Chroniques de

Marcel de Corte

 

La hantise de la politique

Le bonheur collectif

Le collectif n'est rien d'autre que le vide et Socialisme maladie de l'esprit maladie

Christianisme et communisme

Socialisme et christianisme

De l'Europe réelle à l'Europe mythique

Le débat sur l'incivisme

Où va l'islam

L'orthographe et l'éducation

Politique et philosophie

Politique et mystique

L'Islam et le nouvel Islam

Marxisme et nationalisme arabe

L'esclavage collectivist

 

Personne désormais n'ignore que " transformer le monde " signifie bureaucratiser l'homme. ( Nicolas Gomez Davila )

 

PHILOSOPHIE DES MOEURS CONTEMPORAINES

Une société qui a perdu sa religion est tôt ou tard, au sentiment des Anciens, une société qui meurt, qui perd son caractère policé, qui n'est plus que le contraire d'elle-même.

L'HOMME - MASSE ET L'HOMME DESINCARNE

Il y a identité parfaite entre l'homme-masse et l'homo duplex défini par le rationalisme. L'homme-masse est essentielement un esprit déraciné de la vie, dévitalisé, qui a perdu peut-être pour toujours, le contact avec la réalité sensible et suprasensible, avec le monde tel qu'il est et avec Dieu. II est une abstraction véritable qui, par un paradoxe inoui , occupe à. elle seule la scène de l'Histoire.

En se plaçant au seul point de vue des faits, on ne peut que constater l'étroite corrélation qui existe entre la montée du. rationalisme, l'irruption des masses dans l'histoire - que Rathenau appelait " l'invasion verticale des barbares "et, l'affaiblissement de la famille, de la profession, de la petite et de la grande patries, de l'Eglise en tant qu'entité visible, etc..., bref de toute cette matière complexe dans laquelle toute âme humaine civilisée est tenue de s'incarner par vocation originelle, et qu'on peut appeler son corps de surcroît. Il est bien évident que la diversité humaine, telle qu'elle résulte non point du paraître, mais de l'être et des multiples niveaux de l'existence concrète, est la conséquence directe de l'incarnation de l'esprit dans ces divers milieux et particulièrement dans le groupe physico-moral qu'est la famille. On pourrait ici remplir une longue liste des éléments familiaux différenciateurs qui vont de l'apport physiologique héréditaire, lui-même constamment différencié par les croisements, à ces impondérables d'une importance morale trop souvent sous-estimée qui naissent de l'éducation et des lentes, profondes et subtiles influences de toute espèce qui émanent du foyer domestique.

Ce qu'on appelle le caractère, loin d'être, comme on le suppose volontiers aujourd'hui, la somme des rébellions contre le corps de surcroît, est constitué, en bien ou mal, par un ensemble indécomposable et unique de soumissions à son rayonnement.Or les moeurs vivantes et authentiques sont effectivement et concrètement soutenues par des caractères.Avec une intuition géniale que nous avons perdue, les moralistes anciens de Théophraste à La Bruyère s'en sont toujours aperçus. La disparition des moeurs et leur nivellement sont la conséquence directe de la disparition et du nivellement des caractères et de leur conditionnement par l'incarnation. C'est là que se forme l'homme-masse dont le caractère est de n'en pas avoir, identique à lui-même en chacun de ses représentants, concept pur, non adultéré par la présence du réel, idée platonicienne se répétant à un nombre infini d'exemplaires, qui n'a rien en propre parce qu'il est totalement creux et qui tombe de tout son poids dans l'animalité du troupeau au fur et à mesure où il s'allège de son corps de surcroît.

Détaché de son corps de surcroît qui lui conférait des moeurs hautement différenciées, l'homme-masse est aussi le produit d'une division interne. L'abrupte séparation entre l'esprit et la vie que le rationalisme a provoquée entraîne en effet la position de chaque être humain à un même niveau spirituel et à un même niveau vital : tous les hommes communient entre eux dans l'utopie qu'élabore la raison désincarnée et par conséquent commune, tous sont soulevés par les mêmes instincts vitaux désaxés et par la même animalité diffuse, privée des directives concrètes et personnelles que leur inspirerait une raison immergée dans la vie.

II est extrêmement remarquable que les réflexes vitaux de l'homme-masse prennent de plus en plus un caractère spécifique et collectif : les hommes se ruent les uns contre les autres pour la conquête des biens de la terre et de « l'espace vital » ; ils se précipitent vers des plaisirs standardisés sous la poussée de mécanismes inconscients identiquement les mémes en chacun ; ils constituent des agrégats sociaux homogènes, artificiels, car la vie aspire de soi à la différerenciation et à l'hétérogénéité, et d'où émergent seulement orateurs ou meneurs.

Sous cette double poussée séparatrice, l'homme devient inattentif aux problèmes urgents, d'ordre immédiatement concret,que pose la vie assumée par l'esprit, qui, jadis, étaient spontanément résolus grâce â la santé des moeurs et à l'atmosphère d'équilibre où baignait l'homme, et qui se résument tous en un seul mot : l'éducation morale, résultat de l'incarnation de l'esprit dans la vie et en tous ses milieux. Il se détourne du . réel, non point comme aux temps de la décadence romaine, pour rechercher « du pain et des jeux » sans plus, mais pour élaborer la solution la plus idéale, la plus universelle, la plus lointaine aussi, capable de livrer à tous les membres du groupe: humanité, nation, classe, etc..., la possession des biens de la terre.

Cette espèce de « spiritualisation » du désir et de la jouissance, pur camouflage de l'antique concupiscence, saine encore en sa brutalité, est le signe le plus clair de l'identification de l'homme désincarné à l'homme-masse. Les masses anciennes .ne s'agrégeaient que ceux qui se laissaient glisser sur la pente : elles n'étaient pas systématiquement et rationnellement ordonnées à l'assouvissement de leurs convoitises, si bien que des groupes résistant à leur influence pouvaient se former et maintenir à travers tout une certaine éducation morale.

L'esprit n'y jouait aucun rôle. II pouvait donc s'incarner librement ailleurs. La solution des problèmes urgents et concrets était encore donnée par certaines élites, rares, mais subsistantes, dont le :christianisme fit par après la conquête et qui, ainsi galvanisées, essaimèrent, sauvant le monde antique d'une irrémédiable ruine. Les masses modernes sont gouvernées dans leur élan vide par un esprit désincarné qui confisque à son profit toute solution, énerve, affaiblit et détruit les élites qui s'opposent à son emprise.Etant désincarné, ne doit-il pas s'appliquer de la même manière à tous? Ne rend-il pas facile l'union des hommes, puisque siégeant dans le monde des nuées il est nativement désincarné? Grâce à l'aide que leur apporte la raison abstraite, les masses modernes sont ainsi nanties d'un pouvoir prodigieux , de pression et de contrainte. Il faut avoir l'âme chevillée au corps pour ne point s'y laisser choir. Les masses anciennes étaient sans idéal. Les masses modernes en ont un, et c'est ce qui les rend extraordinairement dangereuses.
L'homme-masse d'aujourd'hui, par sa désincarnation, apparaît vraiment comme un modèle à suivre. On le suivra d'autant plus volontiers qu'il ne réclame de personne le moindre effort, qu'il détourne de l'incarnation toujours personnelle et toujours difficile l'esprit dans la vie, qu'il rend l'homme inattentif
aux obstacles, qu'il considère l'éducation morale comme une baliverne sans importance et qu'il déporte sans cesse l'homme au delà de lui-même, provoquant parfois en lui une atroce parodie de l'héroïsme.

L'HOMME SANS LIMITES


Cette désincarnation est l'oeuvre du rationalisme négateur de la transcendance et négateur de la condition humaine incarnée qui achemine naturellement l'homme à l'aveu de la transcendance en le mettant en relation directe avec la réalité concrète. Le principe de l'immanence et du repliement de l'esprit sur l'esprit, avec le dualisme radical qui en résulte, atteint en son centre vital l'homo religiosus qui jusqu'au quinzième siècle s'était confondu avec l'homme européen comme l'affirme Hilaire Belloc« l'Europe, c'est la Foi, et la Foi, c'est l'Europe ». C'est l'expression d'un fait plusieurs fois millénaire puisqu'aussi bien la civilisation chrétienne continue la civilisation gréco-romaine. Autonomie de la raison, désaffection vis-à-vis des valeurs religieuses, rupture avec l'enseignement du passé sont un seul et même mouvement de l'âme humaine se découvrant elle-même et s'adorant, satisfaite de soi. La Renaissance qui inaugure le rationalisme est essentiellement une découverte du moi séparé de tout ce qui n'est pas lui et surplombant toutes choses du haut de la raison. Dans le concret, l'homme ainsi mis au monde par le rationalisme possède déjà en sa duplicité la note foncière de l'homme-masse; la confiance en la raison logique, dévitalisée et comme mathématisée, et l'abandon aux remous des instincts émancipés,
celle-là couvrant celui-ci et le justifiant d'une manière « scientifique », sans appel à la transcendance. Nous avons montré ailleurs l'attraction réciproque qu'exercent l'un sur l'autre ces deux pôles de la mentalité de l'homme moderne

Ce qu'il importe de souligner ici, c'est la giration de cette raison tournant à vide et entraînant la société entière dans sa fuite désorbitée hors du réel qu'elle veut cependant asservir..La conquête du monde par la raison dont se glorifie le rationalisme de l'homme moderne se traduit en effet concrètement, non point par un accroissement de connaissances (sauf de connaissances livresques) comme on se l'imagine volontiers, mais par une augmentation folle du confort et du standard de vie. L'homme-masse est celui qui a ou qui rêve d'avoir, soit par lui-même soit par le truchement de l'Etat, tous les biens de la terre à sa disposition. Alors que la vie de l'homme du passé se heurtait sans cesse à des obstacles et se fécondait par l'obstacle, la vie de l'homme moderne ne veut pas connaître d'empêchements. De même que la raison en se séparant du corps s'élargit jusqu'aux confins de l'universalité parfaite des entia rationis qui la peuplent, de même la vie de l'homme-masse ne se butte à aucune limite matérielle: l'homme-masse estime avoir des droits sur tout et exige, sans autre effort que celui de la paresse ou d'une violence qui n'est qu'un mimétisme de la force authentique, la satisfaction immédiate et sans restriction de ses appétits. Or la science, libérée par le rationalisme du joug de la théologie et de l'idéal de contemplation, lui fournit précisément, à bon compte et par une rationalisation intensive, tout ce qui peut combler ses désirs : moyens de locomotion, cinéma,T. S. F., mécaniques de toute sorte, aliments et boissons, produits pharmaceutiques anticonceptionnels et analgésiques, etc.

.. Une rencontre s'opère ainsi entre l'homme-masse, conditionné par le dualisme rationaliste et arraché à son corps de surcroît, et un milieu nouveau, complètement artificiel, qui constitue - puisque l'homme moderne se refuse à l'incarnation - sa raison de surcroît.

On peut dire qu'à ce point de vue l'homme-masse constitue un type d'homme nouveau, radicalement différent de tous les autres hommes. Dans sa conscience à demi-obturée, l'homme-masse en éprouve une intense satisfaction de vanité et une inquiétude obscure. C'est pourquoi, glissant sur sa propre
pente, il ne veut pas se sentir seul : il lui faut des hommes, ses semblables, pour parader devant eux et ne point sentir sa solitude. D'où un prosélytisme mécanique en quelque sorte, qui ne résulte pas de la vigueur de la croyance ou d'une vitalité qui s'exonère, mais d'un impossible désir de convertir son vide en plénitude et son néant en totalité. L'homme-masse est doué d'un pouvoir de contagion illimité qui, sans une réforme radicale des moeurs, produira effectivement un « homme » nouveau, un ersatz d'homme.
L'homme-masse vit ainsi dans la fiction parfaite dont le caractère « esthétique » - d'une qualité frelatée , issu de la Renaissance, n'est pas douteux Cet aspect des moeurs de l'homme-masse nous paraît tout-à-fait essentiel, non seulement parce qu'il consacre l'identité de l'homme nouveau et de l'homo duplex, mais surtout parce qu'il explique une série de notes typiques de l'homme-masse et en constitue le lien. Si nous avons quitté l'être, qui est aussi transcendentalement le vrai, notre vie ne peut plus être que mensonge.
La distinction que Gabriel Marcel a rendue classique entre la zone de l'être et la zone de l'avoir prend ici sa pleine signification. Le milieu technicisé à l'extrême dans lequel l'homme-masse évolue et qui constitue la rallonge extérieure de sa raison, diffère complètement de l'ancien milieu où il s'incarnait naguère; famille, patrie, Eglise, métier, conditionné, comme il se doit, par certaines réalisations techniques, l'homo sapiens étant aussi homo faber. Le corps de surcroît de l'homme dont nous actons le décès est en harmonie avec son âme : il est le fruit de l'expansion de son être complet, intégral, et il le nourrit.

L 'homme se retrouve tout entier en lui. Son énergie morale et physique, indivisible, l'imprègne, et là où il use d'instruments : charrue, fuseau, roue, marteau, ceux-ci sont à la hauteur de son être et ne le dépassent pas. Tout se trouve placé sur le plan de l'être. Il n'en est pas de même des moyens techniques rationalisés qui peuplent l'horizon vital de l'homme- masse et qui constituent à eux seuls son milieu. Pour que la conjonction s'opérât entre l'être de l'homme et son milieu, il lui faudrait une intensification de ses facultés biologiques et spirituelles proportionnée au rythme prodigieux des acquisitions de la technique. Or il n'en est rien. La civilisation matérielle n'a pas haussé d'un cheveu la qualité de la vie et de l'esprit humains. La chose est impossible elle exigerait de tout homme, à chaque instant de son existence, un héroïsme permanent et une puissance d'assimilation sans cesse accrue, alors que ces « conquêtes merveilleuses » tuent précisément en lui le sens de l'effort, la résistance à la douleur et la capacité de digestion.

Ce qui grandit ici chez l'homme, ce n'est pas le sens de l'être qui tend plutôt à se restreindre, mais le sens de l'avoir. L'homme n'est plus son milieu : il le possède, soit par sa raison qui le transforme, soit par sa vie qui en use, mais il ne s'incarne pas en lui. Le monde est pour lui un corps étranger qu'il parasite et qui nourrit ses prétentions d'une manière d'autant plus illimitée que ce milieu est lui-même sans limites.
C'est le propre, en effet, du domaine de l'avoir d'être sans bornes parce qu'il n'est pas réglé par la contenance de l'être concret, toujours limitée. C'est pourquoi l'avoir se place sans cesse sur le plan de la raison calculatrice, de la quantité pure, de soi infinie, du rêve, du désir, de l'imagination et du mythe. C'est pourquoi l'avoir est un phénomène rigoureusement associé au rationalisme, à la scission entre l'esprit et la vie, à l'avènement de l'homme-masse. S'il est impossible d'ajouter quoi que ce soit à ce qu'on est, il est toujours possible d'augmenter ce que l'on a. L'être est circonscrit de l'intérieur par ce qu'il est; l'avoir, par le fait même qu'il est extérieur à l'être et inassimilé, n'a pas de frontières: il est infini par essence. On est quelqu'un, ce qui implique détermination; on a quelque chose, n'importe quoi, à contenu indéfiniment modifiable. L'homme qui vit sur le plan de l'avoir, vit aussi en dehors de soi, dans l'illimité.

Que l'homme-masse ne se connaisse aucune limite et que rien ne lui paraisse en pratique impossible, le fait reçoit désormais son explication. Rien ne l'arrête : ni la mesure dans la critique, ni la pitié dans la guerre, ni la pudeur dans l'amour, ni la politesse dans les rapports sociaux, ni le sens des convenances ou du ridicule. Il ne supporte aucune entrave morale.Il est sans moeurs. Quand, le dimanche, dans cette charmante vallée de l'Ourthe où j'habite et qui est devenue l'exutoire hebdomadaire de l'ennui urbain, j'entends les voix de centaines de jeunes gens et de jeunes filles hurlant des chansons graveleuses ou stupides, pour tuer le temps, pour s'efforcer d'être, pour remplir l'affreux vide de leur vie, alors que la guerre gronde encore, que l'avenir est sans espoir, que la patrie saigne et se disloque, que leurs frères ont faim, que les prisonniers gémissent dans l'attente, j'ai la mesure de l'homme masse.

La mesure de l'Homme-masse est l'impudeur dans tous les domaines, qui n'est plus même de l'effronterie, du goût pervers vers du scandale, qui n'est plus même, hélas!, un vice, mais un tranquille abandon animal à soi-même, à un moi déréalisé et dont les rapports avec le réel ont été coupés par la civilisation rationalisée ambiante : comment des êtres qui vivent dans l'atmosphère intégralement artificielle des grandes villes modernes pourraient encore avoir le moindre soupçon d'une réalité humaine qu'ils n'ont jamais palpée, entre laquelle et leur âme s'est toujours glissé, incassable et inaltérable, le miroir du rationalisme leur renvoyant leur propre image divinisée? Cette impudeur consiste à s'exhiber tel qu'on est, sans égard pour autrui, dans une totale oblitération du bien et du mal, sans même une pointe de vanité et pourtant avec une sorte de satisfaction d'être soi, dans une illimitation qui est le signe de l'écroulement de l'être et que des intellectuels dégénérés appellent « ivresse cosmique », sans admettre aucune contrainte extérieure, surtout si cette contrainte est invisible, si elle est morale et si elle est transcendante. Comme nous le dirons plus loin, l'homme-masse admet le gendarme, il révère même en son cour pusillanime la force physique, il n'admet « ni Dieu ni maître ».

Pour l'homme ancien qui vivait dans le réel, la vie était limitée de tous côtés par la présence même du réel : son action avait une valeur et une saveur réalistes parce qu'il devait en tenir compte sans ruse, sans subterfuge, avec franchise et loyauté. On était toujours l'obligé de quelqu'un, naturellement, activement : supérieur humain ou céleste dont la qualité n'était pas niée. Les coactions et sujétions de toute espèce provenant du monde extérieur étaient considérées comme normales. L'homme nouveau, qui vit dans le fabriqué et dans les constructions innombrables que son génie logique a inventées et substituées au réel grâce à une science bénévole et comme nativement complice, a expulsé les vieilles murs basées sur l'obligation, la limite, la contrainte, la résignation, la nécessité, la discipline, la règle vivante, l'ascèse, qui impliquent là maîtrise de soi. Ayant asservi le monde par sa raison dominatrice, persuadé par ailleurs que les résultats des admirables efforts des hommes de science et des techniciens lui sont dus, délogé de la réalité concrète qui lui ferait immédiatement sentir ses limites, l'homme nouveau ne peut pas ne pas croire qu'il est seul à exister et comme il ne rencontre aucun obstacle dans le monde artificiel où il vit, le moindre contact avec le réel, qu'il ne peut tout de même pas expulser totalement, le froisse et l'exaspère. Les vestiges des institutions naturelles famille, métier, patrie, les autorités naturelles qui existent encore, seront considérées comme attentatoires à la dignité - disons à la faiblesse - humaine.
Le libéralisme est la doctrine philosophique de l'homme masse, étalée ou occulte, dirigeant ouvertement ses aspirations ou se dissimulant au contraire dans les replis des doctrines antagonistes qui viennent le rejoindre sur le même terrain jonché des menbra disjecta du corps de surcroît. Môme vivant sous un climat anti-libéral, l'homme-masse conserve sa caractéristique essentielle une insatiable concupiscence, un besoin vorace de s'accroître pour s'accroître, de s'épancher sans trêve au dehors. Pour conserver cette illimitation qui lui est aussi consubstantielle que l'expansion l'est au cancer, il supportera ce qui semblerait à l'homme normal les pires servitudes. Pourvu que soit sauvée cette possibilité essentielle qu'a le moi de s'infinitiser, de dépasser le niveau de son être authentique, de se boursoufler, soit à lui seul comme le virtuoso de la Renaissance, soit en s'appuyant sur un motif idéologique: nation, prolétariat, humanité, dont l'étendue varie en proportion de son vide et où il veut faire coïncider sa faiblesse, comme chez son innombrable successeur dégénéré à l'époque actuelle.

Rien ne lui paraîtra esclavage pourvu qu'il soit secrètement satisfait de soi et qu'il demeure persuadé que ses goûts, ses désirs, ses opinions, ses préférences sont les meilleures, même et surtout lorsqu'elles sont inhibées par quelque contrainte externe, tel le capitalisme par exemple pour le prolétaire, qui en fait ressortir le prix.

La masse est si intimement persuadée de sa propre excellence que cette conviction devient chez elle un aspect ontologique, attaché à son être même, et s'accompagnant dès lors au point de vue moral d'une insatisfaction foncière de ne point voir cet être-là apprécié à sa juste valeur. L'éthique de la masse est ainsi une éthique de la revendication qui lui permet de se complaire en son être entravé et de s'admirer soi-même tout en recherchant le plus haut niveau possible de bonheur. Et comme ces doléances, geignardes ou impératives, procèdent d'une illusion fondamentale et d'un détachement du réel, elles ne peuvent jamais être satisfaites ni individuellement ni collectivement. La masse, satisfaite de soi, sera donc, sans le moindre paradoxe, perpétuellement insatisfaite. La raison de l'homme de la masse tourne par nature à vide et s'élance, avec une: sorte de frénésie que nous mesurons aujourd'hui, dans le néant. De là une série de nouveaux caractères que nous allons maintenant parcourir.

ACTIVISME

Nous avons dit que l'homme-masse s'était élancé à la conquête du monde. Ce primat de l'action dans sa conduite et dans ses moeurs est indéniable et l'oppose fortement à l'attitude contemplative du païen et du chrétien qui l'ont historiquement précédé.
Est moral depuis deux ou trois siècles ce qui réussit et la justice accompagne l'heureuse issue de l'action. Le pragmatisme est la métaphysique de l'homme-masse, où, répondant à son désir inassouvi de fiction, la théorie, la règle et la loi sont construites et vérifiées par les nécessités de l'action conquérante. Cette action et sa systématisation doctrinale étaient pour ainsi dire imposées à l'homme nouveau par son rationalisme. Du moment que l'homme s'arrache au réel qui le conduisait à la transcendance, il n'a plus que la ressource de communiquer à cette réalité, désormais étrangère et indifférente et pour laquelle il n'éprouve plus aucun respect, les schèmes logiques de sa raison. pure et de la transformer selon leur modèle.
Au lieu de se laisser imprégner par les choses, par cette douce, lente et persistante vérité qu'elles distillent pour celui qui vit amicalement avec elles, il faut désormais qu'il aille vers elles en barbare qui veut les soumettre à ses injonctions.

Un incessant mouvement de transmutation de la réalité en artifice, que nous appelons « les merveilles de la technique » ou " les triomphes de la politique ", commence alors qui ne finira jamais parce qu'il ne peut finir que par une réinversion :totale ou par un impossible épuisement du réel. L'homme nouveau est condamné à rationaliser et à techniciser la nature, de même qu'il est condamné à modifier sa philosophie du monde en fonction des résultats atteints ou espérés qui lui donnent consistance.
Le pragmatisme de l'homme-masse est donc un rationalisme plastique qui réforme et remanie sans cesse ses schèmes logiques à imposer au réel, sans autre règle que celle de l'opportunité la plus triviale. Aussi voyons-nous les deux grands systèmes de moeurs issus du rationalisme : le capitalisme et le socialisme transformer profondément leur appareil doctrinal sans se soucier des contradictions accumulées. Sans doute la direction générale demeure-t-elle la même, mais les pièces du mécanisme changent. Le capitalisme et le socialisme ne peuvent fonctionner qu'en s'usant et en se renouvelant sans cesse, dans une lutte épuisante avec une réalité qui leur demeure à jamais inassimilable et qui, resurgissant perpétuellement en dépit de leurs efforts de rationalisation et de technisation, les contraint à se modifier et même à se transformer de fond en comble.

Or l'essence même de ces variations se découvre dans une substructure longtemps cachée et dont l'érosion de la surface humaine montre de jour en jour la présence le nihilisme. L'homme-masse professe, comme il respire, cette « philosophie du non » que M. Bachelard attribue au savant moderne pour sa gloire et qui n'est sans doute que la projection, sur le plan scientifique, de l'attitude fondamentale de nos contemporains en matière de moeurs. Il dit non à tout ce qui l'a précédé, à tout ce qui lui paraît désuet, dépassé, bref à tout ce qui ne correspond pas au rythme actuel et strictement actuel de ses désirs. Il s'extasie devant « le dernier modèle » mécanique et juge ridicules tous ceux qui l'ont pourtant préparé. Le passé est vraiment mort pour l'homme-masse qui ne lui accorde que dédain.

Mais ce nihilisme ne porte pas seulement sur la valeur de la durée et des objets qu'elle consacre - rien n'est plus étranger à la mentalité moderne que la tradition ou le développement newmanien -, il atteint surtout la réalité elle-même qui, sous la contrainte de la fiction, subit une transmutation continue et systématique. C'est au fond parce qu'il nie le réel et qu'il ne communique plus avec lui, ni par en bas par l'intermédiaire d'une perception sensible harmoniquement concordante aux forces de la nature,. ni par en haut dans une commune soumission à la transcendance, que l'homme-masse est amené à modifier constamment son apriorisme. Cette négation le laisse sans pivot, sans pierre d'angle, sans appui, si bien que l'action qu'il déclenche se meut et se dialectise sans arrêt dans un monde où nul objet réel ne spécifie, ne fixe et ne détermine, parce que le rationalisme lui a donné l'habitude de ne tenir compte que de la raison, c'est-à-dire pratiquement de sa raison, dans l'analyse des faits. Les théories justificatrices de l'action pourront donc varier sans troubler le moins du monde l'homme-masse; tout passe, rien ne demeure, sauf moi-même, telle est sa maxime. Il ira donc de l'une à l'autre avec la plus grande aisance pourvu que soit sauf leur caractère commun de fiction qui le laisse libre.

On se plaint de l'abondance des idéologies et de leur pesante armature. En fait, l'homme-masse les admet toutes en leur commun dénominateur et les accueille avec avidité parce qu'elles lui permettent de continuer son travail de sape du réel. Installé dans l'illusion qui le flatte, il assiste impassible à l'effondrement d'un monde qui le soutient, qu'il ignore et qu'il détruit aveuglément.

Un des, plus subtils idéologues de notre temps, Alain, nous livre la formule de ce nihilisme et le secret de la succession des idéologies : « L'esprit est ce qui nie, écrit-il, ce qui réfute, ce qui. jette négligemment les pièces de l'expérience, idées aussi, tout. ». Et il ajoute à la louange de son humanisme intégral du non « A refuser tout, on a tout ». Cet étrange ascétisme du réel, cette volonté mystérieuse de ne rien accepter de ce qui est, relève sans doute de la psychologie vulgaire de l'enfant gâté qui refuse la partie pour avoir le tout et le tout lui même ; pour avoir plus encore, suivant la ligne générale de l'homme-masse qui n'accepte aucune limite, mais elle procède également de l'intime persuasion qu'on est seul au monde, que rien n'est que soi-même et que, dès lors, à nier tout le reste, on a le tout véritable. Or c'est là l'épure même du rationalisme qui nie à la fois la transcendance et le sensible qui l'annonce et le symbolise, pour que le rationnel, selon la parole fameuse, soit réel et le réel rationnel.

LAICISATION DE L'HOMME ET DE LA SOCIETE

L'homme-masse ainsi créé est un être essentiellement areligieux. Nous entendons par là, non point qu'il est démuni de tout instinct religieux (bien que certains essais aient été rigoureusement tentés d'une suppression radicale du sens du divin et d'un athéisme concret absolu), mais que cet instinct religieux se trouve privé de son terme normal : la transcendance, et que, dénué de tout moyen régulier d'expression, refoulé dans la pénombre de l'inconscient, il se tourne spontanément vers la glorification de l'homme par l'homme. Cette autodéification inavouée,et dès lors d'autant plus destructrice, prend la forme universelle d'une satisfaction insatisfaite. L'homme-masse est satisfait de soi, pénétré de son importance, ivre d'être sa propre fiction. D'autre part, le rationalisme passé dans les moeurs l'accoutume à n'admettre aucune instance supérieure : « l'homme est la mesure de toutes choses ». L'homme-masse est ainsi celui qui veut à la fois, consciemment ou inconsciemment, une société intégralement laïcisée et intégralement « humanisée », c'est-à-dire mise au niveau de l'homme, de ses besoins, de ses goûts, de son désir de jouissance et de bonheur terrestres. Pour l'homme-masse, la société est essentiellement au service de l'homme.

Cette conviction, où éclate l'autosatisfaction que l'homme-masse éprouve de lui-même, est admise aussi bien par les partisans d'une dictature de l'Etat en vue de la conservation du peuple et où la communauté populaire, prise sous une forme quelconque, restreinte ou élargie, tend à s'idolâtrer elle-même, que par les théoriciens du libéralisme qui mettent la société au service de l'individu ou de l'humanité, et par les chrétiens qui, misant sur une fallacieuse distinction entre l'individu et la personne, soumettent l'individu à la société et la société elle-même à la personne humaine. Les moeurs sociales sont dominées par elle, aussi bien chez les réformistes de tout acabit, qui abondent à notre époque, que chez les profiteurs d'un état social en complète déliquescence. C'est pourquoi la société moderne ne peut plus être qu'une société profane, détachée des dieux de la Cité et de l'Eglise, de tout esprit religieux ou de religation, et qu'opposée aux types naturels de société qui la précédèrent, elle est en état de révolution permanente afin de maintenir sa séparation. C'est pourquoi, en cette société si profane, on n'a jamais tant parlé de « mystique » : la nature comprimée se venge !

Par rapport à la conception antique et médiévale de l'homme comme être religieux, c'est là un changement absolu de perspective. Nos pères ont admirablement vu que l'inclination qui tend l'homme vers Dieu et celle qui l'incite à la vie en société constituent une seule et même tendance de l'être humain. Ils savaient d'instinct, parce qu'ils étaient équilibrés, que sans une dépendance reconnue et vécue dans les moeurs vis-à-vis d'un être supérieur, il n'y a aucun groupement social possible.La cité antique s'est entièrement édifiée sur le sentiment filial de soumission pieuse à l'autorité des ancêtres divinisés ; le Moyen-Age a placé la société tout entière sous le signe du Christ. Réciproquement, ils percevaient l'impossibilité pour l'homme de s'élever jusqu'à l'intuition d'une valeur transcendante sans une vie sociale sainement et fortement constituée. C'est un thème commun à la philosophie grecque et à la théologie chrétienne que la vie en société civilisée est indispensable au développement intégral des facultés humaines et, par là, à la connaissance du divin. L'homme connaît le transcendant et fait partie de la société parce qu'il est zôon politikon, animal politique, appelé à vivre dans une entité policée. Ce n'est point à raison pure, ni à une spiritualité évanescente

Ton règne est arrivé, esprit pur, roi du monde,

que les .Anciens se confiaient pour atteindre Dieu et pour fonder la société, encore moins pour se diriger eux-mêmes. Ils plaçaient certes très haut la raison et la conscience, mais ils savaient qu'elles ont besoin, pour diriger efficacement la conduite humaine, pour connaître le divin et le social, d'être éduquées, purifiées et comme libérées d'une fausse plénitude par ce contact permanent avec l'expérience du concret que seule l'appartenance à l'animalité en ce qu'elle a de plus noble, accorde à l'homme. En somme, l'être humain n'émergeait pour eux sur le plan religieux et social que dans la mesure où il est un esprit incarné dans la vie.

Dès lors, l'individu leur paraissait devoir être subordonné à la société comme il devait se soumettre à Dieu. L'homme qui est, non point raison pure, mais raison immergée dans un corps, est un être notoirement imparfait qui ne peut prétendre, sans hybris ou péché, à s'égaler au divin et qui doit sortir de son isolement et s'unir à autrui pour acquérir la perfection qui lui est dévolue. Toute l'Éthique à Nicomaque, ce bréviaire de la morale antique, est basée sur cette idée capitale que le mouvement de l'homme vers son semblable afin de constituer la Cité et le mouvement de l'homme vers Dieu pour atteindre le bonheur constituent un seul et même élan : la vie sociale et la vie contemplative sont donc foncièrement identiques et l'homme n'est concrètement homme qu'en se soumettant à leurs lois.

Il n'est donc nullement étonnant de constater la dépendance de l'individu par rapport à la société dans l'Antiquité et au Moyen-Age. Cette sujétion - dans toute la beauté du sens des mots politès, civis, sujet - est toute différente de celle que nous, modernes, imaginons volontiers sous le nom Etatisme. On peut même dire qu'elle lui est irréductiblement opposée. Le primat de la société sur l'individu valait ce que valent les valeurs religieuses qu'elle admettait comme constitutives de son essence. La grandeur de la cité antique, fondée sur la continuité de la famille, et de la société médiévale dont le chef est le représentant de Dieu, dérive de là. Il ne s'agit nullement ici d'une divinisation du social ni de quelque monstrueuse transformation du groupe en idole, mais de l'affirmation, fondée sur l'observation et sur l'histoire des peuples libres et prospères, de la nécessaire complémentarité du social et du religieux.

Une société qui a perdu sa religion est tôt ou tard, au sentiment des Anciens, une société qui meurt, qui perd son caractère policé, qui n'est plus que le contraire d'elle-même.
La désanimalisation - toute théorique -, la laïcisation de l'homme par le rationalisme, la suppression des valeurs religieuses et la refonte intégrale de la société par la production d'un homme nouveau sont ainsi des phénomènes connexes et inséparables. Dans ce dernier but, le rationalisme moderne fait appel, avec une naïveté sans pareille qui mesure jusqu'à quel point la fiction est son état normal, à une prise. de conscience des nécessités de la vie en société. C'est sur un patron laïc et scientifique qu'il nous a proposé et qu'il nous propose encore ses réformes - sans préjudice de l'appel inévitable aux divers instincts, ou d'une divinisation subreptice du principe politique pourtant émondé de toute excroissance religieuse, ainsi que le montrent l'exemple de la France révolutionnaire où la fameuse Déclaration des Droits fut, selon le mot de Thouret, en 1791, considérée comme une nouvelle Bible, et celui de tant
d'essais contemporains. L'homme-masse atteint là le sommet de la satisfaction : il coïncide avec les grands concepts abstraits dont il s'enivre, le Droit, la Justice, la Liberté, le Peuple, le Travail, etc..., avec une ardeur d'autant plus grande qu'ils dépendent désormais de lui seul et non plus d'une transcendance disparue.

Or, comme le note l'illustre pédagogue Förster, « tous ceux qui veulent écarter la vieille conception religieuse de la vie sont en proie à cette grave erreur, si éloignée de la vie, que l'être humain peut se soumettre aux nécessités morales de l'existence en commun uniquement par intérêt social conscient. Ils ne se rendent pas du tout compte des sacrifices tout à fait extraordinaires, qui sont ainsi imposés à l'individu en faveur de l'ordre moral, sacrifices que l'on accepte volontiers au nom de biens supérieurs, mais non par simple soumission pieuse aux lois de la vie commune. Peut-être serait-il possible à quelques individus à dispositions particulièrement sociales ou dépourvus de tempérament, mais la plupart, après que tout horizon supérieur se sera, évanoui, concilieront avec la parole de saint Paul « Alors, buvons et mangeons et soyons joyeux, car demain nous serons morts ». C'est ce que le sociologue américain F. L. Alleu appelle the eat-drink-and-be-merry-for-tomorrow-we-die spirit dont toute la génération de 1920 a été selon lui infectée.

Le durcissement de la conscience morale en est l'inévitable conséquence. L'homme-masse n'étant plus uni à ses « frères » que par un lien social, juridique, idéologique ou pseudo-mystique, en tout cas strictement humain et rien qu'humain, voit sa conscience morale s'assimiler peu à peu à sa conscience sociale et revêtir les mêmes caractères. Conscience morale et conscience sociale marchent en effet toujours de pair, non seulement parce que l'homme est naturellement un être moral aussi bien qu'un animal social, mais parce que toutes deux sont des conscience reliées. Nous venons de le dire de la société. Il en est de même de la conscience morale individuelle. En effet, si le propre de la conscience morale est d'approuver ou de désapprouver ses actes ou les actes d'autrui, elle ne peut accomplir sa mission sans se reférer par là même à un principe concret. Par la conscience, je domine ma vie et je la juge.

Or cette primauté du je sur le moi implique de toute évidence que je ne me confonds pas avec mon moi, avec ma vie, que ma vie m'a été donnée et qu'elle dépend dans sa nature même d'un principe. Ce principe ne peut être ni le je lui-même, à peine de verser dans un dualisme absolu contre lequel la conscience proteste et qui détruirait sa fonction en détruisant le rapport du moi au je, ni une idée abstraite dont l'existence est mentale et se trouve greffée sur l'existence du je, mais un principe réel, existant concrètement et indépendamment du je.C'est ce que le bon sens populaire - du temps où il existait encore - a toujours constaté lorsqu'il voyait dans la conscience morale un rayon de la conscience divine : signatum super nos lumen voltas toi, Domine. Sans ce critère concret, la conscience morale n'est plus qu'un mot, l'homme doit radicalement abdiquer le pouvoir de juger ses actes. Un seul recours lui est permis : l'appel aux entités abstraites dont sa conscience sociale est peuplée.

Le niveau moral se mesurera donc pour l'homme-masse au niveau idéologique; la conscience sera réglée par le rapport social. Or, si l'on y prend garde, le lien social; est ici dépourvu de tout élément moral par ablation de la Transcendance. Dans un régime où la conscience sociale et la conscience morale sont reliées, le droit se maintient par lui-même, en vertu de sa dépendance à l'ordre voulu par le Législateur suprême. Dans un régime qui renie la religation, il ne peut se défendre que par la force et par la contrainte policière. L'homme-masse qui s'y insère ne connaîtra donc que le gendarme. En dehors de cette présence, tout lui sera permis. Notons en passant que c'est là une disposition expresse des législations modernes hors de la loi, chacun n'agit qu'à sa guise. Nous touchons ici à nouveau la filiation de l'homme-masse et son très libéral acte de naissance. Il est évident que l'initiative, la délicatesse et l'acuité de la conscience morale n'en peuvent être qu'émoussées. N'étant plus préservée par son principe, comment la conscience ne se rouillerait-elle pas?

On dira que la prise de conscience du lien social y supplée et que dans une société régie par l'un ou l'autre des grands concepts abstraits que nous connaissons, la conscience morale se trouve suffisamment éclairée? Ne faut-il pas plutôt dire emprisonnée? Le propre de la conscience morale est en effet d'être placée à chaque instant devant des situations diverses et des cas concrets différents. La prise de conscience sociale ne fera qu'accentuer la sclérose en la.canalisant dans une direction unique et stéréotypée. Elle servira de conscience, comme dit Augustin Cochin, à ceux qui n'en ont pas. Elle sera cause d'hypocrisie ou de fanatisme, sinon des deux à la fois. Ne sont-ce point là des traits de l'homme-masse, tels que la guerre les a encore soulignés?

Mais il y a plus. Pour la plupart des hommes, la présence au sein de la conscience d'une réalité concrète qui la transcende et l'éclaire, est à peine perceptible. Cette irradiation est le lot des âmes raffinées, toujours rares, encore qu'elles servent d'exemples aux autres. Ce qui en tient lieu, c'est alors communément les influences subies, la coutume, la tradition, l'expérience que la sagesse des pères transmet aux enfants, le contact effectif avec d'autres êtres de qualité plus élevée, et surtout la présence continue d'un passé sans tâche et sans remous qui domine la vie présente et permet de la juger. L'immense majorité des hommes continuent d'avancer dans la droite voie morale parce qu'ils ont toujours ainsi fait, eux et leurs ancêtres. Leur passé probe, fait de mille habitudes vertueuses régulièrement transmises, est pour eux le substitut naturel de la conscience fine. Le rationalisme arrache l'homme aux bénéfiques influences du passé.

Or, comme le note Gabriel Marcel, « secouer le joug du passé, c'est uniquement en fait se livrer à l'instant, c'est s'interdire sous une forme quelconque tout engagement, tout voeu quel qu'il soit ». Cette remarque, relative au cas d'André Gide et à la libération que prêchent les Nourritures Terrestres, nous montre combien la mentalité de l'homme-masse, infidèle à toutes ses promesses, incapable de refréner ses désirs mobiles et violents, rompant toutes les conventions, tous les traités, tout ce qui lie, a pénétré jusqu'au centre le plus subtil de l'intelligence contemporaine.

Il est évident qu'une société d'où les valeurs religieuses ont été extirpées ne peut subsister qu'en vertu de la vitesse acquise. L'homme-masse ne s'en est pas aperçu, non seulement parce qu'il est aveugle et que son apostasie l'a décérébré, mais parce que les découvertes des XIX, et XXe siècles dans l'ordre de la culture matérielle tout persuadé qu'une société gorgée (les biens de ce monde pouvait poursuivre sa marche en avant dans une parfaite indifférence vis-à-vis de l'Absolu. La félure sinistre de 1914 a été considérée par lui comme un simple accident aisément réparable. L'homme-masse est résolument entré dans la voie de la laïcisation absolue et de l'athéisme vécu. L'historien anglais Christopher Dawson le note dans son ouvrage capital Religion et Progrès « Nous sommes entrés dans une nouvelle phase de culture, que nous pourrions appeler l'âge du cinéma, dans lequel les plus étonnantes réussites de la technique scientifique sont consacrées à des objets purement éphémères, sans aucun souci de leur justification dernière. On a l'impression de voir se lever une société nouvelle qui ne reconnaîtra aucune hiérarchie (ni valeurs, aucune discipline intellectuelle, aucune tradition sociale et religieuse, mais qui vivra pour la minute présente dans un chaos uniquement fait de sensations. Il est très possible de concevoir une telle société. On en trouve le prototype dans les grandes cités de l'Empire romain, qui vivaient pour les jeux de l'amphithéâtre et du cirque, mais il est évident qu'une telle civilisation ne peut rien nous offrir pour le futur, sinon la désintégration sociale ».

En même temps qu'il rompait avec la transcendance et qu'il optait pour l'immanence la plus vulgaire et la plus immédiate, brisant avec la tradition historique et avec l'ordre naturel, l'homme-masse, d'un même mouvement, créait à son profit une nouvelle forme de l'Etat dont nous avons sous les yeux le développement titanesque. L'Etat moderne dont la puissance se répercute instantanément avec une vigueur foudroyante d'un bout à l'autre du corps social est une création de l'homme-masse, adaptée à sa mentalité mécanisée, rationalisée, anonyme, et qu'il s'imagine lui appartenir. Devant les difficultés de la vie, grandes et petites, l'homme-masse en appelle à l'Etat et aux moyens gigantesques dont son inertie l'a pourvu. Pour que tout « marche » mécaniquement, à son gré, au rythme même de sa vie machinisée, l'homme-masse tolère tous les sacrifices, il admet avec la plus grande facilité la contrainte, le despotisme, l'esclavage. Le point fixe, immobile, qu'il vise dans sa marche en avant n'est-il pas sa propre apothéose? L'Etat ainsi conçu accorde à l'homme-masse une vie dépourvue d'inquiétude, assurée de tout obtenir sans effort, sans risque, sans usure : c'est là le bonheur de l'homme-masse, sa satisfaction la plus intense, surtout lorsqu'elle est accompagnée de la conviction qu'il est « le maître », que ses chefs sont ses premiers serviteurs, murmurée à l'infini par les parasites que tout corps social et a fortiori une société en décadence porte en elle.

En retour, l'homme-masse le choie, le soigne, le considère comme un dieu dispensateur de tous les biens et, si ces « biens sont des maux, de maux qu'il peut supporter pour atteindre au plus grand bonheur possible. Le phénomène de double parasitisme ou de symbiose, dont nous avons parlé dans un ouvrage antérieur , s'accomplit ici en toute sa perfection : l'homme-masse se nourrit de l'Etat et l'Etat se nourrit de l'homme-masse. Telle est la conception moderne de la vie sociale laïcisée, symbolisée par le Catoblépas.

L'homme-masse est parvenu aujourd'hui à son apogée : il ne respecte plus rien, il ne respecte plus rien parce qu'il n'a plus rien à respecter, le monde entier lui renvoyant sous ses millions de facettes sa propre image. Aussi l'homme-masse est-il insatisfait et son insaitisfaction éclate-t-elle au dehors sous forme de destruction. La satisfaction qu'il recueille d'un rationalisme qui l'a fait naître, qu'il ne veut et sans doute qu'il ne peut abjurer, le détourne de. la tradition, des enseignements du passé, de l'expérience accumulée par le temps où il pourrait, s'il avait des yeux pour les voir, contempler les exemples d'une vie sainement humaine, avec ses défauts inévitables, mais avec ses qualités vécues, dûment éprouvées par les siècles. L'insatisfaction qu'il a de lui-même, causée par le modèle de rationalité parfaite et de domination intégrale de la nature que le rationalisme lui a transmis, le pousse à détruire les ébauches successives qu'il se trace de son être. En croissant en âge et sans doute aussi en puissance, l'homme-masse est entraîné par une dialectique de l'anéantissement dont le génie de Marx a pressenti les phases - sans pouvoir les clôturer sinon par une fiction rationnelle - vers la subversion complète de tout ce qu'il avait acquis et même de la civilisation matérielle dont il était si fier.
Le sens de la guerre actuelle s'éclaire par là, elle est une étape dans la voie qui mène du rationalisme à la barbarie, elle est le trait d'union entre ces termes jumeaux. L'homme est placé désormais entre deus non-êtres égaux celui du Passé disparu, celui de la Raison pure triomphante, double déraison.

- PHILOSOPHIE DES MOEURS CONTEMPORAINES - MARCEL DE CORTE

ED. Librairie deMédicis. 1944

 

Marcel de Corte

Biographie..

De la dissociété..

Fin d'une civilisation..

Philosophie des moeurs contemporaines..

Mutation de l'homme..

Sauver notre civilisation..

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L'homme contre
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Gustave Thibon


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