Bo Randall

 

Bo Randall, une légende vivante

 

Randall est une institution. Parler de Randall relève du défi, voire de l'insulte à ses adorateurs. Il y a des Randallomanes comme il y a des accros de la Harley ou du Purdey. Ce n'est certes pas un collectionneur digne de ce nom qui me contredira car, pour rien au monde, il ne se démunirait de son Randall, même sous la douche.

 

Le Scagel à bateaux
 

L'aventure de Walter Doane Randall débute au Michigan il y a cinquante-deux ans. Walter Doane, que sa famille a préféré appeler Bo (plus court et plus sonore au moment d'appeler la tribu à la soupe) est parti à la pêche, dans ce coin, en compagnie d'un de ses amis. Celui-ci sort un jour de sa poche un couteau de Bill Scagel qu'il utilise pour racler la peinture d'un vieux canot en bois. Il n'y a rien au monde qui puisse faire plus mal au coeur à Bo qui ne trouve pas de couteau Scagel à acheter et qui, de plus, pense qu'il est bien dommage d'user de si beaux couteaux à des tâches qui ne sont guère nobles. De retour à la plantation d'agrumes familiale, à Orlando en Floride, Bo décide de fabriquer son propre couteau de luxe.

Il faut dire que ce Bill Scagel représente, avec Rudy Ruana et quelques autres, la préhistoire d'un phénomène qui aboutira, dans nos années 80, à la présence, sur le territoire américain, de quelques 1800 artisans couteliers, dont une majorité affiliée à une guilde et animée par des revues mensuelles spécialisées, des livres annuels, etc. Si de nombreux grands noms de la coutellerie industrielle existaient à cette époque, quelques artisans travaillaient déjà des pièces de valeur dont une des grandes qualités était et demeure d'être " touched by human hand ". 

On retrouve ici un vieux thème humain où le forgeron a une place sociale importante et apparaît comme un être quelque peu mystique. Il investit une part de sa personnalité dans son travail. Ce mythe est extrêmement fort dans la fabrication des sabres japonais. Ils ne sont façonnés que par des maîtres renommés.

On le retrouve plus près de nous avec James Black, ce mystérieux forgeron qui tira, par une nuit de pleine lune, d'un morceau de météorite, la lame du couteau de Jim Bowie. Là aussi, naquit une légende, et quelle légende !

Bo donne au forgeron du coin un ressort de voiture afin que celui-ci le dégrossisse. II passe alors des semaines à poncer ce morceau d'acier en forme de lame. Lorsque le premier couteau Randall est terminé, le résultat dut être intéressant car un revendeur local le persuade de le lui vendre.

Bo est encouragé par ce résultat qui ne résoud cependant pas son envie de posséder un très beau couteau artisanal à lui. Il se remet au travail, fort de sa première expérience, et fabrique un couteau encore plus beau, de sorte qu'un quidam qui passait par là lui saute sur le poil, lui achète l'instrument et lui en commande, sur-le-champ, un second pour son fils (un gars qui fit, ce jour-là, une sacrée bonne affaire et qui de plus était bon père !) Mettons-nous à la place de Bo et essayons de supposer ce qu'il dut penser ce jour-là. Vraisemblablement, qu'il ne pourra jamais posséder un couteau à lui s'il ne se mettait pas à en fabriquer à plus grande échelle...

 

A fond les manettes !
 

L'aventure " Randall " débute, en fait, sur les chapeaux de roues car, si l'on en croit l'histoire officielle, Bo attaque cette production plus soutenue dès 1938, soit un an après l'anecdote de l'expédition de pêche. Bo travaille toujours à la plantation d'agrumes familiale, mais consacre de plus en plus de temps à ses couteaux. Il étudie tout ce qui a trait à la fabrication, les techniques de forge des épées du Moyen-Age, les aciers, les montages et mille choses nécessaires à un artisanat de qualité. Fait étonnant, c'est un couteau Randall que Mrs Haroldickes offre à son secrétaire de l'Intérieur de mari qui pousse la renommée de Bo hors de Floride. Marshall Field de Chicago, Abercrombie et Fitch de New York passent commande et Bo fabrique. Il cale toutefois devant les cinq cents couteaux que la Northern Commercial Company d'Alaska lui commande: il lui faudrait un outillage plus sophistiqué et des employés pour arriver à fournir cette quantité sans perdre de sa qualité.

La production Randall est jusqu'alors orientée vers la chasse, la pêche et le plein air: cet ensemble de choses que les Américains regroupent sous le nom d'"outdoor life". Mais la guerre arrive et les G.I. lui commandent des Fighting Knives afin d'en découdre avec du matériel de qualité. Bo est versé dans l'aviation. Il travaille le soir et durant ses heures de liberté. Par chance un forgeron d'expérience et des collaborateurs de fortune, embarqués dans la même guerre, viennent lui prêter main forte. Bo a abandonné les ressorts de voiture pour utiliser de l'acier suédois. Les lignes évoluent avec les matériaux et, pour l'heure, c'est de couteaux de combat dont on a besoin.

 

Randall persiste et signe
 

C'est sur fond de jungle avec le bruissement des feuilles de palmiers brossées par les pales des hélicoptères que Bo va réaliser la première des pièces qui va définitivement asseoir sa réputation. Sur commande du capitaine Georges Ingraham du 94 ème détachement médical en opération au Viêt-Nam, Bo fabrique " l'attack survival " dont un exemplaire est aujourd'hui exposé au Metropolitan Art Museum de New York. Cette arme de guerre, référencée sous le numéro 18, est universellement reconnue comme le premier couteau de combat et de survie tel qu'on le conçoit généralement à notre époque: manche creux, forte lame à double tranchant dont le dos s'agrémente de dents de scie, etc.

Mais encore plus géant que ça, la NASA commande à Bo Randall le " Couteau de l'Espace ": une formidable publicité, mais aussi un extraordinaire témoignage de la place qu'avait acquise notre homme dans la coutellerie de prestige de son pays. Il s'agit, en fait, d'une adaptation du modèle 15 dénommé " the Airman " pour l'équipement des astronautes du projet Mercury. Cette nouvelle mouture va se prénommer " Astro " et va correspondre à la référence 17. L'Astro et l'Attack Survival sont deux couteaux à usage militaire.

S'ils comptent énormément dans la renommée de Randall, la production de la maison s'oriente également à nouveau vers l'utilisation quotidienne qu'un véritable cowboy ou qu'un " back wood runner " peut exiger de son fidèle outil. Les couteaux Randall devenus légendaires, Bo est obligé d'apporter sa contribution à la légende de l'Ouest. On peut ainsi trouver dans sa gamme deux modèles de puissants Bowie Knives, ainsi que leur fameux rival l'Arkansas Toothpick. Pratiquement toutes les formes de lames sont représentées parmi les vingt-quatre modèles qui forment les " classiques " de Randall: Spear point, Drop point, Up swept point, Bowie, etc.

Un Scrimshaw signé Randall

La plupart de ces modèles existent en différentes options, ce qui fait passer ces vingt-quatre standards à un nombre difficilement calculable: les poignées peuvent être réalisées en différents matériaux tels que le Stag (bois de cervidés), le cuir ou le micarta; la garde et le pommeau peuvent être en laiton ou en maillechort; de très nombreux modèles existent en trois tailles de lame; les lames peuvent être en acier inoxydable (elles portent alors le S de Stainless imprimé dans la lame) ou en " Swedish Tool Steel " (acier au carbone). Enfin, le collectionneur subtil reconnaît les nuances dans la fabrication d'une même pièce en fonction de l'année, ce qui rend l'inventaire encore plus complexe.

Mais Bo considère qu'il a suffisamment contribué au succès de son affaire, à la coutellerie des U.S.A et à la perpétuation de l'image de ces hommes qui, depuis l'antiquité, fabriquent les armes indispensables aux guerriers et aux chasseurs. Il a passé la main à son fils Gary, a récupéré ses cannes à pêche et a rejoint la rivière, où depuis tant d'années, il traque la truite. Cela lui fait au moins deux points communs avec l'auteur de ces lignes, et si on considère qu'en plus il a travaillé pour l'Espace... Là je me tais, je n'en supporterai pas plus !

La société Randall compte aujourd'hui une quinzaine d'employés et les commandes ne manquent pas. Il y a quelque vingt ans, la société était constituée de cinq employés. Il suffisait alors d'attendre cinq ou six semaines pour recevoir une commande spéciale. Il y a dix ans, la même chose nécessitait un an et demi de délai. A l'heure actuelle... D'ailleurs, cette possibilité de pouvoir réaliser des couteaux sur commande spéciale est une des grandes forces de Randall: posséder un couteau fabriqué par une aussi célèbre maison, pièce unique réalisée selon ses propres conceptions, a de quoi exciter bien des Américains et quelques Européens de ma connaissance. Sont également proposés au public des kits de fabrication à différents stades de réalisation. En tout cas, si vous faites un tour en Floride, n'omettez surtout pas de passer à Orlando saluer les gens qui ont participé au dynamisme du " handcraft knife ", et visitez le musée qui jouxte les ateliers. Plusieurs milliers de pièces absolument uniques concernant cette aventure y sont rassemblées.

Je voudrai donner une idée de la popularité de Randall aux Etats-Unis à travers quelques chiffres. On a parlé des couteaux Randall dans plus de trente livres spécialisés en chasse et en armes, et dans plus de cinquante magazines des plus variés. Ils ont été cités dans cinq films, huit nouvelles, et une chanson de Guy Clarck, extraite de son album " Better Days ", paru en 1983, leur est consacrée ! Elle s'intitule évidemment " Randall Knives ".

 

9454-7810SHCG *

(c) Jean Etienne 1996

flechegauchemarb.gif (1386 bytes)   

Réalisation : RAMA - un site BELGE