(Pièce en plusieurs scènes, dont la deuxième)
Un café. Entrée dans le fond. Tables
à gauche et au milieu. Bar zingué à droite. Derrière la porte
d'entrée, à l'intérieur du café, un pendu en pantalon, chemise
et évidemment, cravate, Derrière le bar, un garçon rigide avec
un œil de verre et une dent en or.
SCÈNE A
(Entre un client, le premier, donc le
Client 1)
Client 1
Tiens, un pendu. (Il le salue d'un
moulinet de casquette, puis, au garçon :) Vous ne devriez
tout de même pas laisser traîner des pendus comme cela dans
votre établissement. Ça fait désordre. Vous avez vu ses lacets
?
Garçon
Que voulez-vous, mon bon monsieur, le
personnel de nettoyage n'arrive que le soir. Il faudra attendre
six heures trente pour qu'on l'enlève.
Client 1
Vous ne pouvez donc pas l'enlever vous-même
?
Garçon
Ah non, monsieur ! On ne tripote pas
de macchabées quand on sert à table. Que diraient les clients
?
Client 1
Ça, c'est bien vrai. Ils auraient trop
de chance. Servez-moi ma liqueur au papyrus, monsieur le garçon.
Garçon
Pas d'insulte, s'il vous plaît, appelez-moi
garçon, comme ma mère. Voilà votre liqueur à l'eucalyptus, monsieur
le monsieur
Client 1
Et toc, hein? Enfin, pardonnons-nous
nos offenses comme se les pardonnent aussi ceux qui nous ont
offensés. Je vous dois ?
(En posant sa question, le client
1 a jeté un regard dégoûté au pendu. Pendant toute l'évolution
des scènes, son regard deviendra de moins en moins dégoûté,
et de plus en plus ravi)
Garçon
Quinze francs, monsieur, à cause du pendu.
Client 1
En voilà treize, avec le service.
Garçon
Merci beaucoup, monsieur, merci mille
fois (il jette un franc dans la poche du pendu).
(Le client 1 déguste chaque gorgée
de sa liqueur à l'eucalyptus. Un silence se fait pendant lequel
il jette des œillades au macchabée).
Client 1
Dites-moi, garçon, qui est-ce ?
Garçon
Qui ça ? Je ne vois personne, monsieur.
Client 1
Là, le pendu. Qui est-ce ?
Garçon
Ah ! Oh, comme d'habitude, un client
enfermé hier soir par un hasard inadvertant.
Client 1
Beau pléonasme.
Garçon
Je n'y avais pas fait attention. Ses
chaussettes ne sont pas mal non plus.
Client 1
Si je compte bien, c'est le troisième
ce mois-ci. Et nous ne sommes que le douze, belle moyenne!
Garçon
Que voulez-vous, monsieur ! Je n'y suis,
hélas, pour rien. Notez que chez les Ratzibomineux, en face,
ils en sont à leur septième. Et nous aurons du mal à combler
le retard.
Client 1
Oho ! Et chez eux aussi ce sont des clients
enfermés «par un hasard inadvertant» ?
Garçon
C'est ce qu'ils prétendent. Mais moi,
je crois plutôt que c'est parmi le personnel de nettoyage que
les gens se pendent. Un clan quoi. Ou une secte. Ils en sont
à leur septième annonce dans les quotidiens locaux. A chaque
fois, ils demandent «personne sérieuse pour nettoyage salle
après 18 H, caractère fort de préférence. Bonne santé s'abstenir.»
Client 1
Mais si les gens qu'ils engagent étaient
sérieux, ils ne se pendraient pas. Ne croyez-vous pas ?
Garçon
Je partage tout à fait votre avis, monsieur.
De plus, si le personnel ne laisse aucune chance aux clients,
j'estime que ce n'est pas très aimable. Dois-je vous resservir
quelque chose, monsieur ?.
Client 1
Oui, une liqueur à l'eucharistie.
Garçon
Sapristi!
Client 1
Pardon?
Garçon
Pardi, je dis sapristi. Voici votre liqueur
à l'eucalypti... pardon, à l'eucalyptus, monsieur.
Client 1
Merci, garçon. Je vous dois ?
Garçon
Dix-sept francs, monsieur, s'il vous
plaît. A cause du pendu.
Client 1
En voilà quinze, avec le service.
Garçon
Monsieur est infiniment bon. Merci beaucoup,
monsieur (il glisse une pièce dans la poche du pendu).
Client 1
La police n'est pas encore venue ?
Garçon
Si, monsieur, bien sûr, comme d'habitude.
Et comme pour chaque cas - qu'elle juge différent -, elle a
conclu à la mort par accident naturel.
Client 1
Naturellement. Mais dites-moi, la corde,
qu'en faites-vous après ?
Garçon
Après quoi, monsieur ?
Client 1
Quand on a enlevé le pendu, que fait-on
de la corde ?
Garçon
On la laisse en place, monsieur.
Client 1
Sans défaire le nœud ?
Garçon
Sans défaire le nœud, monsieur. C'est
plus facile pour le suivant.
Client 1
Et on ne vous accuse pas de provocation
?
[...]