Un détail pour Jérémie

            

            Jérémie Dambillon aurait bien voulu attendre que la pluie s’arrête avant de reprendre sa marche dans la rue du Potier. Son chapeau feutre lui envoie, à chaque pas, une petite giclée d’eau froide dans le cou, et il déteste cette sensation de fraîcheur mouillée. Il pousse un juron entre deux frissons. Il commence à maudire ce collègue qui lui a recommandé une visite au 165. Madame Piguelier...

            Il se plante un instant devant le porche, pour lire les noms sur la dizaine de sonnettes. Il maugrée de noires insultes à l’intention de l’architecte qui n’a pas été fichu de placer le tableau à l’inté­rieur du hall, jure une nouvelle fois en constatant que ses deux pieds trempent allégrement dans la flaque qui dort dans un creux au devant du seuil, puis une fois encore lorsque, levant la tête pour visualiser la hauteur du bâtiment (il devrait atteindre le cinquième niveau, et il aurait juré qu’il ne trouverait même pas d’ascenseur), son galurin lui vide une bonne rasade de pluie qui lui dégouline tout au long de l’échine.

            Il n’entend rien lorsque son doigt presse le bouton, mais une réponse lui vient rapidement :

            —        Qui est là?

            —        Je m’appelle Jérémie Dambillon, Madame, et vous m’avez été recommandée par un collègue qui fait commerce de vin.

            —        Ah? ... Seriez-vous donc démarcheur?

            —        En quelque sorte, Madame.

            —        Bien. Entrez, Monsieur. C’est au cinquième étage, la porte à votre gauche en sortant de l’ascense­ur.

            Bourdonnement. Jérémie grogne une nouvelle fois en butant contre la marche. Il lui prend une folle envie de tout fiche à l’eau et de rentrer chez lui, de prendre une douche, et... Prendre une douche! Son projet le fait sourire, lui qui est déjà trempé jusqu’aux os. Il pose ses deux lourdes valises, appuie sur le 5 et se laisse emmener.

             La porte de l’ascenseur claque. La douce chaleur du pallier contraste avec la grisaille de l’extérieur, et a déjà raison de la moitié de sa mauvaise humeur. Un parfum de lavande accueille les visiteurs de l’étage. Les peintures sont certes défraîchies, mais il fait propre. À gauche, a-t-elle dit. Second bourdonnement, malgré la porte entrouverte. La voix de la femme, du fond de l’appartement, l’invite à entrer.

            —        Soyez gentil de refermer la porte derrière vous, s’il vous plaît.

             —        Excusez-moi, Madame, mais cette satanée pluie me suit partout. Je ruisselle du chapeau au bas de pantalon.

            —        Le vestiaire est à votre droite. Tout y est prévu, y compris pour votre chapeau. Débarrassez-vous tout à votre aise, Monsieur.

             Jérémie prend d’infinies précautions pour ne pas éclabousser tout autour de lui. Il suspend son trench au-dessus du bac à parapluie, et pose son galurin sur le rebord, de manière à ce qu’il s’égoutte aussi dans le bac. Une serpillière toute propre jouxte l’ensemble, et il n’hésite pas à essuyer les traces qu’il a laissées.

            —        Je me permets d’entrer, Madame.

            —        Je vous souhaite le bonjour, Monsieur. Prenez ce fauteuil, en face de moi, et exposez-moi l’objet de votre visite.

             Le regard de Dambillon se pose sur la dame assise à la fenêtre. Elle peut avoir cinquante ans, peut-être plus, peut-être aussi moins. Les cheveux courts, bouclés jouent sans tricher avec les tons de brun et de gris. Le visage, d’une grande beauté encore, est légèrement levé, et dessine un sourire que Jérémie sent amusé. Madame Piguelier porte un tailleur entre rose et saumon, d’une grande rigueur, décolleté juste ce qu’il est décent pour laisser tout de même deviner un buste ferme et séduisant. La jupe moule les cuisses jusqu’à quelques centimètres des genoux. Les bas sèment de petites étoiles blanches tout au long des jambes, jusqu’à l’orée des chaussures roses et brillantes, à boucle et à talon moyen.

            Le regard de l’homme revient au visage. Nez droit, sourcil finement redessiné, lèvres à peine colorées, et pourtant comme découpées par un ciseau d’artiste dans ce visage qui pourrait paraître blafard s’il n’était radieux. Jérémie s’arrête aux pupilles, et ne parvient plus à détacher ses yeux de ceux de la dame.

            —        N’allez-vous point vous asseoir, Monsieur Dambillon?

            —        Je suis confus, Madame. J’ai bien peur d’être venu vous déranger inutilement.

            —        Qu’importe, Monsieur. Je reçois si peu de visites...

            La voix est franche, à peine triste. Le ton dit combien le représentant est le bienvenu, et l’espoir qu’il ne va pas s’en aller illico.

            —        À moins que vous n’ayez vraiment mieux à faire, voulez-vous prendre place et me dire tout de même ce qui vous a conduit à ma porte?

            —        Jérémie baisse la tête. Il a la gorge serrée, et une furieuse envie de pleurer lui monte au cœur. Il bredouille encore quelques propos d’excuses, et essaie de faire comprendre qu’il est victime de l’indélicatesse d’un confrère.

            —        Croyez bien, Madame, que je ne vous aurais jamais importunée avec des livres d’art si j’avais su...

             Valérie Piguelier saisit, d’un geste sûr et direct, la paire de lunettes noires sur la table à côté de son fauteuil, et couvre ses yeux inutiles, sans cesser de sourire avec une amabilité rassurante.

            —        Ne vous excusez pas, Monsieur. Le facétieux qui vous envoie chez moi n’a sans nul doute voulu que me faire plaisir. Vous eût-il fait part de mon infirmité, avouez que jamais vous ne m’eussiez réservé votre visite.

            À mesure qu’elle parle – et ce français pur, un rien vieilli, n’a dans sa bouche aucun accent pédantc, son visage s’éclaire. Le démarcheur, lui, regarde ses deux valises en hochant tristement la tête. À travers le cuir noir, il feuillette mentalement ses livres extraordinaires aux illustrations si riches et si belles, et il lui semble que tous les perso­nnages des tableaux et des sculptures tendent vers lui un doigt moqueur.

            —        Vous devez être frigorifié, Monsieur Dambillon. Souhaitez-vous un peu plus de chaleur?

            —        Je vous remercie, Madame Piguelier, je n’ai pas froid. Je vous suis reconnaissant de ne pas m’en vouloir. Vous êtes le dernier nom sur ma liste d’aujourd’hui. Si cela peut vous être agréable, je puis m’attarder quelques minutes.

            S’asseyant en face de Valérie, il ne peut s’empê­cher de la détailler à nouveau. Sachant qu’aucun regard ne lui ferait reproche du sien, il laissa courir sa curiosité sans vergogne.

            —        Jamais je n’ai pu observer quelqu’un avec cette totale liberté. Je veux dire, sans cette auto-censure à laquelle invite immanquablement le regard même de la personne que l’on regarde...

            —        Pardonnez-moi, Madame. Vous êtes si belle, et votre élégance est si distinguée...

            Valérie rit doucement, remercie pour le compliment, et murmure avec une toute petite teinte de mélancolie :

            —        J’avais en fait vingt et un ans lorsque j’ai perdu la vue. Bien sûr, comme tout un chacun, je crus tout d’abord que jamais je ne pourrais me remettre de cet accident. Mais peu à peu, la vie s’impose, et dote ses contraintes de plaisirs et d’harmonies qu’un voyant ne peut soupçonner. Mes quarante années de cécité ne me sont en rien, croyez-le bien, des décennies de tristesse et de malheur.

            —        Je vous admire, Madame. Cette journée a pour moi été bien grise. Mais je ne regrette déjà plus que Maurice m’ait amené à vous rendre visite.

             Les mains de l’aveugle frémissent, et les doigts s’entre­mêlent, comme pour tenter de cacher une émotion que la dame voudrait secrète. Elle se lève, dévoilant toute la splendeur de sa féminité à Jérémie. En d’autres circonstances, il n’eût sans doute pas réprimé un sifflement admiratif.

            —        Préférez-vous du thé, du café, ou un vieil alcool? Je possède d’excellents whiskies, de très vieux cognacs et des armagnacs hors d’âge.

            —        Va pour l’armagnac, s’il vous plaît.

            Valérie Piguelier a la démarche élégante. Son tailleur, bien ajusté, lui dessine une silhouette de femme jeune. Sur le tapis, ses pas ne laissent entendre qu’un léger friselis sur les bouclettes.

 

             Le crépuscule s’installe déjà sur la ville lorsque Jérémie prend congé. Il ne pleut plus, et les avaloirs jettent leurs derniers renvois d’eau souillée entrecoupés de hoquets sonores. La Mercedes démarre sans rechigner. Fourbu après une longue journée, le représentant rentre chez lui.

            Sa nuit se peuple des rêves les plus fous, les plus chauds, parfois mêlés de lambeaux de cauchemars. Au matin, avant d’entamer sa journée de labeur, il consulte l’annuaire pour téléphoner à Valérie. Il a tellement envie de passer encore avec elle des moments de douce sérénité. Mais il a beau tourner et tourner encore page après page, les colonnes restent muettes. Pas de Valérie Piguelier. Numéro privé sans doute, puisque, lors de sa visite, Jérémie a aperçu un téléphone, tout habillé de velours rose, sur un meuble bas du salon...

             C’est Valérie qui appelle, le mercredi soir. Le représentant est exténué après une journée «du tonnerre de Dieu» au cours de laquelle il s’est arrangé pour prendre un peu d’avance sur son jeudi, mais la voix le revigore d’un seul coup.

            —        Ai-je bien l’honneur de m’adresser à Monsieur Dambillon?

            —        Soi-même, Madame.

            —        Peut-être m’avez-vous effacée de votre mémoire, cher Monsieur. Valérie Piguelier.

            Effacée de sa mémoire! Elle l’aurait plutôt obsédée! L’homme n’a pensé qu’à elle depuis jeudi dernier, depuis l’instant même où il quittait le 5e étage du 165 de la rue du Potier! Elle avait été sa seule et unique préoccupation, ses méninges roulant d’image rosée de la belle dame sans cesse entre deux devoirs professionnels.

            —        Effacée, Madame? Certes non! Je suis très heureux de votre appel.

             —        Je vous sais gré de votre amabilité, Monsieur Dambillon. Il y aura demain une semaine que vous êtes venu chez moi. Je me proposais de vous convier à une tasse de thé pour demain à 16 heures. Pour autant que je ne bouleverse pas votre programme.

            —        Mon Dieu, Madame Piguelier, le boule­ver­seriez-vous que je m’en réjouirais encore! Je vous rejoindrai avec beaucoup de plaisir, et je vous remercie pour votre invitation.

 

            La conversation se poursuit avec affabilité, à propos du temps, du soleil qui ne manquerait pas de remplacer la pluie de la semaine dernière. Puis l’impa­tience prend possession de Jérémie avec force et violence. Combien loin est ce demain! 

             Valérie accueille Jérémie à l’entrée même de son appartement. La poignée de main et l’émotion des voix annoncent que bientôt lèvres et joues diront des «bonjour» plus chaleureux. Dambillon reste admiratif devant la démarche sure et naturelle de la dame à travers les obstacles du hall, du living et du salon.

            Sur la petite table, entre les deux fauteuils, deux tasses attendent, de part et d’autre d’un plateau de biscuits secs et de tranches d’un gâteau au citron.

            —        Je n’ai pas encore préparé le thé. J’ai pensé que peut-être vous préféreriez du café. Mais je vous en prie, asseyez-vous.

            Les doigts de Valérie se nouent et se dénouent à un rythme endiablé. Ils tremblent même.

            —        Merci, Madame Piguelier.

            Les mains se calment, et un sourire d’une grande douceur illumine le visage de la femme.

             —        Excusez-moi, je crois que je suis en train de faire les choses dans le désordre. Mais vous sentir aussi nerveux que je le suis moi-même me rassure. Débarrassez-vous, Monsieur Dambillon. Vous savez où se trouve le vestiaire.

             Jérémie a lui aussi retrouvé son calme. Il suspend son loden dans le hall, puis revient vers le salon où Valérie a pris place dans son fauteuil. Elle sourit à son invité, et attend qu’il soit confortablement installé avant de reprendre :

            —        Voilà. Je puis maintenant vous demander si votre préférence se portera sur le thé, le café ou le décaféiné.

            —        Le thé me convient parfaitement, Madame. Mais si vous me le permettez, avant, je voudrais vous offrir un tout petit quelque chose.

            —        Les joues de Valérie pâlissent un peu plus. La dame reste un instant interloquée, puis murmure d’une voix vibrée :

            —        Un présent? Pour moi? Il y a si longtemps que plus personne ne m’a rien offert...

             Une larme a perlé au entre les cils. Décontenancée, Valérie s’est levée, rassise, puis relevée encore. Ses mains mélangent à nouveau leurs doigts dont l’un craque soudain.

            —        Je suis confuse, Monsieur Dambillon. Voulez-vous m’excuser un instant?

            Elle quitte précipitamment le salon, et ses hanches heurtent au passage quelques meubles. Jérémie est ému par le sanglot mal étouffé qui lui parvient. Un robinet coule. Une armoire laisse claquer les petits aimants d’une porte qui se referme.

            Valérie reparaît, resplendissante dans son tailleur bleu ciel, strict et distingué. Jérémie lui prend la main, et la guide vers son fauteuil. Les commissures de la dame frissonnent. Le vide de ses yeux est immense, mais l’homme le devine cerclé de bonheur et d’émotion.

             —        Ne sachant si vous disposiez d’un lecteur de disques compacts, j’ai tout de même choisi un disque pour vous, mais j’ai aussi apporté de très classiques chocolats.

            —        Votre délicatesse me touche profondément, Monsieur Dambillon. Les chocolats sont l’un de mes anciens péchés mignons vers lequel je reviens volontiers. Quant au lecteur, il se trouve derrière vous, dans la colonne d’acajou.

            Jérémie dépose la boîte de chocolats entre les mains de Valérie, et règle l’ampli­ficateur. Sans hâte, la dame ouvre le coffret tandis que les premières mesures de La Pastorale soufflent leurs accents dans le salon.

            —        Je vous remercie beaucoup, Jérémie. J’avais oublié le goût profond du bonheur. Vous me rendez en une seule fois tout ce qui peut donner envie de vivre.

            Plus de larmes, cette fois. Juste une sérénité immense. Au-dessus de la table, quatre mains se disent tout ce que les mots sont incapables d’exprimer. Le thé a un peu attendu, mais il a une saveur que personne ne pourra connaître ailleurs dans le monde.

            Les dernières mesures de l’Allegretto scellent un grand moment de tendresse quand Jérémie se lève pour prendre congé.

            —        Reviendrez-vous, Jérémie?

            —        Je sonnerai à votre porte jeudi prochain pour le thé, si vous le voulez bien.

            —        Merci, Jérémie. Jamais je ne pourrai vous apporter en retour tout ce dont vous me comblez. J’espère au moins que vous ne le faites pas par pitié.

            —        À bientôt, Valérie. Vous devez savoir que la pitié est un sentiment que j’ai rayé de mon cœur depuis longtemps. Et si le bonheur que je vous apporte est égal à celui que je trouve auprès de vous, nous sommes l’un et l’autre comblés.

            Les mains prennent le relais, les gorges serrées ne laissant plus passer le moindre mot. 

             Au fil des semaines, Valérie et Jérémie ont abandonné les «vous» distants, les poignées de mains trop cérémonieuses. La table de salon a quitté son poste entre les deux fauteuils pour prendre place devant le canapé.

            Ce jeudi, Jérémie a osé. Valérie vient de servir le thé, sans qu’une seule goutte tombe à côté des tasses. Jérémie s’approche, lui prend d’abord la main, puis attire son hôtesse contre lui. Le baiser dure le temps de deux couplets de Il n’y a pas d’amour heureux que chante Marc Ogeret. Mais Aragon a beau faire et beau dire : Valérie et Jérémie ont botté au loin la négation de leur bien être et ne retiennent que le tout dernier vers.

             Le soir, seul devant son petit écran où défilent des images qu’il ne voit même pas, Jérémie songe. Cet après-midi, alors que Valérie servait le thé, il a été frappé –oh de manière très fugace – par un petit détail «qui ne colle pas», qui perturbe le bon sens. Son désir de serrer contre lui sa compagne avait d’emblée jeté dans l’ombre toute autre préoccupation, et il ne parvenait pas à se souvenir de ce petit détail.

            Le sommeil est long à venir, et peuple la nuit de Jérémie de monstres hideux et moqueurs, de situations terrifiantes. Au milieu de tous ces drames, le visage souriant de Valérie se veut rassurant. Il reste fixe, comme au centre d’un écran où les scènes les plus folles défilent tout alentour, les unes dans des couleurs à hurler, les autres tout en ocre et sépia. Le manège se fait de plus en plus rapide, devient vertigineux, au point qu’au centre du tourbillon, telle une baudruche, le visage tendre éclate. Ne reste au centre de ce que fut l’image que deux grands yeux qui s’éteignent lentement.

            Assis au milieu de son lit, tout en sueur, Jérémie est bien réveillé, mais les images dansent encore devant ses yeux. Il sait qu’il est inutile d’essayer de dormir encore...

             Alors qu’il prépare son café, très tôt ce matin, il vient de prendre une décision. Il n’attendra pas jeudi, mais dès dimanche il retournera auprès de Valérie, lui demandera de l’épouser, l’invitera à venir vivre chez lui, ou lui proposera de s’installer chez elle. Peut-être même samedi. Non. Il doit se préparer. Il doit tout préparer, ne rien laisser au hasard. Et l’impatience recommence à le ronger.

 

             Il est à peine 15 heures lorsque Jérémie Dambillon arrête sa Mercedes sur la place des Fusillés. Il a demandé à la fleuriste de lui composer un bouquet de fleurs au parfum net et fort. Il sait que même si elle ne les voit pas, Valérie aime beaucoup les fleurs. Il l’a surprise, la semaine dernière, à caresser les pétales d’une des roses qu’il lui avait offertes, tout en respirant doucement son cœur.

             Il entre dans la rue du Potier, d’un pas ferme et décidé, tout en sifflant. Mais la chanson s’arrête net : là-bas, dans la seconde moitié de la rue, à gauche, là où le 165 était entouré de deux hautes bâtisses ne reste qu’un large vide. Jérémie avance maintenant d’un pas hésitant, fébrile. Il n’y a personne que lui dans cette rue grise. Il reste planté sur le trottoir, les bras ballants. Le film transparent qui enveloppe son bouquet racle les dalles au rythme haletant de sa respiration.

            Il scrute le terrain vague à la recherche d’un indice, d’un signe qui pourrait le rassurer. Il se pince, tape du pied. Il crie dix fois le prénom de Valérie.

            Jérémie sursaute quand le vieil homme qu’il n’a pas entendu approcher lui demande avec gentillesse s’il a perdu quelque chose.

            —        Ici, jeudi encore, la maison... Le 165... c’était ici! J’y suis venu voir Valérie Piguelier! Dites-moi que j’ai une hallucination, que le bâtiment est là, qu’on me joue un tour! Hein! le 165, c’est bien ici!...

            —        Le 165? Valérie Piguelier? Ce n’est pas de ce côté-ci, Monsieur. Vous faites erreur.

            Le vieillard disparaît sans rien ajouter.

            Jérémie marche de long en large, vient à intervalles réguliers s’arrêter à nouveau devant le terrain vague.

            Il remonte dans sa voiture, s’éponge le front. Il jette un œil dans le rétroviseur, puis regarde sa montre. Il sera bientôt quatre heures moins le quart. Le moteur ronfle. Marche arrière. Jérémie se ravise, range la Mercedes. Il attendra qu’il soit vraiment 16 heures, et il retournera au 165.

            Le soir, Jérémie est désemparé. Il n’a pas le cœur à préparer son dîner. La bouteille de vodka lui tient compagnie. Les idées se bousculent, et leur tumulte lui donne une migraine violente. Vide, la bouteille de vodka fait place à celle de rhum. La nuit couvre le représentant d’un sommeil vide.

 

             Pas de ce côté-ci. Pas de ce côté-ci. Que voulait dire le vieil homme de la rue du Potier? Sa journée terminée, ce lundi, Dambillon a décidé d’aller flâner dans la rue de sa dulcinée. Il fait même le tour du terrain vague où les herbes hautes cachent des ronces que les années ont entrelacées avec un art consommé. S’il n’a pas murmuré cent fois le prénom de l’aimée, il ne l’a pas dit une seule. Pas de ce côté-ci. Pourtant, l’autre côté de la rue lui est étranger.

            Difficile de croire à la réalité? Ou j’ai rêvé, ou je rêve, se dit Jérémie. Ou alors je deviens fou. Le trajet pour rentrer chez lui s’allonge démesurément. Repos. Jérémie se réfugie dans son grenier, comme au temps de sa jeunesse, où il allait éteindre les premiers feux de ses cafards.

            Assis au milieu des objets vieux et lourds de souvenirs, il relit quelques pages de ces vieux magazines qui content les aventures de Buffalo Bill, et que l’on payait quelques centimes juste avant la guerre de 40.

             Au fond de la pièce, la grande armoire du grand-père, avec son immense miroir au centre, devant lequel il s’est déguisé et grimé des dizaines de fois dans son enfance. Machinalement, il s’approche en grimaçant, comme il l’avait fait si souvent. Il a relevé les manches de sa chemise. Il gesticule comme un pantin, puis se fige soudain : la montre. Son reflet, naturellement, la porte au bras droit, et le cadran en est inversé. Valérie verse le thé. La montre. Le détail «qui ne colle pas»...

             Pas de ce côté-là, dit une voix de vieillard. L’image du vieil homme, comme s’il était à l’entrée du grenier, se dessinait dans le miroir. Jérémie se retourne, ne voit personne. Il regarde à nouveau dans le miroir où le reflet dit encore : Pas de ce côté-là...

 

             Depuis que le grenier lui a livré une partie du secret, Jérémie Dambillon cherche le chemin qui le ramènera du bon côté. Il sait maintenant qu’il n’a pas rêvé, que Valérie l’attend sans doute avec autant d’impatience. Il sait aussi que, contrairement aux idées reçues, rien n’est tout à fait pareil de l’un et de l’autre côté. La nuit, les soirs de pleine lune, la voix de Valérie lui parvient, chaude et calme. Elle lui dit combien il lui manque, et lui réaffirme avec beaucoup de tendresse qu’elle l’attendra toujours, et lui promet que le moment venu, elle le guidera vers le passage. Alors Jérémie reprend espoir. Un jeudi peut-être...

In Sans gravité, Memor, Bruxelles, 2002.

 

Page d'accueil