Chroniques de Marcel de Corte
Le collectif n'est rien d'autre que le vide et Socialisme maladie de l'esprit maladie De l'Europe réelle à l'Europe mythique Marxisme et nationalisme arabe
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LE DEBAT SUR L'INCIVISME
La récente séance de la Chambre déborde d'enseignements. Une fois de plus, s'est vérifiée la vieille prédiction de Samuel Johnson " Le patriotisme peut devenir le dernier refuge des coquins." Le diagnostic est dur. Il faut le maintenir. Quiconque trompe autrui sur la qualité de la marchandise qu'il présente, mérite le nom que le rude moraliste anglais lui assène. Ces débats sur l'incivisme peuvent se résumer en une brève formule : la morale au service de la conquête du pouvoir. Il est aisé d'en administrer la preuve. L'opposition socialiste et libérale - sans parler de quelques petits Machiavels du Parti social-chrétientien lui-même - ne cache pas qu'elle veut renverser le gouvernement et gouverner à son tour. Depuis plus de deux ans, elle est sevrée des joies, des prestiges et des profits du pouvoir. Sa faim croît et , s'exaspère. S'il faut traîner deux ans encore, elle risque de périr d'inanition. La ficelle est grosse, mais le Parlement et le bon peuple en ont vu bien d'autres ! Qui veut la fin, veut du reste les moyens. Et depuis l'affaire royale, l'opposition nous a montré, démontré, prouvé, dans une irrécusable lumière, qu'elle ne répugnait à l'usage d'aucun instrument, fût-il vil, d'aucune arme, fût-elle abjecte. Quiconque relit, comme moi, de temps en temps,, les discours de ces Messieurs, pour renouveler le stock d'un mépris qu'il distribue largement à cause du grand nombre des nécessiteux, est instruit pour toujours sur la qualité de leur machiavélisme. Et quel meilleur moyen que la morale pour abattre un adversaire ? Il faut être aveugle pour ne pas l'apercevoir. Grâce à cet admirable instrument qu'est la morale, l'ennemi apparaît ignoble aux yeux de la foule qui applaudit à sa chute, et le vainqueur, rayonnant au dehors son incorruptible honnêteté, déployant le drapeau de la vertu, se couvre de gloire et se laisse gentiment hisser sur le pavois. J'avoue étre fasciné par cette étonnante pitrerie psychologique. Je la contemple comme un badaud un spectacle de foire, Je donnerais gros pour connaître ce qu'il y a dans l'âme de M. Buset, lorsqu'il s'affirme écoeuré par l'immoralité gouvernementale, ou dans la poitrine de M.Spaak, lorsqu'il déplore le manque de vigueur patriotique du ministère. Je donnerais méme quelques sous dévalués pour savoir ce qui se passe dans l'esprit de M. Eyskens lorsqu'il accorde un brevet de véracité à M. Spaak. Est-ce duplicité ? En ce cas, il faudrait dire de ces Messieurs qu'ils sont d'assez bons bateleurs, connaissant les trucs du métier, Si leur morale n'est guère celle qu'on attend du commun des mortels, ils ont du moins cet avantage d'être experts dans l'art de l'illusion. Je crains fort, cependant, qu'il faille opter pour l'hypothèse contraire. Ces gens sont convaincus que la morale patriotique s'identifie à leur personne. En quel autre endroit plus admirable descendrait-elle pour s'incarner ? Quoi qu'en pense le maudit professeur qui sévit dans la « Libre Belgique », diront-ils, nous ne nous servons pas de la morale patriotique pour abattre le gouvernement, c'est la morale patriotique qui emprunte le modeste canal que nous sommes pour inonder, de son incoercible indignation, les libérateurs des inciviques. Nous sommes simplement les porte-parole de la réprobation populaire. Il y a seulement un tout petit défaut dans cette argumentation : à qui profite ce patriotisme superbement étalé ? Comme par hasard à ces Messieurs ! Lorsqu'ils invitent le gouvernement à céder la place, au nom de la morale outragée, il est un tantinet désagréable de constater que cette place leur est réservée. . Ils me font invinciblement penser à cette petite scène dont je fus un jour le témoin dans un tram bondé : un voyageur au verbe haut tonnait contre les jeunes gens assez mal éduqués pour rester assis alors que tant de dames et de vieillards vacillaient sur leurs jambes dans la cahotante machine; un éphèbe sensible à ce vertueux discours se leva, rougissant; alors - O merveille incomparable - lançant un regard olympien qui écarta tous les autres candidats, le déclamateur s'assit, satisfait, sur le siège abandonné. Je suis prêt à vous le jurer : personne ne protesta. Je n'avais pas encore observé les moeurs parlementaires à cette époque. Je ne savais pas non plus avec quelle innocence l'opinion avale les pilules les plus amères, pourvu qu'elles soient enrobées de morale. Elle recherche passionnément à qui le crime profite. Magnifiquement désintéressée, elle ignore à qui la vertu est un avantage. J'ai beaucoup appris depuis lors. Marcel DE CORTE - La libre Belgique - 25 novembre 1952 |
Marcel de Corte
Philosophie des moeurs contemporaines.. Sur le totalitarisme |
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