Chroniques de

Marcel de Corte

 

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Le bonheur collectif

Le collectif n'est rien d'autre que le vide et Socialisme maladie de l'esprit maladie

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Etre réactionnaire, c'est comprendre que l'homme est un problème sans solution humaine ( Nicolas Gomez Davila )

TOUT HOMME MECONTENT DE SOI S'EVADE DANS LE CULTE D'UNE NOTION COLLECTIVE - CE PASSAGE DU SINGULIER DEFICIENT AU COLLECTIF COMPENSATEUR EST D'UNE FREQUENCE EXTREME - Marcel De Corte -

LE BONHEUR COLLECTIF

Par Marcel De Corte

L'homme que la perte du sens du bonheur a plongé dans la déréliction, est enclin à projeter, sous une forme abstraite et générale, l'image démesurée du bonheur qui lui manque. Ce qu'on ne vit pas, on le pense, on en dessine le phantasme lumineux et séducteur dans la chambre noire de la folle du logis. La soif me torture: j'imagine aussitôt une source, un breuvage; je n'appréhende plus rien que cette image de l'eau qui m'obsède et qui ne siège que dans mon esprit; tout mon être coïncide avec ce fantôme que je me forge. En d'autres termes, non seulement je m'exile du réel pour n'étreindre qu'une chimère, mais je m'évade de mon être propre pour me fondre en cette créature de ma pensée. En d'autres termes encore, puisque séparer et abstraire sont synonymes, tout devient pour moi abstraction. Je ne suis plus qu'une abstraction. Le réel n'est plus qu'une abstraction. Et le propre d'une abstraction étant de s'universaliser, de convenir à un groupe ou à une classe, tout se désinvidualise et perd son caractère concret. Le bonheur dont on manque se mue en un schéma, une figure, une réprésentation qui englobe tous ceux qu'affecte la même carence. D'individuel et de vécu qu'il était, le bonheur se transforme en bonheur collectif et pensé.

Ce passage du singulier déficient au collectif compensateur est d'une fréquence extrême. La désincarnation d'une tendance profonde et sa rumination à la hauteur du cerveau transforme son dynamisme personnellement vécu en une entité abstraite que d'autres hommes utilisent du même coup comme produit de remplacement. (...)

Le romantisme, maladie congénitale de l'homme, s'est spécialisé dans la construction de ces hypostases où l'esprit supplée aux défaillances de la vie. On trouve d'innombrables exemples de cette métamorphose dans le comportement de l'esprit humain, jamais à court d'artifices pour satisfaire le voeu de sa nature anémiée. L'intellectuel sans génie invoque la Raison et son rayonnement universel. L'apôtre dépourvu de magnétisme spirituel se réfugie dans la chimère de la rédemption d'une classe ou de l'humanité. Le philanthrope sacrifie les hommes en chair et en os à l'espèce humaine. Tout homme mécontent de soi s'évade automatiquement dans le culte d'une notion collective.(...)

Mais il était réservé à notre temps de transfigurer ces idées collectives en individus gigantesques : les abstractions sont pour lui plus vivantes que les hommes. Plus l'individu se rabougrit et se déprécie, plus le groupe où il se dilue s'en arroge les attributs. Cette métamorphose est sans doute l'essence même de notre époque. Le peuple, la race, le prolétariat et en général tout ensemble affecté d'un indice social quelconque, est doué d'une vie propre. Le " gros animal " platonicien existe sous nos yeux en une multitude d'exemplaires. C'est lui qui boit et mange, qui travaille, qui combat et se défend, qui se couvre de gloire, qui exerce toutes les fonctions que l'individu possède et que le bon sens le plus élémentaire lui dénie. C'est lui qui monopolise tout le bonheur ravi aux être humains en chair et en os. C'est lui qui en détient toutes les promesses. L'individu n'en obtient rien s'il ne se fond dans son énorme boursouflure.

Que l'individu peine , souffre et meure, n'a pas la moindre importance, et il est même requis que l'individu manque de tout afin que le " gros animal " se constitue, soit heureux et distribue chichement le bonheur dont il est enflé : un bonheur abstrait et collectif, situé au niveau de la pensée imaginaire, diffuse une exaltation imaginaire qui détourne l'individu de la recherche de son propre bonheur.(...)

L'homme moderne fabrique littéralement le bonheur collectif parce que son être, privé de la présence du réel, transmue la représentation générale qu'il s'en forge en une présence illusoire.

Il n'est pas de période de l'histoire où cette transsubstantiation de la réalité en apparence plus réelle que la réalité elle-même, ait été portée à un tel point de perfection.

Car le bonheur collectif singularisé, propriété exclusive du " gros animal " est un fantôme que ses contradictions internes exorcisent. Qu'est-ce, en effet, qu'un bonheur collectif, impersonnel, séparé de l'être humain en chair et en os sinon un vocable vidé de toute signification et dont la possession ne peut être obtenue qu'à la faveur d'un délire hallucinatoire où l'individu s'assimile à la collectivité ? Ainsi que le fait trop bien voir l'expérience, le " gros animal " détenteur de la béatitude est le produit de chaque " petit animal " individuel qui se boursoufle jusqu'à l'éclatement. A chaque dégonflage, l'aventure doit être recommencée par des excitants appropriés. Puis l'ardeur s'émousse. La plupart des hommes se résignent et se désintègrent dans la collectivité.

Et puisque toute action émane de l'individu qu'ils ont abdiqué au profit de la masse, ils ne peuvent plus qu'être agis : ils sont des choses. La poursuite du bonheur collectif s'avère la plus vaste opération d'escroquerie que le monde ait jamais connue et qui dissimule son mobile véritable : la résurrection de l'esclavage. Le cercle vicieux est alors bouclé: l'esclave est par nature malheureux jusqu'au fond de l'âme et le bonheur auquel il aspire n'a d'autre issue qu'une représentation collective qui consolide son asservissement. Le déclin du bonheur à l'époque moderne aboutit à cet aveuglant paradoxe : l'esclave forge lui même ses propres chaînes.

Le vieil adage se vérifie : le malheur des uns fait le bonheur des autres, mais ces autres ne sont que quelques-uns : ceux qui dirigent, directement ou indirectement, le " gros animal ". Il le faut : tout système esclavagiste exige des maîtres et des gardes, divise la société en deux groupes qui n'ont entre eux qu'une communication verbale : les " meneurs " et les " menés ", et parqués dans une classe à part les beati possidentes qui ont le privilège de détenir à un degré quelconque les manettes du pouvoir. L'Etat bienheureux, isolé dans sa transcendance plane au-dessus des"assujettis" dont il garantit l'existence matérielle et auxquels il distribue une pitance spirituelle destinée à prévenir toute révolte.

Tous les peuples de la planète, à des niveaux divers, en sont là. La recherche du bonheur collectif le veut.

 

Marcel de Corte

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Gustave Thibon


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