Sur les traces du carabe relique

 

Par Michel Tarrier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En mai 1982, deux coléoptéristes parisiens soulèvent les pierres dans une localité du Haut Atlas qu’ils tiennent secret et font la découverte du cadavre partiel d’un carabe inconnu et qu’ils conservent avec précaution. Le coléoptère est de taille modeste (20 mm) et d’un non moins modeste chromatisme bleu-noir. L’animal est immédiatement jugé extravagant par les spécialistes car en raison de son type de costulation (nervures des élytres), il appartient à un genre inédit, un chaînon manquant de la souche primitive entre les carabiques inférieurs et les Carabus vrais. Il est décrit sous le nom de Relictocarabus meurguesianus, le type en pièces est déposé au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. Les auteurs retournent à plusieurs reprises sur les lieux de leur fortunée découverte, mais en vain. Aucun nouveau Relictocarabus n’est vu, ni vif, ni mort. On suppose qu’il s’agit donc d’une espèce hypogée et de rencontre très aléatoire. Les duettistes découvreurs publient leur trouvaille mais maintiennent l’impasse sur la localisation. Naît très rapidement une véritable fièvre dans le petit monde entomologique pour tenter de renouveler la capture du même carabe, vivant cette fois, et c’est une ruée vers tous les sites possibles du Haut Atlas.

 

Le Haut Atlas se développe sur une longueur de 800 km ! Y retrouver une bestiole de 20 mm, qui plus est discrète en superficie puisque évoluant dans les failles et les éboulis, est un défi inouï. Mais où peuvent bien se rendre des entomologistes parisiens plus ou moins « frileux » quand ils se dirigent vers cette cordillère et ne disposent – comme toujours – que de quelques journées ? L’inventaire des destinations possibles n’est pas très fastidieux à dresser quand on devine la sainte dépendance des « bons » hôtels, le recours inévitable aux routes ou aux pistes pas trop cassantes, et les lieux sacro-saints où retourne tout un chacun en ces temps où les pionniers brillent par leur absence. Pour « récolter » les carabes autrement qu’à vue, qui est une méthode fort aléatoire, on dispose quelques batteries de pièges qui ne sont rien d’autre que de discrets petits pots appâtés avec un sirop alcoolisé quelconque car ces insectes carnivores sont en proie à quelques dérives gourmandes qui peuvent ainsi leur être fatales ! Fort de mon analyse éthologique du pur entomologiste parisien lâché dans l’Atlas et d’une vingtaine d’anciennes années consacrées à la carabologie, j’ai donc disposé dès la fonte des neiges de tels pièges dans les niches favorables aux carabes alticoles des trois ou quatre secteurs susceptibles, selon mes déductions, d’avoir accueilli les « profanateurs » du cadavre. Le tout premier fut le bon : le versant Nord d’un adrar tout proche du Mont Oukaïmeden, destination marocaine de prédilection de tous les chasseurs d’insectes. Quelques  Relictocarabus y étaient tombés dans mes pots, avec un nombre plus conséquent d’une autre espèce connue des lieux depuis des lustres :  Carabus favieri atlantis. Incroyable mais vrai, la seconde localité pressentie ne fut pas moins féconde puisque le même Relictocarabus se trouva aussi dans un piège du Djebel-Bou-Ourioul, tout proche de l’incontournable Tizi-n-Tichka ! J’en suis resté là, pas mécontent de mes intuitions. Mais j’appris par la suite qu’un autre carabologue parisien avait aussi repris vivant le Relictocarabus, mais avec moins de mérite puisque informé par quelques confidences privilégiées des auteurs initiaux.

 

Quand je circule dans le Haut Atlas, il m’arrive parfois d’apercevoir quelques coléoptéristes carabologues pas très anonymes et identifiables par leur frénétique manie de retourner avec leur piochon des quantités infernales de pierres   (les carabes nocturnes s’y cachent tout le jour), ceinturés de leurs flacons et cernés d’intuitions. Je m’interroge chaque fois s’ils ont ou non repris l’insecte mythique, sans néanmoins jamais le leur demander. Il faut éviter de poser des questions taboues aux gens qui ont des jardins secrets...

 

 

 

 

Habitat de l'énigmatique Relictocarabus et grand refuge orophile,
avec ses 4167 m, le Djebel Toubkal est le toit du Maghreb.

 

 

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