Chroniques de

Marcel de Corte

 

La hantise de la politique

Le bonheur collectif

Le collectif n'est rien d'autre que le vide et Socialisme maladie de l'esprit maladie

Christianisme et communisme

Socialisme et christianisme

De l'Europe réelle à l'Europe mythique

Le débat sur l'incivisme

Où va l'islam

L'orthographe et l'éducation

Politique et philosophie

Politique et mystique

L'Islam et le nouvel Islam

Marxisme et nationalisme arabe

L'esclavage collectivist

 

" L'Etat est cette grande fiction sociale à travers laquelle chacun essaie de vivre aux dépens de tous les autres " Frédéric Bastiat

Sauver l'occident; et en premier lieu de lui-même.

L'eclavage collectiviste

La grève de Lodz, comme l'insurrection de Budapest, est déjà Oubliée. On a toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui, L'inertie de la mémoire occidentale est à cet égard prodigieuse : avec une régularité mécanique, aujourd'hui efface les nouvelles de !a veille. Si « stupide > qu'il ait été, le XIXe siècle est bien supérieur au XXe : les malheurs de la Pologne hantèrent pendant des mois la pensée européenne. Il est vain d'ajouter qu'ils étaient dus aux tsars. Le régime communiste bénéficie toujours de l'impuissance du souvenir. Des kilomètres d'avenues souriantes s'ornent du nom de Staline alors que les martyrs de Katyn attendent encore de dénommer la plus sombre et la plus vulgaire des impasses.
Que les grévistes de Lodz aient été obligés de reprendre le travail sous la contrainte de l'armée et de la police, ne signifie rien pour l'Occident insensible aux évidences.


Le communisme a beau proclamer sans vergogne au monde que l' Etat est non seulement maître chez lui des moyens de production mais des travailleurs eux-mêmes, personne ne s'aperçoit que le système de l'esclavage, au sens le plus strict du mot, pèse encore sur des centaines de millions d'êtres humains. Rien n'est changé depuis Varron le vieill écrivain romain, qui divisait les instruments de travail en trois catégories« l'espèce parlante (les esclaves), l'espèce à voix inarticulée (le bétail), l'espèce muette (les véhicules) ». La situation s'est plutôt fortement aggravée depuis lors, puisque l'esclavage antique, spécifiquement agricole, était astreint au rythme alternatif des tensions et des détentes saisonnières que la technique moderne a éliminé. Il semble que l'immense effort du christianisme pour rétablir l'homme en sa dignité de fils de Dieu ait été vain...

On peut se demander les raisons de la persistance de d'esclavage. Elles sont tellement méconnues qu'il est nécessaire de les souligner nettement.
La première est la substitution de la propriété collective à la propriété individuelle. Rien ne conduit plus sûrement à l'esclavage que ce changement. Il suffit de réfléchir quelques instants pour le voir.
La propriété collective des moyens de production, qui est l'âme même - si l'on peut dire - ou l'armature de tout socialisme, inclu l'asservissement de tous les travailleurs et en particulier des plus humbles à l'appareil de l'Etat et à la minorité qui le commande, parce qu'elle ne peut s'exercer sans corollaire. Prétendre que la collectivité est propriétaire des moyens de production est un mythe. Cette fiction ne peut s'imposer aux travailleurs que par la violence ou par cette forme de la violence qu'est la persuasion mensongère qui les subordonnent totalement aux propriétaires effectifs de l'économie collectivisée
Cela se démontre.
Un des rares socialistes qui n'a point abdiqué son indépendance d'esprit ni sa lucidité devant la politique, M. Lucien Laurat écrivait récemment : " Il n'y a nulle part une formation ou un système économique où tous les moyens de production d'importance nationale ou internationale seraient propriété collective. L'expérience a démontré que chaque fois que les moyens
de production excèdent des dimensions qui peuvent varier selon les industries, mais qui, en tout cas, demeurent assez limitées, la collectivité se montre incapable de conserver le contrôle effectif de ce qui lui appartient en vertu de la loi. Au delà de certaines limites, la propriété collective devient une ficfion, si larges que soient la démocratie et le pouvoir de contrôle dont jouit la collectivité( professionnelle, régionale, nationale ou internationale).. Les organes exécutifs nommés par la collectivité et chargés de gérer la propriété collective se substituent à la collectivité parce que celle-ci n'est pas en mesure d'exercer à bon escient les droits que la loi lui confère ».
Rien n'est plus exact, Le droit de propriété ne se définit pas seulement en fonction de textes juridiques - l'humanité s'en est passée pendant des millénaires ! mais par la disposition réelle. La propriété se prouve en l'exerçant, comme le mouvement par la marche. Dans toute économie communiste, le véritable propriétaire n'est pas la communauté, ni même la Nation ou l'État, mais les dirigeants en chair et en os qui détiennent les commandes du pouvoir et qui siègent au sommet du Parti. C'est l'évidence même.
Mais pour dissimuler leur énorme arbitraire, les beati possidentes du Parti doivent non seulement inculquer à la collectivité par une propagande effrénée qu'elle possède la propriété intégrale des moyens de productions moyens de production, mais surtout la contraindre à l'exercer par le seul moyen dont elle dispose: le travail. Une propriété où la marque du travail ne s'imprime pas n'est pas une propriété, sauf d'une manière nominale. Elle menace ruine. Elle tend à disparaître. Elle s'anéantit à la longue comme propriété, comme ces maisons et ces Messes abandonnées par leurs possesseurs dans certaines régions de la France. Elle devient ses res nullius, la chose de personne. La propriété ne se garde que si elle est, en quelque sorte, le prolongement physique de son possesseur et dans la mesure où de propriétaire fait, pour ainsi dire, corps avec elle.


Il faut donc que les travailleurs en régime collectiviste se soudent chacun aux moyens de production ;dont ils sont fictivement les maitres et que possèdent réellement les chefs du Parti. Ceux-ci ne disposent pas seulement des choses mais de leur personne. C'est la définition même de l'esclavage. Que l'esclavage soit obtenu par la persuasion ou par la coercition importe peu en l'occurrence. Le fait est là, qui crève les yeux : régime communiste et régime esclavagiste sont synonymes. L'économie colletivisée est une pyramide dont la base est composée d'esclaves et dont la pointe seule est libre. ,
On rougit de devoir appeler le .raisonnement au secours de l'évidence.


L'autre cause de l'esclavage est l'athéisme communiste. Joseph de Maistre l'a démontré en quelques phrases lapidaires : « Le gouvernement seul ne peut gouverner >. C'est une maxime qui paraîtra d'autant plus incontestable qu'on la méditera davantage Il a donc besoin, comme d'un ministre indispensable, ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'Etat, ou de la force divine qui, par une espèce de greffe sprituelle, détruit l'âpreté naturelle de ces volontés et les met en état d'agir ensemble sans se nuire...: Toutes les fois qu'on peut amortir ces volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société, un service sans prix.


Qui dit société dit lien. Si ce lien n'est pas garanti par une puissance supérieure à l'homme; s'il est livré à la précaire et changeante volonté humaine, il ne reste plus pour le maintenir que le recours a la contrainte. L'athéisme gouvernemental implique l'esclavage comme le principe sa conséquence. On saisit ici sur le vif ou plutôt sur le cadavre, l'affinité qui rassemble le collectivisme et l'athéisme L'un ne va pas sans l'autre dans le monde moderne. L'histoire révèle qu'ils progressent parallèlement.


Conclusion très simple et très lumineuse : l'abolition.de l'esclavage est en raison directe du progrès de la. propriété individuelle dans l'ordre de la matière et de l'avancée de l'Évangile dans les âmes. Telle est la leçon de LodZ

Marcel De Corte - La Libre Belgique - ( Mardi 27 août 1957 )


Collectivisme et individu


J'ai toujours admiré la désinvolture avec laquelle la plupart des hommes politiques actuels et leurs conseillers traitent l'individu, l'homme de chair et d'os. Leur formation professionnelle, axée sur le maniement des grands nombres, des partis, des majorités, des moyennes, etc..., les disposent indubitablement à mettre entre parenthèses, comme une quantité négligeable, ce pelé, ce galeux, qui n'a d'autre tort que d'exister et de résister à son absorption dans le vaste troupeau commis à leurs soins. La société serait si facile à diriger s'il n'y avait pas ces maudits gouvernés qui regimbent sans cesse, si tous les individus pouvaient être réduits à l'anonymat d'une collectivité unique ! A un tas de sable dont les grains sont à peu près semblables, on fait prendre toutes les formes, sans rencontrer de résistance.


Heureusement, la nature a doué l'individu de défenses.


Et d'abord l'individu naît dans une famille. Il trouve dans son berceau un héritage de coutumes et une manière d'envisager la vie qui s'incorporent si puissamment à son être qu'il est à peu près impossible, sauf exception, de les en détacher.


Il entre en outre dans un concert de familles avec lequel il est de plain-pied parce qu'elles ont le même genre de vie que la sienne. Il s'en assimile à nouveau la substance. Si l'on appelle classe, dans un sens qui est aux antipodes de l'interprétation marxiste, cet ensemble de familles qui partagent le même style de vie et ont la même optique de l'existence, il faut dire que l'individu se prolonge spontanément dans sa classe. Le même individu s'insère dans de nombreuses autres communautés restreintes dont le cadre professionnel est assurément la plus durable et la plus importante.


Ces divers groupes naturels et semi-naturels ne sont pas des revêtements extérieurs à l'individu,, dont i1 puisse changer facilement. Ils lui sont complémentaires. Ils sont en quelque sorte ses corps de surcroît, ajoutés à son propre corps. On reconnaît Pierre, Paul ou Jacques à leur corps, mais aussi à leur situation sociale et au niveau économique qui accompagne presque toujours celle-ci. La couleur que confèrent à un homme les relations quotidiennes qu'il a avec ses proches et les habitudes qu'il acquiert dans ses divers milieux journaliers, l'affectent d'une manière indélébile.


On pourrait en dire autant de la patrie où l'individu est né. Mais le sentiment patriotique, qui n'est pas moins profond que les autres, porte l'individu, comme la mer le navire. Il l'enveloppe dans une certaine atmosphère, commune à d'autres individus. Il serait toutefois exagéré de prétendre qu'il imprègne l'attitude individuelle au même titre que la famille et que les autres milieux sociaux restreints où l'homme évolue chaque jour. Une telle affirmation serait du chauvinisme.
Réduire ces retranchements où l'individu s'abrite et qu'il emporte pour ainsi dire avec lui en chacun de ses actes et à chaque minute de son existence, est un des soucis majeurs de l'Etat socialisant d'aujourd'hui.
Il est aidé dans son entreprise par divers facteurs dont on sous estime généralement l'importance.

Beaucoup de" conservateurs " à la vue assez courte inculpent ici le suffrage universel égalitaire. Ce n'est pas le suffrage qui est ici, à notre sens, dangereux pour l'indvidu. C'est son
point d'application. Presque toujours, le suffrage universel pur et simple contraint l'individu à trancher des problèmes qui ne le regardent pas et l'empêche de résoudre ceux qui le regardent. Il a du reste, d'une certaine manière, toujours existé, dans tous les régimes, même en dictature. Mais il n'a d'efficacité que dans la mesure où i! résout les questions dont l'individu connait les données, Au-delà de cette limite, i1 devient nocif et il gonfle l'individu d'une prétention que les tireurs de ficelle manient savamment. Il est fort à craindre à cet égard que le suffrage universel " européen", s'il s'instaure un jour, soit une vaste mystification.
En fait, il faut faire d'abord entrer en ligne de compte l'enseignement livresque qui sévit actuellement et que les méthodes dites actives n'ont pas réussi à améliorer. Si indispensables que soient les écoles et les universités - personne ne le niera -, il faut bien avouer qu'elles ne peuvent transmettre que des généralités. Leur fonction n'est d'ailleurs pas de communiquer aux esprits qu'elles forment, le sens de l'individuel et du concret, tels que ceux-ci se manifestent dans la vie. L'instruction, si développée qu'elle soit, ne confère pas aux hommes la sagesse pratique. Elle fait connaître, elle inculque un certain nombre de connaissances, mais qui restent le plus souvent au niveau de l'abstrait. Elle ne crée pas de toutes pièces la faculté de juger. Celle-ci ne s'éveille et ne fructifie que par le contact direct avec les êtres et les choses, par l'observation immédiate des « inpondérables », par l'enregistrement des multiples nuances que révèle l'existence quotidienne dans les cadres vivants de la famille, de la classe - au sens précité - et de la profession. Chacun sait par expérience que l'application pure et simple des données acquises dans les écoles, surtout en matière humaine, serait désastreuse. Dès qu'il s'agit de l'être humain en chair et en os, les idées générales doivent s'assouplir, se diversifier, s'adapter en fonction des individus. De même qu'il n'y a pas de maladies, mais des malades, il n'y a pas d'hommes stéréotypés, mais des hommes concrètement différents. La pire injustice, disait un Ancien, est de traiter également des choses inégales.


C'est pourtant ce que fait un certain esprit " primaire" qui ne corrige pas ses connaissances au contact de la vie. Il s'amende sans doute assez souvent sous l'influence des milieux de vie quotidiens où l'homme se trouve insère. Mais ce n'est pas toujours le cas. On peut redouter que les adolescents qui passent aujourd'hui trop de temps dans les classes et qui n'en disposent plus suffisamment pour se faire une sagesse 'pratique, ne voient s'atrophier en eux leur sens de l'individuel et du concret dans les problèmes humains qu'ils devront affronter.
Il y a là, selon nous, une très grave question, presque toujours négligée et dont les retentissements sont considérables.Aussi longtemps qu'elle ne sera pas résolue, elle conduira des esprits à jugér, selon des formes préconçues qui ne tiennent aucun compte de l'irréductible originalité - à des niveaux différents - des divers individus. Elle les inclinera au collectivisme niveleur.

A l'extrême opposé, une certaine science dispose au même collectivisme


L'individu échappe, en effet, par nature aux prises du savoir scientifique. Il n'y a de science, au sens plein du mot, que du général. Mais si ce souci de l'universel n'a aucune conséquence dans le domaine des sciences physiques, il n'en va pas de même dans celui des sciences dites humaines, particulièrement de la politique, de la sociologie, de l'économe. En épousant trop strictement l'optique des sciences positives, les sciences humaines négligent trop souvent la seule réalité humaine qui soit : l'individu en chair et en os. Pour se donner une allure de " vraie science", elles substituent aisément à la réalité concrète des individus des abstractions collectives qui la défigurent lorsqu'elles passent de la théorie à la pratique et à l'action, il est fréquent de voir certains savants, pourtant éminents, écraser la foncière originalité des individus et tout ce que ceux-ci ont vitalement incorporé à leur existence personnelle, sous des notions générales. L'intellectuel s'étonne alors de voir l'individu refuser d'entrer dans ces cadres préfabriqués où il ne se reconnaît pas. Persuadé que ses schèmes sont exacts, le savant prétendra l'y contraindre. Nous sommes ici en présence d'un mode nouveau d'agir sur les hommes, qui a reçu le nom de technocratie et qui aide puissamment le collectivisme.
Qu'il y ait là un nouveau problème aussi grave que le premier, c'est peu douteux. Il est loin encore d'être résolu.


On comprend alors pourquoi les hommes politiques, même opposés au collectivisme, abondent malgré eux dans le sens d'une organisation collectiviste de la vie humaine. La plupart font du socialisme sans le savoir, imprégnés qu'ils sont de l'air du temps.
Pour notre part, nous ne voyons aucun autre remède à cette situation qu'un renouvellement du personnel politique : ce sont de vigoureuses individualités dirigeantes, répugnant à tout esclavage, même à l'égard de la science et de la technique, assez sages pour savoir qu'il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que dans toute philosophie, assez maîtres de leur propre maîtrise pour respecter le mystère de l'être humain, qui sauveront les autres individus, leurs frères.




Marcel DE CORTE -( La Libre Belgique 26 mars 1958)

 


 

Marcel de Corte

Biographie..

De la dissociété..

Fin d'une civilisation..

Philosophie des moeurs contemporaines..

Mutation de l'homme..

Sauver notre civilisation..

Sur le totalitarisme
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L'homme contre
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