CHAPITRE 19

 

 

   

 

        Les parents de Frédéric furent surpris par son retour inopiné. Le fils prétexta à nouveau une grande fatigue. Sa mère se contenta de cette explication, mais lui, capta le regard de son père qui manifestement ne s’en satisfaisait pas.

      C’était l’hiver. La neige tombait à longueur de journée et de nuit. Tendre, douce, obstinée. Le bal des flocons calmait pendant de courts moments le regard brûlant du jeune homme. Quand la neige cessa, le ciel resta bas, lourd encore de celle-ci. Le champ était enfoui sous les blancs cristaux. Il étouffait.

      La maison de Frédéric était enveloppée d’un grand silence blanc. Le garçon se taisait, le regard fixé sur le paysage. En réalité, l’image d’Angéline occupait tout son esprit. Il avait besoin d’elle.Terriblement. Son absence accentuait encore sa passion. Les jours passaient. L’épuisement de l’amoureux s’aggravait. Il était have, et c’était avec effroi qu’il le constatait devant son miroir. Il pensait qu’il ne serait plus jamais en état de se présenter à la clinique. La mère constatant l’amaigrissement de son fils, s’évertuait à lui mijoter ses plats préférés. Il y touchait à peine.

      Un soir, dans sa chambre, il se tapa la tête au mur. Il voulait revoir Angéline, entendre sa voix émotive, capter ses regards, tous ses regards. Il décida de retourner à la clinique, même maladif. Salomon lui avait tendu une perche en parlant de dépression. C’était cette carte-là qu’il allait jouer. Comment se pouvait-il qu’un amour aussi beau amenât un orgueilleux comme lui à un comportement aussi méprisable ? Mais il lui fallait gagner du temps, du temps à vivre auprès d’elle.

       La neige  s’écrasait à gros flocons sur la vitre, tissant un voilage blanc sur la tenture noire de la nuit. Mais Frédéric était devenu insensible à la beauté des choses.

      Au matin, à la cuisine, sa mère vint vers lui. Elle tenait dans ses mains un petit paquet coquettement emballé. Elle le donna à Frédéric en s’exclamant : « Bon anniversaire ! C’était à cinq heures de l’après midi !  Je suis un peu en avance. Je te l’aurais déjà envoyé si tu  n’étais pas revenu ici » Frédéric avait complètement oublié qu’ils avaient aujourd’hui tous deux vingt-six ans ! Il déballa le cadeau : c’était un stylo réservoir très luxueux  Il remercia ses parents.

  

      Dans  l’après midi, Frédéric parla au vieux docteur. Celui-ci s’emporta : « Mais bon Dieu, vous ne comprenez pas que je ne veux plus de vous ici, déséquilibré comme vous êtes ! Guérissez d’abord si jamais c’est possible, et après, on verra ! » Frédéric s’était levé, incapable de prononcer un seul mot. Le menton relevé, il foudroya Salomon du regard, puis sortit en claquant la porte de toutes ses forces qui venaient soudain de lui revenir, comme par miracle.

       Dans le corridor, il bouscula une infirmière et, sans s’excuser ni se retourner, il courut vers les escaliers qu’il monta quatre à quatre. Essoufflé par sa course folle et  une tempête d’émotions, il arriva devant sa chambre. Là, il reprit haleine ; puis comme un ouragan, il ouvrit la porte et la referma violemment derrière lui. Il plongea sur son lit qu’il tambourina de ses deux poings crispés en gueulant : « Vieux con ! Vieux con ! » Retrouvant un peu de calme, il continua : « après tout, en me renvoyant, tu me facilites les choses. Merci Salomon !  Maintenant, je n’ai plus rien à perdre. » Il s’enfuirait avec Angéline, la cacherait …vivrait de larcins… D’un bond, il se leva, empocha ses économies, quitta sa chambre, dévala les escaliers, manqua une marche, chancela un instant puis se rattrapa à la rampe, avant de continuer sa course. Angéline ! Il cherchait Angéline ! Il l’aperçut tout à coup au détour d’un couloir, seule, à même le sol de dalles blanches.

- Vas t’habiller ! Chaudement ! On s’en va, commanda Frédéric.

- Mais où ? demanda la jeune fille, à la fois surprise et ravie.

 - Je t’expliquerai. Rejoins-moi à la grille du parc.

       Le jeune homme l’y attendit. De là, il la vit arriver, frêle, gracieuse, d’un pas menu d’oiseau décidé que la neige entravait à peine. Un manteau cachait mal sa petite robe de nuit en coton bleu clair.  Elle souriait. Ils se dirigèrent vers l’arrêt de l’autobus qui ne tarda pas à venir. Dans le véhicule qui les emmenait, Angéline appuya sa petite tête blonde qui par miracle encore en paraissait seize contre l’épaule solide de Frédéric, puis la nicha dans son cou musclé.

  - Où allons-nous ? demanda t-elle. 

- Tu verras.

       En ville, Frédéric courut dans une artère bruyante, tenant solidement la main d’Angéline qui le suivait difficilement, trébuchant de temps en temps. Enfin, il aperçut une enseigne : Hôtel des Voyageurs. Il franchit les quelques marches qui menaient à la réception, entraînant Angéline essoufflée qui comprenait mal ce qui lui arrivait.

- Une chambre pour deux, demanda t’il.

 - Sur la rue, sur la cour ?

- Peu importe, mais dépêchez-vous !!!

      L’hôtelier lui tendit la clé du onze. Au mur, dans le hall, une énorme horloge marquait quatre heures. Le jeune homme, négligeant l’ascenseur trop lent, se précipita dans une volée d’escaliers sans lâcher Angéline. Il ouvrit la porte désignée. Tout, les murs, les tentures, le tapis, était rouge sombre, rouge comme le sang, la vie, la passion. Le lit aussi, lui qui semblait les attendre depuis toujours. Angéline se blottissait contre son fiancé qui enveloppait de ses bras solides ce petit bout de chair aimante qui voulait lui livrer l’entièreté de son être. Tout naturellement, elle alla vers la couche et s’y étendit. Alors, avec des gestes infiniment doux, Frédéric ôta, les uns après les autres, religieusement, les tissus qui la vêtait. Dont sa petite robe de nuit en coton bleu pâle. Elle fut nue. C’était à peine si Frédéric, agenouillé auprès d’Angéline, osait frôler son cou, ses épaules graciles. Il craignait que ce ne  fût encore qu’un rêve. Mais non .S’enhardissant, ses mains fiévreuses parcoururent la jeune fille … qui pleurait…  Puis, il effleura du bout des lèvres chaque parcelle visible de son corps. Il couvrait ses pieds de baisers quand le secret d’Angéline, brillant dans son écrin de lumière blonde, lui apparut. L’amoureux ferma un moment les yeux. Son sang se fit fleuve pressé.  Le moment arrivait où ils n’allaient plus être qu’une seule chair, eux qui avaient été, depuis une éternité, deux rêves isolés. Il ôta ses vêtements, et entreprit tendre, puis passionné, d’explorer les profondeurs d’Angéline.

      La même volupté consumait leurs âmes totalement réunies dans le triomphe de leurs corps. Un même sang circulait dans leurs veines, qu’un même cœur battant au centre de leur corps brassait, quand tout à coup, un miracle se produisit : ils se sentirent soulevés  par une force extraordinaire, et le ciel en eux leur apparut. Ils y coulèrent toujours intimement joints et leur chant d’amour faisait tressaillir de joie la spirale constellée du même infini qui les happait.

 

       En bas de l’hôtel qui avait offert un abri aux deux amants impatients, s’était formé un attroupement. Des policiers tentaient d’empêcher les curieux de s’approcher du bâtiment où avait eu lieu un attentat à la bombe. Des ambulances attendaient avec leur air sinistre. On sortit un blessé sur un brancard, puis un autre. Enfin deux cadavres que l’on devinait l’un sur l’autre sous une couverture furent évacués. Il était un peu plus de cinq heures.

       Angéline fut enterrée dans son village natal .Seul Salomon accompagna la jeune fille jusqu’à sa dernière demeure. Olivier suivait le corbillard de son ami, mêlant ses sanglots aux échos du glas. A part lui, il y  avait la mère et le père du défunt. Le regard malheureux de celui-ci ne trahissait plus aucune anxiété .C‘était la fin du « Miracle des Gémeaux ».

 

 

 

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