Chroniques de

Marcel de Corte

 

La hantise de la politique

Le bonheur collectif

Le collectif n'est rien d'autre que le vide et Socialisme maladie de l'esprit maladie

Christianisme et communisme

Socialisme et christianisme

De l'Europe réelle à l'Europe mythique

Le débat sur l'incivisme

Où va l'islam

L'orthographe et l'éducation

Politique et philosophie

Politique et mystique

L'Islam et le nouvel Islam

Marxisme et nationalisme arabe

L'esclavage collectivist

 

Marcel De Corte, Philosophe du réalisme intégral et de la fidélité.

Biographie: Genappe 1905 - Tilff 1994

Docteur en philosophie et lettres ( philologie classique) de l'université de Bruxelles en 1928. Agrégé de l'enseignement supérieur en philosophie,( université de Liège) en 1933.

Publications principales ( livres) : bibliographie.

La liberté de l'esprit dans l'expérience mystique. Paris, Éd. de la Nouvelle Équipe, 1933

La doctrine de l'intelligence chez Aristote. Essai d'exégèse. Préf. d'Étienne GILSONS, de l'Acad. franç. Paris, Vrin, 1934.

Le Commentaire de Jean Philopon sur le Troisième Livre du " Traité de l'Ame "d'Aristote. Liège, Fac. de Philosophie et Lettres; Paris, Droz, 1934.

Aristote et Plotin. Études d'histoire de la philosophie ancienne. Paris, Desclée De Brouwer, 1935.

La philosophie de Gabriel Marcel. Paris, Téqui, (1938).

L'essence de la poésie. Étude philosophique de l'acte poétique. Bruxelles, Cahiers des Poètes catholiques, 1942.

Incarnation de l'homme. Psychologie des moeurs contemporaines. Paris, Libr. de Médicis, 1942; rééd. anastatique: Bruxelles, Éd. Universitaires, 1944.

Philosophie des moeurs contemporaines. Homo rationalis. Bruxelles, Éd. Universitaires, 1944.

Du fond de l'abîme. Essai sur la situation morale de notre pays au lendemain de la Libération. (Bruges), Desclée De Brouwer, 1945.

Essai sur la fin d'une civilisation. Bruxelles, Éd. Universitaires; Paris, Libr. de Médicis, 1949.

Mon pays où vas-tu ? Philosophie et histoire de la crise belge de 1950. Paris-Bruxelles, Éd. Universitaires, 1951.

Deviens ce que tu es. Léon, notre fils, 1937-1955. (En collab. avec Marie DE CORTE.) Préf. de Gustave THIBON Paris, Éd. Universitaires, 1956. - Rééd.: Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1969.

J'aime le Canada français. Québec, Presses Universitaires Laval, 1960.

L'homme contre lui-même. Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1962. (Coll. Itinéraires.)

L'intelligence en péril de mort. Paris, Club de la Culture française, 1969.

De la justice. Jarzé, Dominique Martin Morin, 1973.

De la prudence. La plus humaine des vertus. Jarzé, Dominique Martin Morin, 1974.

De la force. S. I., Dominique Martin Morin, 1980.

De la tempérance. S.1., Dominique Martin Morin, 1982.

In memoriam

Marcel De Corte

Le professeur Marcel De Corte s'est éteint le dimanche 19 juin 1994 à Tilff, à l'âge de 89 ans.
La nouvelle était prévisible, vu son grand âge et sa santé devenue mauvaise, suivant le bruit qui courait. Il n'empêche qu'elle a peiné tous ceux qui l'ont connu et apprécié.
Le silence des médias belges qui a accueilli cette disparition est éloquent: il révèle ou plutôt confirme l'inculture affligeante de notre presse actuelle, qu'elle soit écrite, parlée ou télévisée. Seul a consacré quelques lignes rapides à l'événement le journal La Libre Belgique auquel Marcel De corte collabora jadis, notamment lors de l'Affaire royale. Il y défendit avec brio Léopold III, en proie à la haineuse agression des gauchistes belges.

Dans ce numéro de Cohérence, publication soucieuse des valeurs humaines et religieuses qu'il défendit, nous voudrions rendre brièvement hommage à l'éminent professeur et penseur que fut Marcel De Corte, en rappelant l'essentiel de sa vie exemplaire, ainsi que l'importance de son oeuvre. Notre titre particulier à le faire est celui-ci: nous avons eu le privilège d'être son élève à la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Liège, au lendemain de la guerre 1940-45. Nous avons aussi participé à Tilff à un cercle d'études qu'il animait. A dire vrai, peu d'étudiants étaient alors en mesure d'apprécier la valeur et l'importance de son enseignement pour notre temps. C'est que nos études secondaires avaient été passablement perturbées par la guerre. La maturité d'esprit et l'expérience de la vie nous ont été nécessaires pour revenir à son ceuvre et en mesurer toute la profondeur et la portée.
Né le 20 avril 1905 à Genappe, Marcel De Corte est reçu, à l'âge de vingt-trois ans, docteur en philosophie et lettres avec la plus grande distinction à l'Université Libre de Bruxelles, dont on connaît l'orientation maçonnique. Marcel De Corte s'est alors révélé un autodidacte magistral en philosophie chrétienne. Lauréat du concours universitaire en 1929, il est admis l'année suivante comme élève étranger à l'Ecole Normale Supérieure de Paris. Il se consacre bientôt essentiellement à une carrière universitaire: il est successivement assistant, chargé de cours et professeur ordinaire à l'Université de Liège, où il enseigne notamment la philosophie morale et l'histoire de la philosophie. Titulaire de nombreuses distinctions honorifiques, il accède à l'éméritat en 1975, après avoir dispensé son enseignement à quarante-cinq générations d'étudiants et écrit de nombreux ouvrages, soit spécialisés, soit s'adressant à l'honnête homme de notre temps. Au nombre de ces derniers, il faut surtout citer: "Essai sur la fin d'une civilisation" (Paris, Librairie de Médicis, 1949), L'homme contre lui-même (Paris, Nouvelles Editions Latines, 1962), L'intelligence en péril de mort (Paris, Éditions du Club de la Culture Française, 1969), ainsi que quatre ouvrages plus concis mais toujours remarquables, consacrés respectivement aux vertus cardinales de justice, prudence, force et tempérance (Dominique Martin Morin Éditeurs)
Le chanoine Raymond Vancourt, professeur aux Facultés Catholiques de Lille, a bien résumé la vision traditionnelle de l'homme et de l'univers que Marcel De Corte a choisie dès sa jeunesse, et qui n'est autre que celle qui avait cours avant l'avènement de la philosophie moderne, inaugurée par Descartes: Thomiste, il adopte une interprétation de l'homme et du monde dans laquelle se marient la pensée d'Aristote et les données de la Révélation chrétienne. Le monde lui apparaît comme un cosmos où les réalités s'étagent selon leur degré de perfection. Chaque catégorie d'être aspire, pour ainsi dire, au niveau immédiatement supérieur et toutes ensemble tendent vers Dieu, créateur et fin dernière de l'univers. Les êtres, ainsi rattachés à leur source, sont non moins étroitement reliés entre eux et comme soudés les uns aux autres par le dynamisme qui les oriente vers l'Eternel.

Placé ici-bas au sommet de la hiérarchie, l'homme récapitule les degrés de perfection des réalités inférieures; doué d'intelligence et de volonté, il a conscience du mouvement qui ramène la création vers son Auteur et prend ce mouvement à sa charge. Le bonheur qu'il recherche éperdument, il le retrouve en adhérant à celui qui est l'Alpha et l'Oméga. -Si la raison dûment interrogée, nous apprend tout cela, elle ne dit pas cependant comment et jusqu'à quel point le besoin de l'Infini qui nous travaille sera satisfait. Pour que nous le sachions, il a fallu que Dieu lui-même révèle son intention de nous unir à Lui d'une manière intime, intention qui persiste malgré la chute originelle et qui se réalise par le truchement du Verbe incarné, mort sur la Croix pour notre salut. Le bonheur qui nous est ainsi offert dépasse nos capacités: il n'en est pas moins, en ce sens, dans la ligne de nos désirs. Comme le dit De Corte, après saint Thomas et Péguy, si la grâce est distincte de la nature, loin de l'abolir, elle s'accomplit en s'incarnant en elle; elle la porte à son point suprême de perfection et de maturité, tout en restant, comme principe de cette transformation, supérieure à la nature (L"homme contre lui-même", p. 176, note 1). De ce point de vue, de même que pour l'aristotélisme chrétien, l'âme et le corps ne font qu'un, de même la grâce et la nature ne font aussi qu'un: " Il n'y a pas d'une part, le surnaturel, et de l'autre le naturel, mais un être humain complet, l'homme baptisé, complètement surnaturel dans la mesure où il réalise en lui les exigences de la Nature et de la Grâce " (Ouvrage cité, p. 177). Le thomisme est, pourrait-on dire, profondément unitaire; il ne tombe pas dans le péché de l'abstraction, que Hegel n'a pas tort de considérer comme une faute grave en philosophie et en théologie. Même si l'univers apparaît rempli de scissions et d'oppositions: même s'il est indispensable de ne pas confondre ce qui doit être distingué, il l'est tout autant de "retrouver l'hamonie qui se dissimule aux regards de ceux qui, trop pressés, ne voient que les apparences" (Revue Itinéraires de septembre-octobre 1975, pp. 19 et 20).
C'est donc à l'aune d'un aristotélico-thomisme pur de toute compromission avec la pensée moderne que Marcel De Corte a jugé, avec une extraordinaire pénétration, l'homme et la société de son temps. Il a aussi témoigné d'un pouvoir d'analyse génial, dont toute le force se révèle particulièrement dans son Essai sur la fin d'une civilisation. Le philosophe de Liège y dénonce ce que beaucoup d'autres n'ont découvert que beaucoup plus tard.
Comme il l'a dit lui-même, Marcel De Corte s'est considéré "comme un simple ouvrier qui maçonne, sans le connaître, les fondements d'un édifice que d'autres élèveront après nous". Ainsi, sa condamnation des dérives du monde moderne, non seulement a toujours été prononcée sur un horizon d'espérance, mais s'est doublée de la préoccupation constante de transmettre aux générations à venir les valeurs essentielles dont toute civilisation, si modeste soit-elle, est porteuse.
La crise religieuse post-conciliaire l'a particulièrement affecté. Il l'a notamment analysée avec une lucidité sans faille dans une série d'articles publiés par la revue française Itinéraires. Dans cette analyse, il a parfaitement mis en lumière la responsabilité encourue par les clercs eux-mêmes, mitrés ou non, dans ce qu'il a appelé "Le Temple écroulé", expression explicite formant le titre d'une de ses études les plus clairvoyantes.
En conclusion, nous ferons pleinement nôtre la réflexion amère que Thomas Molnar, professeur à l'Université de New-York et ami de Marcel De Corte, exprima à l'occasion de l'accession de celui-ci à l'éméritat, en 1975:" En des temps meilleurs, le nom de Marcel De Corte serait universellement connu et cité, comme l'est aujourd'hui le nom de Sartre ou de Teilhard ". Toute époque a les bergers intellectuels qu'elle mérite.
Rien n'a distrait Marcel De Corte de l'enseignement à temps et à contretemps de la vérité. La proclamation infatigable et ferme qu'il n'a cessé d'en faire sa vie durant a permis à nombre de jeunes intelligences d'échapper aux corruptions du siècle. Aussi la mémoire du professeur Marcel De Corte nous restera-t-elle chère.

Daniel Singerman - Cohérence- 101 - 1995

Tentative pour un portrait

Par Jacques Vier

L'aventure de Marcel De Corte est celle des grands esprits. Métaphysicien, familier des sommets de la philosophie grecque, exégète de Platon, d'Aristote, de Plotin, commentateur de Saint Jean de la Croix, il passe sans effort aux plus hautes cordillères de la mystique, de la dogmatique, de la morale. C'est dire que la théologie n'a pour lui aucun secret et qu'il partage avec Etienne Gilson la gloire d'avoir illuminé des rayons de l'Aquinate la misère doctrinale du vingtième siècle finissant. Lequel, parce qu'il néglige, conspire ou martyrise ses penseurs et ses prophètes, se traîne dans les décombres. Et, comme il est advenu pour certains privilégiés de l'esprit, au cours des temps écoulés, cet homme de méditations profondes et de spéculations hardies a voulu que sa tour d'ivoire fût accessible et, selon le vœu de La Bruyère, il n'a pas craint de se planter en plein carrefour. Ainsi luttaient les sages antiques contre les sophismes des lettrés et les insanités de l'opinion. Ainsi tranchaient les évêques à l'époque où il avait un épiscopat capable de faire son métier. Ainsi enseignaient les maîtres lorsqu'il existait une Université qui savait en quoi consiste le respect de la jeunesse.

Viennent des jours où le clerc doit tout connaître et donner forme guerrière à l'universalité de sa science. Ajoutez une forte poigne, capable de s'abattre sur les carrures les plus avantageuses et de faire rentrer les hurlements dans les gorges les plus enclines aux vacarmes de la mode et de la publicité. Les combats de Marcel De Corte sont l'un des rarissimes spectacles capables de rendre moins intolérable la honteuse panique de cette fin de millénaire, et même de la faire admettre à cause de la verte vigueur du châtiment. La bassesse des croupes grandit le mastigophore.

J'aime Marcel De Corte dans ses livres, je l'aime sur ce pont de vaisseau de guerre, en quoi s'est très vite transformée la revue que Jean Madiran a frétée et armée pour sauvegarder l'honneur de Dieu et de ce qui survit de son Eglise. Son verbe sonne le rassemblement, sa plume darde comme une lance, qui verse le sang, tout en sachant, comme celle d'Achille, l'étancher, et sa carrière est une succession de campagnes sans quartiers d'hiver. Né pour l'enseignement, il est impossible de le surprendre en flagrant délit de suffisance dogmatique. Sa vivacité est telle qu'il ne lui arrive jamais de s'arrêter, fût-ce l'instant nécessaire pour se gratifier soi-même d'un bref certificat de complaisance ou d'admiration. L'on sait bien que Bloy, Daudet, Drumont ou Bernanos, le temps de choisir un adjectif, de recourir à un artifice de syntaxe ou même de ponctuation, s'encouragent eux-mêmes à persister, sans trop ahanner, dans le dur métier de polémiste.

La conviction, chez Marcel De Corte, est à fleur de phrase, le brasier intérieur ne se ralentit jamais; la paille des mots est aussitôt consumée et l'on ne sait quel archange, de son épée de feu, entretient une combustion permanente. Il faut remonter à Pascal pour l'éclair, à Péguy pour la longue et durable flambée. Le plus fort, c'est que sa formation de philosophe eût suffi, chez Marcel De Corte, à interdire toute adoration du style pour lui-même. Cette prédilection d'artiste résulte du faire, qu'il maintient à une place inférieure, dans la mesure où, depuis la Renaissance l'homo faber a détrôné l'homo sapiens, catastrophe qu'il ne cesse de déplorer. Si lamentable qu'apparaisse l'actualité politique et religieuse, qui, trouve en Marcel De Corte un juge que prévient un redoutable procureur, si profonde sa peine de se sentir obligé d'entrer dans une lice aussi répugnante, je ne cesse de découvrir en lui une continuité d'allégresse qui se confond avec le rythme même de la vie. Certes, il n'aime pas notre débâcle, mais il aime l'immensité de la tâche qu'elle lui laisse à accomplir. Il lui sait gré de le contraindre à l'ubiquité, de lui permettre de sortir à chaque coup de la défensive, et de lui offrir la nécessité bienheureuse de l'attaque. Son armement spéculatif, ses réserves bien fournies d'informations et de raisonnements, il les consacre avec enthousiasme au service de Dieu, de l'Eglise et de la cité.

Comment fait-il pour discerner, si loin ou si haut qu'il se place, le point faible, l'erreur, la sottise, le scandale sur quoi il se précipite avec une impétuosité qui donne le vertige au lecteur? Et pour remonter à la même allure faire hommage de sa prise au Très-Haut. C'est exactement le vol de l'aigle, à jamais dessiné par Vigny, l'un de ses poètes préférés:
« Monte aussi vite au Ciel que l'éclair en descend. » Alors de qui nous parle-t-il ? De quoi nous somme-t-il ?
Première vertu, assez peu prodiguée dans l'arène des grands débats: Marcel De Corte nomme les gens, amis ou ennemis, et d'abord ses maîtres. Prenez le premier sot venu, de préférence choisi dans l'aggiornamento de l'Université et de l'Eglise, et essayez d'imaginer la moue de ce fonctionnaire - ou factionnaire - si d'Aristote à Maurras l'on s'avise de se prononcer sur l'armature. Dans un monde devenu chantier et tout enivré de l'être, l'architectonique est méconnue.

Contre les Babels branlantes ou déjà enfouies, Marcel De Corte restaure le chœur des vrais bâtisseurs. Si dans leur longue suite la chaîne des Papes, assistés de l'Esprit-Saint, maintient l'Eglise debout, de quelle tendresse va-t-il envelopper le Cœur brûlant et le Pasteur angélique qui, avant les démissions et les chutes, lui offriront l'ultime vision de la triple et souveraine couronne? Parmi ceux qui, à ses yeux, ont établi le diagnostic le plus sûr et le plus aigu de la mort des cités, la première place revient à Augustin Cochin, qui fit comprendre à jamais comment meurent les sociétés, quand on introduit dans leur trame des organismes construits de toutes pièces et qui ne dépendent que de la volonté de l'homme.

Si la Renaissance, ou plutôt la Rechute, commença d'ouvrir les grandes écoles de la Subversion, la philosophie des « lumières » et le Contrat social décidèrent de la victoire absolue et sanglante de l'Abstraction sur le Réel.
Parce qu'il est convaincu jusqu'aux moëlles des vertus de l'intelligence soumise à Dieu, Marcel De Corte ne cesse de faire le total de ses divagations quand elle se mire, s'admire et se complaît en elle-même. Toute sa malfaisance éclate dans la fabrication et le tripotage de l'opinion. Le siècle de l'information déformante est par lui jugé avec la bienfaisance et nécessaire cruauté d'un Dante suppliciant quelques grands pêcheurs. Et si ces forbans se recrutent plus haut encore, c'est-à-dire chez les savants et chez tous les Leprince-Ringuet coupables d'avoir perpétré le repli des sciences sur les techniques, le châtiment gagne encore en rigueur. Je n'aurais jamais cru qu'un philosophe fût capable de peupler de tant de victimes, à la manière de Dante, tout un Enfer de la Raison! L'incandescence de la réflexion fait la poésie. Regardez-vous, misérables esclaves de vos antennes de Télévision: « L'homme est dévoré par les signes et il ne reste rien de la culture de l'humanisme que les structures formelles d'un langage méthodiquement et aveuglément cannibale. »

Bravant son siècle avec une franchise et une crânerie de chevalier, Marcel De Corte prêche l'autorité, la prudence, la justice . Ces composantes de la sagesse antique et chrétienne échauffent et exaltent son style dru et cru. Son bon sens relève d'origines paysannes, plus que d'une source cartésienne, et quand je l'entends parler avec une méfiance justifiée de l'homme claquemuré dans son « poêle », je me réjouis de sa joie s'il fait remonter à son terroir son robuste discernement: «. Belgae amant scientias grossas atque palpabiles »). Aimer l'homme, tel qu'il sortit des mains du Créateur, incarné pour toujours , l'homme uni à son Dieu par toute une chaîne de dépendances fécondes, ne serait-ce pas la cause principale de la jubilation de ce cérémoniaire qui a recueilli la liturgie dans son arche au moment où le vaisseau-amiral la jetait par dessus bord ? Je n'ai pas encore dit que la première fois que je vis et entendis Marcel De Corte c'était dans une conférence sur la Résurrection des Corps. Ce cours de théologie semblait susciter la fresque de la Sixtine et l'hymne n'était pas loin de prendre le relais des clausules dogmatiques.

Quand on a si profondément ancré en soi le sens de l'Incarnation, comment ne pas s'efforcer d'arrêter la fin du second millénaire dans sa course éperdue à la termitière marxiste? Car le communisme est-il autre chose que « l'intellectuel au pouvoir, convaincu d'être à même de convertir en réalité le mythe que son cerveau, déraciné du réel, a fabriqué en un monde dont il est le seul auteur » ? La hideur et le scandale d'un tel avenir sont insoutenables pour Marcel De Corte. Formé par la Sagesse grecque, mûri par la doctrine chrétienne, réintroduit par la Rédemption dans un univers équilibré, hiérarchisé, réconcilié, l'homme du xx siècle a opté pour le désordre, la sottise, le crime et la mort. Ce naufrage humain laisse déjà inconsolable l'historien de l'humanisme. Mais si le catholique voit sa propre Eglise s'équiper et s'organiser en vue de survivre en un monde que son Prince aurait achevé de reconquérir à force d'incessantes revanches contre la Résurrection, s'il était possible que la Croix accompagnât dans ses soubresauts le globe déchaîné au lieu de maintenir sa verticalité inébranlable, et que les « actuelles fumées de Satan " fussent le prélude aux illuminations d'une obscène Victoire, comment imaginer le silence et l'immobilité du veilleur ? 11 va sans dire que la caution d'un Teilhard de Chardin, loin de le rassurer, précipiterait son impatience.

Tel est le combat de tous les instants dans lequel Marcel De Corte s'est jeté dans un élan pour ses frères qui ressort de la valeur de l'enjeu et de la violence des passes d'armes . Je ne connais pas de plus dramatique illustration du texte fameux d'Ernest Hello sur le devoir de charité intellectuelle, encore qu'il s'agisse ici de bien davantage encore. Les âmes ont faim et trop de pasteurs corrompent la nourriture. Le naufrage de la liturgie, de la doctrine, de la mystique, de la morale, en un mot qui les résume tous, de la Messe, cette colossale braderie d'un passé qui fut grand et saint, mais surtout salvifique, Marcel De Corte ne se lasse pas d'en divulguer la raison dernière: la substitution de l'homme à son Auteur, du moi individuel au Dieu qui crée, qui sauve, qui inspire, de l'ersatz à la substance, de la parodie à la Vérité, du verbiage au Verbe, de l'histrionisme au Sacré. Et il dit en donnant des noms; quelques mitres chancellent au gré de ses moulinets et les profanateurs dominicaux sont réduits au silence, si ce laïque se mêle d'emporter la chaire d'assaut. Mais on ne se contente pas de venger les âmes. Surtout importe de les sauver.

Marcel De Corte n'ignore pas cette angoisse. Je la sens amère et brûlante dans 1' un de ses plus récents articles consacré aux Mémoires du Cardinal Mindszenty, témoignage de Cyrénéen, déjà inscrit au cœur de l'histoire . Tout chevalier combat pour ses autels et pour ses foyers. Mais si ces autels sont désertés de leurs servants et teints du sang de ceux qui meurent victimes du siècle et d'une Eglise sécularisée, quelle sera la bataille?

Je ne crois pas qu'un Marcel De Corte puisse se complaire dans cette question douloureuse. Au sévère diagnostic de Thomas Molnar traitant du triomphe toujours assuré de la surenchère démagogique, il répondait naguère en affirmant et en prouvant que la Révélation demeurait l'invincible dissolvant de la Révolution . Lancés comme autant de limiers sur les pistes de l'Antéchrist, les appels de Marcel De Corte ont d'avance découvert les pieds d'argile du colosse et, avant d'être dévoilée, la statue hideuse porte la trace de ses coups. Car ce chef de croisade est un précurseur.

Revue Itinéraire, numéro 190 de février 1974.


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Marcel de Corte

Biographie..

De la dissociété..

Fin d'une civilisation..

Philosophie des moeurs contemporaines..

Mutation de l'homme..

Sauver notre civilisation..

Sur le totalitarisme
de l'égalité..

L'homme contre
lui-même..

L'esprit de droite
et l'esprit de gauche..

Gustave Thibon


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