction par son propre principe serait fort incomplet sans une attention soutenue au facteur religieux. Il est inutile de rappeler ici que le religieux est, avec le social et le politique, l'élément fondamental de toute civilisation. Il en est, pour reprendre et pour transposer une image de Platon, la racine tournée vers le ciel. Il n'est sans doute pas superflu de souligner aujourd'hui que l'ébranlement de ce principe essentiel a toujours eu des effets ruineux sur la destinée de la civilisation qui le subit. Au risque d'allonger à l'excès notre analyse clinique, il faut donc, au moins rapidement, dégager les caractères principaux de la crise que traverse indubitablement le christianisme, et singulièrement le catholicisme, qui fut l'âme de l'Occident pendant près de deux millénaires.
Il me paraît indéniable qu'une telle crise est la conséquence directe de la mutation qui affecte l'homme depuis le XVIIè siècle.

J'ai dit que l'esprit du XVIIIè siècle se proclame autonome et fait de la raison humaine le centre de perspective et la mesure de toutes choses. Une bonne partie de l'Église militante, laïcs et clercs de tout rang, est en train de rallier cette position. Jésus-Christ n'est plus désormais pour les « mutants » du christianisme Dieu fait homme et homme de chair et d'os, mais une entité, un « Eon » analogue à ceux de la Gnose antique, une représentation mentale et, à la limite, puisque toute représentation émane de l'intelligence de l'homme, une production de l'esprit humain. C'est l'homme qui désormais crée Dieu. C'est l'humanité qui devient Dieu.
Je cite ici Jean Guitton : « Il me semble que la foi de la génération montante considère dans Jésus-Christ moins l'homme particulier mort sous Ponce-Pilate que le représentant de l'humanité globale, le germe et le premier sujet plénier de cet Homme total qui se déploie dans l'espace-temps. De nos jours, où le visage historique de Jésus est aboli par la distance et par les doutes critiques, il ne reste plus que cette vaste humanité, ce grand être mouvant inimaginable. On risque de faire évanouir le Christ dans l'humanité présente et celle-ci à son tour dans l'humanité future ». Mais comme l'humanité ne peut être Dieu tout à trac, comme il faut préparer les esprits ahuris à être Dieu, on fait appel à l'Évolution.

C'est exactement la religion dont Edgar Quinet nous a donné la romantique et flamboyante formule, à peine transposée de la Profession de Foi du Vicaire Savoyard « L'humanité est grosse comme si elle allait enfanter un Dieu ». La christogénèse de Teilhard en est le commen taire indivisiblement mythologique et scientifique. Et Paul VI, dans son discours de clôture du récent Concile, ne laisse pas d'exprimer dans un langage circonspect et quasi contradictoire ce renversement de perspective que le XVIII° siècle a opéré en détournant le regard de l'homme de Dieu vers l'homme « L'Église s'est pour ainsi dire proclamée la servante dle l'humanité... Tout cela a t'il fait dévier la pensée de l'Église vers les positions anthropocentriques prises par la culture moderne ?... Non, l'Église n'a pas dévié, mais elle s'est tournée vers l'homme. Tout a été orienté au Concile à l'utilité de l'homme ». Quant à ceux qu'on appelle progressistes, leurs déclarations relatives à la révolution et à la façon radicalement nouvelle de penser théologique dont Vaticant II a fait preuve, sont innombrables.
On en arrive ainsi à édifier sur la réconciliation de l'esprit inauguré par le XVllI° siècle et de l'Eglise, un véritable rond-carré : une théologie anthropocentrique dont on célèbre lyriquement le retournement « copernicien ». La théologie n'a plus désormais pour objet Dieu lui-même. Nous assistons à la folle multiplication de théologies les plus étranges: théologie de l'histoire, théologie des réalités terrestres, théologie du travail, théologie des pays sous-développés, etc... sans oublier la théologie du sexe, où le regard de l'homme se substitue sans vergogne au regard de Dieu et reconstruit le monde selon les seules exigences humaines dûment cautionnées par la volonté de Dieu sur l'évolution de l'humanité, au nom de la théologie ou plutôt du théologien.

Ce second aspect de la crise de l'Eglise en dérive infailliblement, avec sa terrible conséquence.

Ainsi réorientée de l'amour des hommes en chair et en os, en leur individualité immédiate et en leur présence concrète, indépendamment de toute autre caractéristique, vers l'homme et l'humanité en général, l'Église ne peut pas échapper à la tentation du socialisme et du collectivisme, sinon du communisme, qui consiste à refaire l'homme en général selon un modèle sociologique dont le coin frappe identiquement de son empreinte tous les individus. Il ne s'agit plus désormais de sauver les âmes toujours individuelles et diverses par nature, il s'agit de rebâtir une société nouvelle.

Le risque immense que comporte cette révolution théologique est évident : le Clergé qui est, pour le croyant et par le sacrement de l'ordre, le médiateur entre Dieu et les fidèles, s'érige en interprète des desseins de la divinité sur l'histoire temporelle et en guide de l'humanité vers une société terrestre meilleure. Il est d'autant plus enclin à y prétendre que l'Église se considère, à juste titre et du point de vue surnaturel qui est le sien, comme une société parfaite. En présence de la dissociété actuelle, l'ambition de remodeler l'humanité désunie et grégaire selon le moule socio-religieux ne peut guère être refoulée en une âme enflammée du zèle apostolique et pastoral n'y va-t-il pas du salut même de ses frères et un homme est-il encore un homme s'il ne vit pas en société ?

La volonté de puissance qui travaille tout être humain se déploie de la sorte en cette âme en même temps que son amour pour l'humanité abstraite dont il porte en son esprit la représentation. Le clerc rejoint ainsi fatalement le collectivisme et la révolution. Il les justifie au nom même de Dieu. Il contribue à édifier sur la terre le plus effroyable système politique et social d'asservissement des âmes et des corps qui soit : le communisme théocratique. L'irrésistible mouvement de l'histoire qu'il invoque pour légitimer sa conduite n'est que la passion indomptable ou indomptée de son esprit désincarné.

Car il ne faut pas se faire aucune illusion. Notre civilisation est d'autant plus atteinte en ses oeuvres vives qu'elle déploie partout sous nos yeux ses mirages et que son prestige est aujourd'hui planétaire : toutes les autres civilisations sont en train de succomber devant elle. La Russie, l'Amérique, la Chine, le Tiers Monde participent à cette métamorphose que la civilisation occidentale subit depuis le XVIIIè siècle, et s'abandonnent avec fureur ou avec ivresse à ses séductions. Il n'est plus guère d'endroit de la terre qui ne soit envahi par le Léviathan protéiforme, issu de la raison désincarnée et dont les avatars se succèdent depuis le XVIIIè siècle sans que l'homme et ses divers milieux de vie puissent récupérer leur assiette. L'humanité est entraînée dans ce que Daniel Halévy appelle, après Michelet, « l'accélération de l'Histoire », vers toujours plus de démocratie, de socialisation, de collectivisation, par une sorte de fatalité ou de déterminisme auquel il serait vain d'opposer une résistance quelconque.

Or, il s'agit là d'un mythe, et un mythe ne se pare de réalité que dans la mesure où l'on y adhère. Toutes ces constructions de l'esprit et ces représentations artificielles que l'homme s'efforce de faire passer dans la réalité s'effondrent les unes après les autres. Elles tentent bien d'être, et à quel prix : les centaines de millions de morts des révolutions et des guerres qui peuplent les grands cimetières sous la lune le savent. Mais elles ne sont jamais. Elles se font et se défont comme des nuées, comme des fantômes, comme les produits de notre imagination hallucinée, entraînant avec elles les derniers débris de la civilisation que leurs fumées corrodent.

La vie, la vraie vie au sein des vraies réalités, devient alors impossible. Tourbillon est roi. Chacun de nous se trouve emporté hors du réel, dans un pseudo-monde, fait de mots, de sophismes, de concepts vides de sens, d'idées désincarnées, de projets stériles. L'homme qui, par hasard ou par un don divin, a gardé son jugement, se trouve seul ou presque, dans un asile de fous, assiégé par des chimères qui s'effilochent continûment sous ses yeux, comme la Maya des cosmogonies hindoues. S'il ne résiste pas à leur fascination, il s'aliène en elles. C'est ainsi qu'une foule d'hommes expulsés du monde réel habitent un autre monde, un monde imaginaire, qui les domine, les hante, et que les techniciens de « la persuasion clandestine » dirigent à leur gré. Ils sont esclaves de leurs songes. Affolée par sa rupture avec la réalité, la raison humaine émet, dans une transe spirite, des ectoplasmes qui en tiennent lieu, mais qu'un regard attentif dissipe instantanément.

Natura malorum remedia demonstrant.

C'est d'abord ce regard attentif qui est réclamé de nous pour sauver la civilisation. Si nous voulons éviter la finale crevaison dle ces entités collectives dans une explosion universelle, il n'est pour nous que ce moyen: les dénoncer inlassablement, briser les idoles, dégonfler les baudruches gonflées par l'artificialisme moderne. Il n'est rien de plus urgent aujourd'hui, si nous voulons sauver la civilisation, que de récupérer cet art que les Grecs ont inventé et dont les générations qui suivront la nôtre perdront le souvenir même, si nous n'y prenons garde : l'art de distinguer le vrai d'avec le faux, l'être de l'imaginaire, la réalité de la fiction, la nature de l'artifice, le donné du construit.

.Je ne suis pas éloigné de penser que, si quelques noyaux d'hommes et singulièrement quelques élites chargées de responsabilités dans un domaine quelconque s'efforçaient d'exorciser les chimères de toute sorte qui nous

ut de la civilisation serait assuré. Il s'agit, en d'autres termes, de retourner la pointe de l'intelligence critique que le rationalisme du XVIII° siècle a enfoncée au coeur même de la vie et de la condition humaines, contre les songes et les mensonges que cette blessure ne cesse d'enfanter. A cet égard, l'Europe et particulièrement la France détiennent encore assez d'intelligence critique par rapport aux autres continents en proie au narcissisme et incapables de prendre quelque distance vis-à-vis d'eux-mêmes, pour opérer cette sanatio in radice dont parlent les anciens médecins et qui libère alors la puissance de la nature médicatrice.

Notre premier devoir est d'incrédulité totale à l'égard de tous les projets de l'imagination politique, sociale, économique, scientifique, technique, religieuse, à toutes les perspectives sur l'avenir de l'homme et du monde qui ne soient pas fondées sur la nature humaine et sur la nature des choses elles-mêmes déterminées par une mesure au-delà de laquelle il n'y a plus l'homme, ni de monde, mais leurs simulacres. Je ne connais point, pour ma part, de poison plus mortel à l'homme que les excitants idéologiques - qui sont tous à base de vision de l'avenir et que les manipulateurs des propagandes inoculent aux masses pour s'emparer du pouvoir -- sinon les tranquillisants de tout acabit qui nous sont proposés sous forme de sécurité pour endormir nos inquiétudes et nos déceptions La formule « L'homme, c'est l'avenir de l'homme » que Teilhard a reprise,, combinée avec le sédatif d'une socialisation croissante qui nous assure une existence garantie contre tous risques, de la naissance à la mort, c'est la mort même de l'intelligence.

En un mot, les dogmes de l'évolution, du progrès, de la nouveauté, etc... qui nous expulsent de notre réalité véritable, qui nous dopent et nous hypnotisent à la fois, doivent être soumis à chaque instant par nous à la plus sévère et la plus impitoyable des censures, si nous voulons redevenir des hommes réels, implantés dans une civilisation réelle.

Le premier effort qui nous est demandé est ainsi un effort d'intelligence. Ce n'est pas là une exigence irréalisable puisque l'homme est par définition un animal intelligent. Il est d'ailleurs naturel que cet effort soit d'abord requis : c'est la raison en nous qui a subi les premières atteintes du mal qui nous ronge, nous et notre civilisation ; c'est donc elle qui doit en premier lieu être guérie. Il s'agit pour l'intelligence de retrouver sa nature, et sa nature est de connaître l'homme et le monde tels qu'ils sont, et non pas de les refondre selon nos désirs et selon les prurits de notre imagination.

Cela prendra du temps. Il serait dangereux de recourir à des artifices, à des recettes, à des formules, à des médicaments-miracles pour guérir les maux de l'esprit. Ce serait les aggraver infailliblement. La guérison des maladies de l'esprit est toujours lente. Elle le sera d'autant plus que le travail de décapage des sédimentations artificielles déposées par l'esprit moderne sur lui- même sera long. Et Dieu sait si la propension de l'esprit moderne à s'illusionner, c'est-à-dire à s'éloigner du réel et de lui-même est immense !
Dans un article récent, consacré à la mythologie qui transforme en fable la plus rigoureuse des sciences : les mathématiques, M. René Gillouin rapporte que « le plus célèbre des mathématiciens français, le prince de Broglie » considère comme « un des traits caractéristiques de l'intelligence moderne » ... « la tendance, qu'il constate chez maints de ses disciples, à transformer des hypothèses en certitudes et ces certitudes en dogmes, désormais incontestables et, jusqu'à nouvel ordre, incontestés ».

S'il en est ainsi - et il en est ainsi ! - des plus éminents spécialistes des sciences exactes et positives, qu'en est-il alors de l'homme de la rue, dont il n'est pas exagéré de prétendre qu'il prend presque toujours des vessies pour des lanternes, dès qu'il dépasse le rayon très court, et parfois nul, de son expérience immédiate d'une réalité qui ne dépend pas de lui ! Ne sommes-nous pas entrés dans l'âge d'une magie nouvelle où les sortilèges de la science et les prodiges de la technique ont persuadé les hommes que rien ne leur est plus impossible ? La littérature de la science-fiction est là pour en témoigner, et, à côté d'elle, la conviction, de plus en plus ancrée dans les esprits et qui résulte du reste de la substitution d'un monde artificiel au monde de la nature, qu'il n'y a en ce monde que des difficultés techniques à résoudre par des procédés techniques. Le raclage de ces superstitions ne sera pas instantané.

Ajoutons à cela que notre intelligence est faite pour saisir la vérité, pour s'en nourrir et s'en fortifier, et que les informations de toute sorte qui se déversent en fatras chaque jour sur elle, sont ou bien déformées et déformantes, ou bien invérifiables, et contribuent à détruire en nous le goût de l'expérience et de l'observation personnelles, sans parler de la culture.
Enfin, le fait que l'homme contemporain passe une bonne partie de sa vie, celle où se forme l'intelligence, dans des écoles ou l'écran du discours et de l'imprimé s'interpose entre la pensée et la réalité, contribue à rendre laborieuse la guérison de l'esprit.
Le retour au réel sera hérissé d'obstacles, à n'en pas douter. « Il n'est rien de pire pour un mortel, disait Sophocle, que se nourrir d'espérances vaines ». A ce propos, le rabattement de la vertu théologale et surnaturelle d'espérance dans le temporel auquel nous assistons aujourd'hui, me paraît devoir engendrer les mécomptes et les déceptions les plus dommageables qui soient pour l'Eglise et pour la Foi chrétienne.

Et pourtant, nous redisons avec Rimbaud que « nous entrerons à l'aube, armés d'une ardente patience, dans les splendides villes ». Il y a une réponse au défi de l'histoire crépusculaire. Il y a un moyen simple et facile de redresser l'intelligence humaine dévoyée. Si la raison est le propre de l'homme, retrouver la raison en sa réalité authentique, c'est retrouver notre être propre. Et cela est à notre portée.
Notre être authentique, ce n'est pas dans les collectivités anonymes et évanescentes que nous le rejoignons, ce n'est pas dans l'Histoire imaginaire, ce n'est pas dans la politique - si l'on peut encore utiliser ce beau nom - d'un Etat sans société, ce n'est pas dans l'Église promue à la fonction de Grande Aumônerie de l'Évolution Universelle, c'est tout uniment là où nous sommes vraiment nous-mêmes, là où nous ne pouvons pas paraître autres que ce que nous sommes, là où il nous est impossible de nous aliéner dans une image factice de notre être que les tireurs de ficelle du monde dit moderne manoeuvrent comme des pantins, c'est tout ingénûment, originellement, sans façon, dans les milieux où nous exerçons nos devoirs d'état, dans notre foyer, dans notre famille, dans nos amitiés, dans nos entreprises, dans nos milieux de travail, dans toutes nos relations habituelles avec les autres au sein de communautés restreintes.

C'est là que se révèle la nature de l'homme ; sa véritable nature d'homme.

Là il est rigoureusement vain de « se gonfler » au delà de ses vraies possibilités. Là l'homme ne se fait pas en recourant aux recettes merveilleuses de la salive ou de l'encre. Là l'illusion s'enfuit dans le néant d'où elle provient. C'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon.
C'est dans ces communautés données par le destin de la naissance, de la vocation, de la proximité, que nous rejoignons en nous l'homme éternel, fait d'une âme, d'un corps et de corps de surcroît, qui le diversifient, le protègent de toute chute et de toute pamoison dans la masse, lui donnent sa figure humaine propre et inaltérable, lui confèrent un nom propre et incessible. C'est à partir de là que l'homme peut se proposer comme programme d'action sa définition d'animal raisonnable, volontaire et libre, sans quoi il n'est que civilisation embryonnaire et vouée à la stagnation dans l'automatisme. C'est là que chacun tend, à sa façon, selon sa réalité propre, à nulle autre pareille, vers la réalisation de son être humain effectif, sans perdre le contact avec ce qui est, avec la sanction de la réussite ou de l'échec toujours présente, sans sombrer dans les mirages de l'imagination.

La seule voie qui s'ouvre devant l'homme pour récupérer le sens du réel et pour restituer à la civilisation son lest de réalité humaine qui la sauvera est de redevenir ce qu'il est, à partir des données concrètes de sa propre existence. Dans une langue incomparable, le Roi Soleil nous a dit ce qu'il en est à cet égard : « Il est incomparablement plus facile d'être ce que l'on est que de feindre ou de faire ce qu'on n'est pas ». Si les communautés naturelles de la naissance, de la vocation, de la proximité sont aujourd'hui sans fonction sociale, c'est parce que l'homme a voulu s'évader de son être propre et qu'il s'est engagé, du même coup, à l'infini, dans l'irréel. Toutes les tentatives de l'homme pour devenir autre que ce qu'il est - ce verdict est sans appel - échoueront lamentablement. Il ne retrouvera son être qu'en retournant aux communautés naturelles sans lesquelles il n'est pas d'Etat, d'État véritable, d'État couronnant des sociétés vivantes, mais une folle et ruineuse organisation de la désorganisation.
Le retour à l'homme réel, diversifié par son corps et par ses corps de surcroît est une conversion personnelle, nécessaire mais insuffisante. Il est indispensable de retrouver ce point fixe qui résiste à l'universel écoulement des êtres et des choses : le temps n'altère pas ce noyau solide et inébranlable. Mais le retour de l'homme réel n'attirera jamais qu'une élite et ses fruits ne sont pas immédiats. Toute civilisation est sauvée par la multiplication de ce noyau générateur, exactement comme la cellule où la vie prend son origine, mais encore faut-il que ce noyau, cette cellule, soit nourrie.

En dehors de cette adhérence souterraine aux racines de la réalité humaine, que nous reste-t-il comme point d'appui dans la réalité ? Quelles sont les énergies sociales et quelles sont les institutions qui peuvent encore nous aider ?

Puisqu'il s'agit d'une réforme de l'intelligence, on pourrait croire que ceux qu'on est accoutumé de nommer « les intellectuels » sont les plus aptes à prémunir la civilisation de la ruine. Il n'en est rien. Ce sont eux qui, pour avoir substitué les constructions de leur esprit aux données et aux états de fait de la nature, sont les responsables de sa désagrégation. Le drame des intellectuels est d'avoir investi l'intelligence qui triomphe dans tel domaine du savoir, d'une compétence universelle dans tous les autres domaines qu'elle ignore. A ce titre, ils méritent le dur et cruel sarcasme de Bernanos : « Je tiens l'intellectuel moderne pour le dernier des imbéciles jusqu'à ce qu'il ait fourni la preuve du contraire ». Le commun des mortels leur dénie à bon droit le sens pratique, sinon le bon sens tout court, et ce n'est pas tou jours sans raison. Comme la langue d'Esope, l'intelligence peut être la meilleure ou la pire des choses selon qu'elle se conforme à la réalité ou qu'elle travaille à rendre la réalité conforme à ses injonctions. Et l'intellectuel mo derne, sauf exceptions aussi nombreuses qu'on voudra, ne brille pas par sa ferveur à se conformer aux réalités de la naissance. Il a plutôt tendance à les tenir pour nulles. Or, c'est là, c'est au niveau de ces réalités-là que l'intelligence commune récupérera le sens du réel. Ce qu'il s'agit de sauver ce n'est pas l'intelligence des intellectuels, mais l'intelligence et les moeurs intellectuelles de l'humanité commune.

Mes réserves sont formelles à l'égard de l'Etat moderne. J'y reviendrai plus loin, mais je tiens à souligner l'erreur, à mon sens grave, que commettent d'aucuns lorsqu'ils se réjouissent de voir l'Etat se soustraire, sous une forme ou sous une autre, en certains pays, à l'emprise des partis et des groupes de pression. Un Etat sans société véritable qui le soutienne est acculé à la socialisation, sinon à une façon de communisme même, et il l'est d'autant plus qu'il se libère des disputes et des conflits que suscite la vacance du pouvoir qu'il détient formellement. Un tel Etat ne peut qu'accentuer le processus de raidissement et d'ossification de la civilisation.

Mes réticenses seront plus foncières encore concernant le rôle que bon nombre de croyants prétendent attribuer au christianisme contemporain : celui de libérateur et de sauveur de la société moderne. Sans nier l'influence bénéfique que le christianisme a exercé et continuera, j'espère, d'exercer sur les destinées de notre civilisation, il faut rappeler avec énergie à ceux-là qui compromettent la foi, l'espérance et la charité chrétiennes dans une entreprise sans issue, que le Christ n'est aucunement venu en ce monde pour sauver les sociétés humaines, les collectivités, les civilisations, mais les âmes des hommes, toujours irréductiblement personnelles. Il faut rappeler également que la société et la civilisation qui en est inséparable sont des réalités naturelles et que le remplacement de ces réalités naturelles par des prothèses surnaturelles est et sera toujours inefficace, sauf miracle permanent : aucune grâce venue d'en-haut ne peut suppléer à l'absence de dispositions naturelles ni même nous apprendre à exercer notre devoir d'état ; tout ce qu'elle peut faire, c'est nous inciter à l'exercer mieux. L'adage théologique bien connu : « La grâce présuppose la nature », signifie que la grâce ne remplace pas la nature. Or c'est la nature de l'homme et de sa civilisation qui est ici en jeu. Il faut rappeler enfin que ces prothèses surnaturelles en s'ajoutant aux autres ne feront qu'aggraver le mal dont souffre notre civilisation.
Que nous reste-t-il donc ? Lien d'autre que les biens matériels que les sciences et les techniques contemporaines produisent avec abondance. Les idéologies ont dévasté les biens spirituels et intellectuels. Elles ont domestiqué les sciences et les techniques. Elles sont néanmoins incapables, tant le dynamisme de la civilisation s'oriente de ce seul côté, d'en monopoliser tous les bienfaits, malgré leur vorace appétit. Il ne nous reste plus que ces humbles réalités-là. C'est la dernière ressource que nous laisse la Providence offensée par notre aveuglement. C'est pourquoi notre civilisation tend de plus en plus à être une civilisation de style strictement économique, une civilisation qui ne produit que des biens matériels. Tous les autres biens qu'elle met au jour sont imaginaires ou parasités par l'imagination. Notre civilisation s'est sans doute engagée dans la voie de l'économie parce qu'aucune autre issue ne se présentait plus devant elle. Aussi la plupart des hommes sont-ils aujourd'hui, directement ou indirectement, des producteurs de biens matériels. Et c'est par ce biais de l'économique où du reste toutes les communautés naturelles, parce qu'elles sont humaines et que l'homme est fait d'une âme et d'un corps, plongent leurs racines, que commencera la réfection de la civilisation.

Or, s'il est vrai que toute société, toute civilisation vivante est organique et veut que chacun de ses membres soit à sa place dans son ensemble afin d'en assurer le fonctionnement harmonieux, - pour que chaque individu et que chaque entreprise soient à leur place réelle dans la société économique qui est, bon gré mal gré, la nôtre, pour qu'ils soient récompensés selon leurs mérites réels, il n'est que l'économie concurrentielle fondée sur le libre choix du consommateur et régie par des normes dérivant de la nature de l'être humain établi dans ses communautés naturelles, normes coulées en Code économique.

On pourra chercher ailleurs une solution au problème économique qui est le problème de notre temps : en n'en trouvera pas d'autre, sinon celle de l'arbitraire des pouvoirs publics et, à la limite, la collectivisation des biens de production, le dirigisme de la consommation, l'asservissement du producteur et du consommateur à un rationalisme économique intégral, camouflage de la tyrannie moderne et de ses privilégiés.

II est évident que cette politique concurrentielle vraie exige une réforme profonde de l'Etat. Il ne suffit pas de décoloniser l'Etat du parasitisme des partis politiques et des groupes de pression : pour restituer l'Etat à sa fonction propre de gouvernant, de juge et d'arbitre et le rendre indépendant des intérêts particuliers afin qu'il puisse sauvegarder le bien commun et l'intérêt général, il faut qu'il puisse s'appuyer solidement sur une société solide, constituée par une multitude de sociétés naturelles, comme une âme saine en un corps sain, composé d'organes sains.

C'est en travaillant dans ces deux directions, toutes deus propres à notre civilisation occidentale, et qui en font à la fois l'originalité et en dépit de ses tares et de ses faiblesses, la fécondité : la direction des communautés de destin données par la nature, qui est la voie de la tradition et la direction du dynamisme de l'économie désormais ordonné, qui est la voie du XXè siècle et du siècle à venir, c'est en alliant les bienfaits de l'Ancien Régime et ceux du Nouveau Régime enfin constitué, c'est en renouant le fil du passé à celui du présent et de l'avenir que nous sauverons la civilisation.

Utopie, dira-t-on ! Non ! L'utopie n'est pas là. Elle est dans l'espérance qu'on puisse capter l'énergie humaine dans des structures artificielles. Pour retrouver l'homme éternel, il nous reste, mutilés mais visibles ces admirables débris de son éternelle essence les communautés de la naissance, de la vocation, de la proximité, d'abord, que rien ne pourra jamais abolir totalement, aussi longtemps qu'on ne fera pas naître l'homme dans des bocaux et qu'on ne tripotera pas ses gènes ; les biens matériels ensuite, que l'homme poursuivra toujours, aussi longtemps qu'il sera une âme incarnée dans un corps.

Tels sont les fragments d'éternité qui subsistent, innocents, dans la perspective du naufrage universel qui nous guette, si nous n'entendons pas leur appel. C'est à nous de les sauver. Tout dépend de nous et, si la tâche qui nous incombe déborde de beaucoup la durée de notre vie, tout dépend de notre volonté d'en transmettre aux générations futures l'aspiration au salut. Travaillons à bien penser, à bien agir dans ces deux voies qui n'en font qu'une. C'est ce programme général de pensée et d'action que je vous propose.

Je suis sévèrement et inflexiblement optimiste pour ma part : ou c'est la fin du monde, et tout va bien, ou c'est la fin d'un monde et le commencement d'un autre selon la loi de continuité qui caractérise la vie, et tout va bien encore. Tant qu'il y a vie, il y a espoir. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. La sagesse des nations et la sagesse divine nous l'enjoignent.

( Seminaire de philosophie- Université de Liège -)

 

Marcel de Corte

Biographie..

De la dissociété..

Fin d'une civilisation..

Philosophie des moeurs contemporaines..

Mutation de l'homme..

Sauver notre civilisation..

Sur le totalitarisme
de l'égalité..

L'homme contre
lui-même..

L'esprit de droite
et l'esprit de gauche..

Gustave Thibon


L'antidote-design by coutellerie-arthurius