LAMES

 

Bob LOVELESS

 

bob_06.jpg (3657 bytes)

page d'accueil  accueil

 

R.W. (Bob) Loveless
Si un jour vous avez le désir – et les moyens – d’acquérir un couteau de R.W. (Bob) Loveless, il vous faudra de la patience. Beaucoup de patience. Le délai normal de livraison est de minimum 5 ans, et pas question de l’acheter en magasin : il vous faudra impérativement vous déplacer jusque chez lui, en Californie.

Mais au bout de cette attente, quelle récompense ! Vous serez alors le fier propriétaire d’un Loveless et pourrez vous considérer comme un privilégié, à l’égal de certains grands de ce monde.

Bob Loveless est avant tout un passionné. Tout ce qu’il touche ou transforme est mû par ses multiples passions. Il ne se contente que de ce qu’il y a de mieux. Après un travail qui peut durer des heures, voire des jours, une seule fausse manoeuvre peut entraîner une petite erreur que vous auriez bien du mal à découvrir... Pourtant, Bob Loveless ne saurait tolérer de voir un tel objet circuler, aussi n’est-il pas surprenant de le voir jeter ainsi des heures de travail à la poubelle. C’est là la preuve de la très haute idée que Bob Loveless se fait de son travail.

 

bob_1.jpg (16886 bytes)

 

Bob Loveless utilise deux marquages différents sur ses lames. Le premier, que l’on trouve habituellement sur sa production, mentionne " R.W. Loveless – Maker – Riverside – Calif. " Le deuxième ne figure que sur à peine 10% de ses couteaux, et comporte une petite gravure montrant une femme nue allongée, un peu comme on en voit dans les saloons.

logo02.jpg (2702 bytes)      logo01.jpg (3343 bytes)

Cette marque, Bob l’utilise soit pour faire plaisir à un ami, soit en contrepartie d’un supplément de prix. Cela se comprend d’autant plus aisément qu’un couteau signé Loveless prend de la valeur chaque année et qu’il suffit d’en poser un sur la table d’un knife show pour le voir disparaître très rapidement, surtout s’il porte la célèbre silhouette. Une légende circule volontiers, qui dit que les plus beaux modèles de Loveless voient leur valeur multipliée par cinq tous les cinq ans. Et ce n’est pas si fantaisiste que cela...

 

Les débuts
Bob Loveless a fabriqué son tout premier couteau vers 1950. Il avait follement envie d’un Randall, mais la barre était placée un peu haut eu égard à son portefeuille d’alors... sans compter un délai de 9 mois. En 3 ou 4 semaines, à partir d’une lame de ressort de suspension d’automobile et au moyen d’une meule abrasive trouvée sur le bateau où il travaillait, Bob a forgé son premier couteau. Il l’a utilisé des années, avant de le perdre. Puis il en a construit d’autres et en a présenté un modèle chez Abercombie & Fitch, une célèbre chaîne de grands magasins. Il lui en a été commandé trois exemplaires, qui ont été vendus en 2 jours.

Abercombie lui en a alors commandé d’autres, en l’occurrence 12 douzaines ! 144 couteaux, c’était un peu trop pour un artisan – toujours amateur à l’époque – et un accord est intervenu pour la livraison de la moitié, 72 couteaux. Bob Loveless s’est alors rendu à sa banque, dans le Delaware, et un prêt lui a été accordé pour l’achat du matériel nécessaire. Il a ainsi pu livrer ses 72 couteaux à Abercombie.

En 1956, Bob Loveless quitte son travail à la marine marchande et travaille pour différents employeurs jusqu’en 1959. A partir de cette année-là, il commence à faire des couteaux comme simple hobbyiste, mais ce n’est qu’à partir de 1969 qu’il décidera d’en vivre. Travaillant alors en Californie, à Torrance, il s’établira dans une petite ville toute proche, Lawndale. Les premiers couteaux de Bob Loveless porteront d’ailleurs la marque Lawndale.

Le premier client régulier de Loveless sera Billy Dupont, de Dupont & Nemours, qui avait l’habitude d’acheter à chaque automne 12 couteaux pour les offrir à Noël à ses amis. Les 2 premières années, Billy Dupont lui a demandé de ne rien inscrire sur ses lames. Par la suite Bob a appris pourquoi... il y apposait sa propre marque. La troisième année Bob Loveless a refusé, en disant que désormais son nom figurerait sur tous les couteaux qu’il produirait.

Pour Noël 1968, Abercombie passa à Bob Loveless une commande importante, plus de 200 couteaux. Lorsqu’ils furent prêts, il en avisa Abercombie qui convint de le rappeler ; il ne l’a jamais fait. Bob prit alors sa production et, au volant de sa voiture, alla les proposer dans différents magasins de sport de Pennsylvanie et de New York. A ce moment, un couteau représentait en moyenne 20 heures de travail.

 

lames_1.jpg (23719 bytes)

 

A ce moment, le catalogue Loveless ne comportait que 3 modèles, et s’enrichit progressivement jusqu’à proposer une quinzaine de modèles différents. C’est en observant ses clients utiliser ses couteaux que Bob Loveless détermine les modèles qu’il doit mettre au point. Il continue d’ailleurs à en créer, comme ces deux couteaux construits sur mesure pour un client pêcheur Japonais qui lui ont plu, et qu’il a décidé d’introduire dans son catalogue.

Au début de sa fabrication, les délais de livraison d’un couteau étaient d’environ 2 mois, puis en été 1969, le magazine Gun Digest a consacré un article à Bob Loveless et à la fabrication. Plusieurs photos étaient présentées. Les gens ont alors commencé à lui écrire et à solliciter son catalogue. De nombreuses commandes ont suivi. Bob fabriquait alors 5 à 6 couteaux par mois. Il a reçu une cinquantaine de commandes d’un seul coup, ce qui a fait grimper ses délais à de livraison 13 mois ! Et le mois suivant, ce sont 120 nouvelles commandes qui arrivaient... Puis beaucoup d’autres articles ont été écrits sur Bob Loveless, et la machine s’est emballée...

Bob Loveless ne saurait dire à quel moment il est devenu célèbre. Pour lui, son art est tout-à-fait naturel, comme il est naturel, lorsqu’il façonne une lame, de le faire du mieux qu’il peut, sans aucune tolérance à l’erreur. Il a aussi appris à utiliser les meilleurs aciers existants pour livrer le meilleur produit.

Les premiers couteaux de Bob Loveless étaient des copies de Randall, ce qui se faisait de mieux à l’époque. Puis dans la moitié des années 60, il a vu différemment la façon de faire un couteau, ce que l’on appelait alors la méthode de la plate semelle. Dès 1969, tous les Loveless sont construits à plate semelle. Ainsi, le client peut voir son couteau en entier, afin qu’il ne puisse plus y avoir de doute sur ce que le coutelier pouvait avoir caché, quant à la solidité. La méthode à plate semelle est, selon Bob Loveless, la seule vraie manière de construire un couteau. Puis il en vient à améliorer la forme du manche, son équilibre. Le modèle définitif de Loveless apparaît enfin en 1971, il ne changera plus. La philosophie de Loveless vis-à-vis des couteaux trouve alors sa stabilité, même si des modifications sont encore apportées à ses modèles, mais sa devise restera de toujours faire ce que l’on peut faire de mieux.

Une autre particularité de Loveless est qu’il a été le premier à proposer des couteaux à 100$, alors que Randall proposait son modèle de base à 24$. Bob avait découvert que sur 10 fabricants, 9 peuvent se faire la guerre pour baisser les prix ou pratiquer un prix plancher, mais il restera toujours de la place au-dessus pour le 10ème, pour autant que le prix lui importe peu, mais qu’il offre ce qu’il y a de mieux. Il est impossible de trouver une bonne montre suisse, mécanique, à moins de 1.000$ ; il y a une raison à cela.

 

bob_01.jpg (30448 bytes)

 

La technique
Bob Loveless n’a pas de formation spécifique en mécanique ni en ferronnerie. C’est par passion qu’il a appris, sur le tas. Et bien sûr, il a fait fort dès le départ, en innovant dans plusieurs domaines. C’est lui qui, par exemple, a imaginé la lame " drop point " qui caractérise tous ses couteaux, reprise depuis par pratiquement tous les couteliers. Car Bob s'est toujours refusé à déposer ses modèles, argumentant qu'aucune copie ne serait jamais supérieure, ni même égale en qualité, à ses créations. Il affirme que la première qualité d’un couteau, c’est bien entendu le tranchant, mais aussi la prise en main, et le dessin. En réalité tout un ensemble de facteurs indissociables qui tous, sans exception, doivent être parfaits et irréprochables.

Pour ses premières lames, Bob Loveless a utilisé un acier obtenu près d’une petite entreprise de Pennsylvanie, dénommé 139B. C’était un très bon acier à haute teneur en carbone et en nickel, jusqu’alors employé pour l’outillage. Certains clients ayant acheté des couteaux à cette époque en redemandent encore, mais il n’est plus fabriqué...

 

bob_03.jpg (23000 bytes)

 

En 1970, Bob décide après de nombreux essais à la forge d’employer le 154CM. Mais cet acier n’était pas offert sur le marché. Il se rend donc à l’entreprise Crucible qui l’élabore à Long Beach et discute longuement avec le responsable des ventes et le conseiller technique. Il ne peut conclure un marché mais reçoit alors une documentation qu’il étudie tout à loisir et plus il examine les données chimiques, plus il est convaincu que c’est un très bon acier.

Cet acier avait été élaboré pour être utilisé dans les tuyères des réacteurs du Boeing 747, et était capable de résister à de très hautes températures. Mais finalement il ne sera utilisé qu’à titre expérimental en aviation, et pratiquement invendable car extrêmement difficile à travailler, restera sur les bras de Crucible. Bob Loveless parvient finalement à en obtenir un stock, et entreprend immédiatement de confectionner quelques couteaux qu’il envoie à des amis pour qu’ils lui disent ce qu’ils en pensent. Quelques semaines plus tard, il reçoit leurs appels téléphoniques où ils lui confirment que l’acier était super, inoxydable et conservait un tranchant du tonnerre.

Il achète alors tout le lot qui restait chez Crucible, qui deviendra l’"acier 144" car il contient entre autres 14% de chrome et 4% de molybdène.

 

bob_02.jpg (22037 bytes)

 

Bob Loveless estime que le 144 est le meilleur acier actuel utilisé en coutellerie, largement supérieur au 440C. Il pense qu’il existe encore de meilleurs aciers, mais en très petite quantité et sans qu’aucune publicité n’en soit faite. Mais il y a un autre problème, celui de l’aiguisage. Le client moyen n’est plus à même d’aiguiser lui-même sa lame à moins d’être très bien équipé et particulièrement adroit. Mais avec ces nouveaux aciers, il n’y arriverait plus du tout. Les Allemands utilisent aujourd’hui pour la découpe dans l’industrie des aciers dont la dureté atteint 66 sur l’échelle de Rockwell. Ils ne peuvent s’aiguiser que sur du diamant. Il serait théoriquement possible de forger une lame de couteau dans cet acier, mais alors un retour en forge serait indispensable pour chaque réaffûtage, ce qui serait intolérable. Il faut trouver un compromis. Les 144 et 154 ont une dureté Rockwell de 61-62.
Pour les manches de ses couteaux, Bob Loveless préfère, et de loin, le micarta. En effet, cette fibre synthétique est extraordinairement résistante, tant à la pression qu’à la chaleur ou à l’eau. Et bien qu’il réalise aussi, sur demande, des manches en ivoire ou en corne, c’est toujours le micarta qu’il conseille à ses clients. Et cela bien que ce matériau soit particulièrement économique... Mais il est bien connu que lorsqu’un objet porte la griffe Loveless, sa valeur s’en voit multipliée d’un facteur impressionnant.
Des objets (très) précieux
Beaucoup de couteaux Loveless deviennent des objets de collection, bien qu’ils ne soient jamais conçus pour cela. Voulez-vous gagner 100$ immédiatement ? C’est très simple. Achetez un Loveless, payez-le. Puis reposez-le immédiatement sur le comptoir : il vaut déjà 100$ de plus. En fait le rendement est bien meilleur que dans aucune banque du monde, puisqu’en commandant un couteau au prix de la commande, vous le recevrez alors qu’il vaudra déjà beaucoup plus cher. Vous pourrez déjà le revendre avec un bénéfice bien supérieur aux intérêts qu’aucun système de placement ne vous aurait permis.

Bob Loveless explique le succès de sa fabrication par le fait qu’ils sont peut-être les seuls à avoir été fabriqués à partir d’une philosophie sublimée. Ils sont très fonctionnels et n’entrent dans leur composition que les meilleurs matériaux dont il puisse disposer. Ils influencent aussi de nombreux autres couteliers, d’ailleurs pratiquement tout le monde propose des copies de Loveless, qui ne sont – rappelons-le – pas protégés. 60% des clients de Bob Loveless utilisent réellement leur couteau. Les autres 40% en ont commandé 2 identiques, un pour l’utiliser, l’autre pour le collectionner.

 

bob_05.jpg (17016 bytes)

 

Randall, le concurrent de toujours de Bob, produit de 10.000 à 15.000 couteaux par an, aidé d’une quinzaine d’employés. Loveless lui, dépasse à peine les 300 sur une année, avec des délais de livraison supérieurs à 5 ans. Un jour, sur demande, il a envoyé le catalogue de ses couteaux à un officier de l’armée US basé à Panama. Il lui a renvoyé une lettre en lui disant qu’il était un voleur, parce que ses prix étaient 4 fois plus élevés que ceux de Randall. Il lui a immédiatement remboursé le prix du catalogue...

Loveless n’évoque même pas la possibilité d’engager du personnel pour l’aider. "Le personnel ? – dit-il – Le personnel travaille pour de l’argent, essentiellement. Qu’ils touchent les lames, et la qualité s’effondrerait."

Il ne procède pas lui-même à la trempe de ses lames. Il a bien essayé au début, mais aujourd’hui les aciers sont devenus tellement compliqués qu’il faut utiliser de la très haute technologie pour faire correctement ce travail délicat. Il confie cette tâche à un ami, Hony Richmond, de Richmond, Virginie, ou à Paul Bos de El Cajon près de San Diego en Californie.

Enfin, Bob Loveless reconnaît avoir quelques grands de ce monde parmi sa clientèle régulière, mais il se refuse à révéler aucun nom. Il n’accepterait pas, en effet, que des clients lui achètent ses couteaux parce qu’Untel possède le même modèle... Ses œuvres ne sont pas des pièces de musée sans âme, elles doivent vivre, travailler. Celui qui le possède doit en connaître la raison, et s’identifier à lui. Un Loveless n’est pas un bibelot, c’est un outil. Parfait sur tous les plans, sans doute, mais un outil avant tout.

Et lorsqu’on lui demande si ce qu’il fait est "ce qu’il y a de mieux", Bob Loveless répond que cela ne correspond pas à la réalité. Il dit plutôt qu’ "il fait une exception à la règle". Chaque fois.

love.gif (2522 bytes)

5872-9111-2CG

(c) Jean Etienne 1996

accueil      haut de page

Réalisation : RAMA - un site BELGE