Quelques extraits de


(Le lino de couverture est dû à
Ernest Bernardy)

Monsieur Grange

    Le Fond des Naux transpirait, cet après-midi d'été. Les bouleaux et les chênes s'épongeaient de leurs feuilles moites en soupirant. Au moindre mouvement d'air, monsieur Grange les entendait frémir. Dans les taillis, un écureuil regardait mûrir les noisettes, comptant sa récolte déjà. Taons, mouches et mouchettes tourbillonnaient en chantant autour de monsieur Grange. La vieille casquette défraîchie tournoyait sans cesse au bout d'un bras ruisselant. Les feuilles et les ronces gémissaient sous l'épaisse semelle de crêpe. Monsieur Grange respirait à pleins poumons l'air bouillonnant rempli de cette odeur chaude d'insectes et de ronces.

    Les framboises, une à une, roulaient au fond du bidon à lait avec un petit bruit sourd, discret. Le seau attendait là-bas, au pied d'un hêtre repère.

 

Les gros doigts noueux et tachés retournaient les feuilles, agrippaient les épines sans les craindre, et détachaient doucement la grosse framboise molle.  

   Tous les ans, monsieur Grange revenait au bois. Et tous les jours, son seau rapportait dix litres de framboises, comme il avait rapporté dix litres de myrtilles, comme il rapporterait dix litres de fraises des bois à la saison.

    Il était midi au soleil. Mais le bidon n'était pas plein. Les tartines attendront. Le café frais aussi. Deux jeunes gens emplissaient une marmite un peu plus loin. « Vous avez l'heure, monsieur Grange, s'il vous plaît? » « Il doit être midi et quart. »    

    De son temps, on lisait l'heure au soleil. Les montres coûtaient très cher. Les jeunes d'aujourd'hui ne savent plus. Ah ! le bon vieux temps... Monsieur Grange aimait les tartines à l'omelette. Et un coup de café frais par-dessus. Un festin.


    Ce matin, vers six heures, monsieur Grange a lacé ses lourdes bottines et s'est mis en marche, comme chaque jour. Le seau murmurait en balançant d'avant en arrière. Le pas du vieil homme restait souple, son visage dur. Il est revenu à cinq heures, avec un seau plein « à coupette », comme on dit chez nous. Ses épaules ne m'ont pas semblé plus voûtées qu'hier. Sa main serrait toujours fermement l'anse du seau pesant. Et je sais que demain, monsieur Grange gagnera un nouvel emplacement repéré aujourd'hui. Son seau sera plein à coupette au retour Et le soir, sa femme partira, sac à la main, pour vendre la récolte.

    Depuis mon enfance, il me semble que j'ai toujours vu monsieur Grange monter vers les bois. J'ai toujours connu ce seau émaillé bleu moucheté de blanc. Et j'ai toujours entendu grincer la semelle de crêpe sur le tarmac froid. Mon fils me disait ce matin : « J'ai entendu passer monsieur Grange, tout à l'heure. Tu vas voir, il va encore rapporter des framboises. »

    – Des fraises, petit. C'est le temps des fraises.

    – Dis, p'pa, quel âge il a, monsieur Grange ?

    – Je ne sais pas, petit. Depuis que je le connais, il a toujours eu le même âge. Il est vieux, et je l'ai toujours connu vieux.

    – Tu crois qu'il n'a jamais été jeune ?

    – Si, peut-être. Il y a bien longtemps.

    – Et pourquoi il meurt pas ?

    – Je ne sais pu, petit. peut-être pense-t-il que fraises, framboises et myrtilles l'attendent chaque année. Il ne veut pas les abandonner. C'est un brave homme

    Pour le mariage de mon fils, monsieur Grange lui a offert un seau de myrtilles. Pour faire des tartes, dit-il. Il dit aussi que c'était peut-être le dernier seau qu'il rapporterait. Pourtant, ce matin encore, le seau de monsieur Grange murmurait en balançant d'avant en arrière, et les semelles de crêpe grinçaient sur le tarmac froid. Ce midi, les tartines à l'omelette arrosées de café frais vont régaler le vieux cueilleur. Et ce soir encore, c'est un seau à coupette qui tirera son bras. J'ai toujours cru qu'il avait trouvé le secret pour ne plus vieillir, ce monsieur Grange.


 
La Vierge-Jacques

    D'énormes nuages s'appuyaient lourdement sur l'horizon fatigué. La journée serait mauvaise, comme hier. Pourtant, les blés réclamaient. Leur dorure ternissait, et leurs longues échasses ployaient dangereusement. Quelques épis, las d'attendre les couteaux de la faucheuse, s'étaient couchés déjà.

    Malgré les éclairs qui menaçaient du fond du ciel, tu as voulu m'emmener au bois. Je n'ai pas compris tout de suite. Je te trouvais insensé, mais t'aimais trop pour discuter. Alors nous sommes partis pour la Vierge-Jacques. La chaleur m'étouffait déjà quand nous sommes arrivés au Verger d'Epines. Mais tu insistais. Allons au bois. Je t'ai suivi sans trop de mauvaise grâce. Tu me parlais de ton avenir. Tu faisais des projets fantastiques. Et moi, je ne me rendais pas compte que j'en étais absente. J'avais tellement confiance en toi.

    Quand nous sommes arrivés à la « Crûlot », je crus bien que nous allions y avoir droit tout de suite. Il tonna très fort. Les oiseaux avaient disparu. Seule une buse tournait encore, sans bruit, dans la touffeur intenable de l'orage approchant, au-dessus des chênes et des bouleaux.   

    Nous nous sommes assis quelques minutes sous les sapins, au bas de la côte. L'air sentait bon la résine. Là, tu as rappelé nos meilleurs souvenirs. Notre rencontre à Florenville, nos meilleures sorties, nos meilleurs amis. Et puis le jour où, pour la première fois, nous nous étions glissés sous le même édredon, l'hiver dernier. J'étais heureuse. Je n'avais pas encore compris.

    Les cailloux roulaient sous nos pieds. Ils me faisaient mal au travers de mes semelles trop fines. La montée est raide, là. J'ai voulu m'arrêter encore. Mais je t'implorai en vain. J'ai lu dans ton regard que tu allais te fâcher. J'ai continué, péniblement. Tu me tirais. Comme tu paraissais pressé ! Je restais toujours aveugle. Nous nous sommes assis sur le banc. La Vierge-Jacques était toujours là, plantée dans sa niche, au tronc du hêtre énorme.

    Les premières gouttes claquaient sur les feuilles, au-dessus de nous. Tu m'as embrassée. Tes mains glissaient sur mes épaules. L'une vint me caresser la nuque. L'autre montait sur mes seins gonflés d'amour. Et ce n'est que lorsqu'elles se sont rejointes que j'ai compris. Trop tard ! Tu as serré. Vite ! Fort! Je n'ai pas pu crier. Je n'ai pas même pu esquisser un geste. Ma surprise fut brève, comme mon agonie.

    Sans émotion, tu m'as chargée sur tes épaules. Et tu m'as jetée dans le petit ravin, sur les ordures. Et tu es parti, calme. L'orage grondait, et il pleuvait à torrents.

    J'avais compris bien trop tard. Je n'aurais jamais dû te dire que j'attendais un enfant. Notre enfant.

 

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