Lui qui a toujours vécu à coeur ouvert, lui qui a le coeur sur la table, il se prenait au mot. «Ç'a été très intéressant à vivre, la mort, badine-t-il sans badiner. Depuis que je suis mort, je n'ai plus peur de mourir. Ça m'a apaisé.» Admirable Julos. Au-delà de l'oeuvre pourtant considérable, des quelque 25 disques (dernier gravé: Le Jaseur boréal), du gros tas de livres (dernier imprimé: Les Chaussettes de l'archiduchesse et autres défis de la prononciation, en collaboration avec Pierre Jaskarzec), des expositions en tous genres, de son journal-manifeste (le FLO, ou Front de libération de l'oreille), des conférences, du blogue (Julosland), il y a l'homme. Dont la seule présence irradie de bonne chaleur. Dont l'humanisme est contagieux. Rien qu'à écouter parler le gaillard, rien qu'à le regarder sourire, rien qu'à l'entendre rire, on est ragaillardi. On se sent capable d'être meilleur. "La bonne humeur, c'est une gymnastique". Sourire fait travailler 14 muscles. C'est fantastique.»
Attention! Julos Beaucarne est le contraire d'un bienheureux. D'un béat. D'un jovialiste. C'est un type qui avance bras ouverts, qui prête flanc. Un lucide que tout atteint, mais que rien ne démobilise. S'il dénonce, c'est pour mieux semer. Dans Le Jaseur boréal, côte à côte, il y a une chanson primesautière sur le printemps intitulée Les Jeunes Filles («C'est le printemps / Les jeunes filles sortent leurs longs cheveux») et une autre sur la cruauté des hommes intitulée Les loups ont des têtes de moutons («Celui qui se tient haut perché / Il a le droit d'vous supprimer / De beaux enfants sautent sur des mines / mais on n'arrête pas la machine»). C'est tout Julos. L'horreur et la beauté dans la balance. La beauté l'emporte, mais seulement si on insiste. «Mes disques, mes spectacles sont les miroirs de la vie. Avec de grandes joies, de grandes tristesses. Des choses magnifiques, des choses terribles. On ne peut pas nier cette variété. Le truc, c'est de ne pas être accablé par l'horreur. Il faut rebondir. Et si tu veux rebondir, y a rien à faire, faut que tu tombes vertigineusement, que tu te ramasses et que tu recommences.»
Ce n'est même pas une leçon de vie: simple suggestion d'un homme plusieurs fois mort, plusieurs fois nouveau-né. Impossible de ne pas rappeler qu'en 1975, un déséquilibré poignarda sa femme. Et que la nuit même, Julos Beaucarne écrivit du fin fond de la tristesse une ode à la vie. «Avant, t'es un peu touriste. Mais quand quelque chose comme ça t'arrive, t'es acculé à te prendre en main. C'est ça ou le suicide. Tu te dis: si je survis, c'est pour faire quelque chose. J'ai décidé de fêter la vie.»
En spectacle, vous l'aurez constaté au Petit Champlain de Québec en fin de semaine dernière, vous le constaterez ce soir (samedi) à Saint-Camille, dimanche à Trois-Rivières, et à Montréal les 29 et 30 mai (au Gesù), fêter la vie commence toujours de la même façon: il se présente à nous, on se présente à lui. Belle cacophonie. «À ce moment-là, les gens enlèvent leur carapace.» Et tout devient possible.
Théâtre 140, Jo Dekmine
Oui, j’ai adoré le spectacle que Julos a donné de ses chansons et de ses idées un premier décembre au 140. Mes amis m’attendaient au tournant : « Voilà que tu présentes dans la maison de Gainsbourg, de Nougaro et des Pink Floyd, le dernier barde wallon, le druide de Tourinnes-La-Grosse, est-ce bien de ton ressort ? » (…). Durant trente ans on s’est souri entre deux couloirs et, pour être honnête, je n’écoutais pas ses chansons. Je les soupçonnais à distance d’être un tantinet sassages et folkloriques. Le barde, voyez-vous, le ménestrel en quelque sorte. Et bien aujourd’hui, j’en témoigne, Julos Beaucarne irradie par la qualité et l’urgence de sa parole avec ce charme tranquille que seul le spectacle vivant pouvait nous restituer en profondeur. Les sujets-panique de notre vingtième siècle passent au crible de son calme souriant. C’est le calme des grands médecins. Le monde a le cancer mais on va voir ce qu’on peut faire. Julos va vous grifouiller une ordonnance. (…) Voilà, j’ai craqué. Ne soyons jamais prisonnier d’aucun style. Il n’y a de chapelles que celles au bord de la forêt.
La Croix, Robert Migliorini
L’apparence n’est pas trompeuse. Crinière blanche en liberté, sourire bienveillant, regard chaleureux, le chanteur, le poète Julos Beaucarne rêve encore (…) Ses textes et ses chansons ne cessent de dessiner et de souhaiter des êtres de ressemblance et de dénoncer les caricatures d’humanité qui menacent. Dans son spectacle, il apostrophe un leader de l’extrême droite flamande - Monsieur de l’hiver - et s’inquiète, en parcourant l’actualité, des méfaits de ceux qui sont des « loups qui ont des têtes de moutons ». Le Julos sans concession résume le propos dans une des ses sentences vedettes : « Ton christ est juif, ta pizza est italienne, ton café est brésilien, ta voiture est japonaise, ton écriture est latine, tes vacances sont turques, tes chiffres sont arabes et… tu reproches à ton voisin d’être étranger ! ». |