Extraits de 


(Le dessin de couverture est de
Monique Lavallé)

 

Marinette

    «Il a plu toute la journée. La terre n'a pu suivre, et de grandes flaques couvrent champs et jardins. Les rigoles roulent des eaux épaisses, jaunes et brunes au-dessus des bouches lasses de boire. Au coin de la rue, une grille vomit une eau presque noire avec de longs rots sourds. Les nuages sombres dessinent des montagnes et des masques fantastiques dans le ciel froid. J'entends les arbres frissonner d'horreur, de toutes leurs feuilles ruisselantes.» Je ne sais plus où que j'ai lu ça, mais aujourd'hui, c'est comme dans ce bouquin.

    La journée a été mauvaise, on s'en doute. Marinette s'est levée du pied gauche. Elle a fait du café imbuvable et le beurre était ranci. Notre première dispute a donc commencé à sept heures et demie. Elle a été brève. Il y a tout de même une tasse qui n'en a pas vu la fin. Comme toujours, Marinette m'a reproché de ne pas travailler. Elle connaissait mon avis sur la question avant de me traîner devant le maire. Elle a qu'à se démerder. Si la situation lui plaît plus, qu'elle se tire. Mais elles sont toutes pareilles, y en a pas une qui m'a plaqué.    

    Marinette, c'est ma sixième femme. A chaque nouvelle épouse, je suis obligé de changer de quartier. je fais peur, à ce qu'il paraît. Mes cinq premières femmes se sont suicidées, et les gens racontent que je suis le démon personnifié. Tout ça, c'est des préjugés, que je leur dis. Parce que je travaille pas, que je vis aux crochets de mes femmes, tout le monde me méprise. Mais je m'en fous. C'est tout de même pas ma faute si les femmes sont sujettes aux dépressions. Enfin, pas tout à fait. Je suis normal, moi, comme tout le monde. Y a qu'à prouver le contraire !

    Pour passer le temps, je me suis amusé à jardiner toute la matinée sous la flotte. Et à onze heures, on s'est redisputés. J'avais rapporté de la boue partout, j'étais un sale cochon et compagnie. J'ai essayé de gueuler plus fort qu'elle. Mais ça n'a pas été facile. Les gens disent que je suis mou, et elle en profite. Il faut avouer qu'elle a toujours les meilleurs arguments. Même si c'est toujours les mêmes, ils en sont pas moins valables. Elle travaille, elle entretient la maison, fait la bouffe et couche avec moi. De mon côté, je semble me contenter de la dernière partie de son exposé, comme elle dit. Quand elle me parle sur ce ton-là, je me tasse parce que je me rends compte que j'ai besoin d'elle, et ça m'énerve. Ça me fout en rote de baisser pavillon devant elle.

    J'en ai eu marre. J'ai pris de l'argent dans le buffet et je suis sorti. J'ai roulé ma bosse dans le village tout l'après-midi. J'ai bu le coup avec quelques copains, puis j'ai perdu aux cartes tout le fric qui me restait. Je suis rentré vers huit heures. Rentré n'est peut-être pas le mot juste. Je jette un œil par la fenêtre pour voir Marinette. Non que je me méfie, mais j'aime la regarder sans qu'elle s'en doute. Elle est assise à la table, devant un livre. Une bouteille de whisky traîne à côté d'un verre vide. Y a un détail qui me frappe. Je bouge pas. J'attends calmement. Et je commence à sourire. Après quelques minutes, Marinette a l'air de s'assoupir. Elle se verse une rasade qu'elle ne boit pas. Ses paupières se ferment. Je souris toujours. La tête s'appuie doucement sur son avant-bras, puis tombe sur la table. J'attends encore un peu. Y a une odeur de gaz qui sort par les interstices de la fenêtre. C'est le bouton du gaz qui m'avait frappé. Ouvert, mais pas de flamme. J'attends encore, que j'ai dit. Et quand je suis tout à fait sûr, je m'en vais donner l'alerte, en faisant comme si j'étais affolé. Pour donner le change !

    Demain, j'irai au chômage. Enfin, je m'inscrirai, quoi. Puis je chercherai une autre femme.


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