CHAPITRE 18

De temps à autre, Angéline s’installait dans le cabinet du jeune médecin et celui-ci s’efforçait toujours de la traiter comme n’importe quelle patiente.
Une fois que l’interne, sans grande conviction, essayait par ses questions d’éveiller quelque intérêt pour le monde dans l‘esprit de la jeune fille, elle posa son regard clair, doux, interrogateur dans celui sombre et brûlant de Frédéric.
- Mais pourquoi me demander tout cela ? Je t’aime, tu m’aimes. Il n’y a rien d’autre au monde. Je t’assure !
Il finit par perdre tout espoir de la guérir, parce qu’elle n’en n’avait nulle envie.
Un jour, un silence d’amour s’installa entre eux dans le bureau. Leurs yeux se touchèrent. Frédéric, pourtant pétri par la passion, demanda à la jeune fille de partir.
Un autre jour, encore dans le bureau du garçon, ils se troublèrent. Ils restèrent un long moment, muets, immobiles, ensorcelés l’un par l’autre, puis Frédéric, perdant tout contrôle de lui-même, se leva précipitamment, et sa chaise tomba. Il se dirigea vers la jeune fille qui s’était mise debout aussi. Ils s’enlacèrent. Angéline offrit son pur visage à l’évidence d’un long baiser. Soudain, il écarta des deux mains l’amoureuse. « Je suis devenu fou », pensa-t-il. Alors, sur un ton qu’il voulait sec, il dit à Angéline de s’en aller. Une question douloureuse troubla un instant le regard de celle-ci. Puis elle obéit, chancelante, tandis que le jeune interne murmurait : « Pardon.»
Frédéric s’affala sur son bureau et se dit : «A présent, elle va en réclamer encore et encore des baisers, et je n’ai désormais plus le droit de les lui donner ni celui de les lui refuser. Qu’allons-nous devenir ? » Hé bien, dans un océan d’amour, il se montrerait inflexible ; il se montrerait dur dans la tendresse, froid dans la passion, comme il l‘avait été jusqu’aujourd’hui.
Le lendemain, pour la première fois depuis son séjour en clinique, Frédéric se rendit chez ses parents. Dans le train, il réalisa que cette visite n’était plus qu’une formalité. Sa mère lui sauta au cou, comme d’habitude, puis le regarda d’un air soupçonneux :
-Mais pourquoi cette mine pâle, défaite ? Tu es malade, mon petit ?
-Mais non. Je suis seulement très fatigué.
-Tu manges bien là-bas ?
-Oui, la nourriture est excellente.
-Je vais te réchauffer de la soupe, dit la maman. Elle est comme tu l’aimes : un peu épaisse.
Le père ne disait rien ; il regardait son fils. Le chat vint se frotter voluptueusement aux jambes de celui-ci qui le caressa d’une main distraite. Un silence s’installa dans la pièce. Ce fut le jeune homme qui le rompit en parlant de ses études, de l’hôpital, d’Olivier. Il regarda par la fenêtre. Au loin, à gauche, les derniers feux de l’automne s’éteignaient. En face, la grande plaine chauve s’ennuyait.
Tandis qu’il partageait avec ses parents le repas du soir, le garçon observait ceux-ci en silence : ils étaient bons, simples, et s’il ne les aimait pas comme ils le méritaient, c’était que maintenant, il avait le sentiment de ne plus habiter le même monde qu’eux.
Pendant le dessert, une grande paix descendit en lui, mais il savait qu’il ne s’agissait que d’un répit comme on peut en connaître dans les maladies graves.
Au soir, dans sa chambre de gosse, Frédéric alluma la lampe et observa les dessins représentant Angéline. Entre ceux-ci et la réalité n’existait pas de différence. Le jeune homme éteignit et se glissa entre les draps. Il se sentait bien comme lorsqu’il était enfant. Dans l’ombre, la petite étoile brillait fidèlement. Il s’endormit d’un sommeil profond. Le temps d’un week-end, il aurait su faire abstraction de sa passion.
Lors de son retour vers la clinique, Frédéric eu le sentiment pénible d’avoir trahi Angéline avec une paix illicite. Tandis qu’il abordait le parc mélangé à la nuit, un vent froid soufflait de toutes ses forces, achevant l’automne.
L’instant de retrouver Angéline se rapprochait à chacune de ses foulées que la nervosité et l’impatience désordonnaient. La tourmente recommençait à se déchaîner dans son âme.
En entrant dans la clinique, l’interne fut assailli par des malades dont les plaintes diverses se mêlaient en un seul chahut. Mais il ne voyait qu’Angéline blottie dans un fauteuil trop grand pour elle, un tricot noir abandonné sur les genoux. .
Frédéric s’adressa sèchement aux patients :
- Vous me raconterez tout cela demain. Ce soir, je suis fatigué.
Les patients s’en allèrent en bougonnant Le jeune homme se tourna vers Angéline. Elle demeurait immobile, attendant désespérément un geste d’amour que le garçon devait s’empêcher de lui donner.
Depuis que Frédéric vivait à la clinique des « Longs Soupirs », l’affection qu’Angéline portait au docteur Salomon s’était amenuisée d’abord, éteinte complètement ensuite. Elle n’aimait plus maintenant que le jeune homme pour qui elle avait tricoté des pulls noirs lui allant à merveille, car elle avait toujours eu l’instinct de son corps.
Le vieil homme souffrait du détachement de sa malade au profit de Frédéric. Au fond de son être, il concevait de la jalousie (qu’il qualifiait de stupide) envers celui-ci. Il réalisa que ce sentiment était né en lui dès le jour où cet interne avait débarqué à la clinique, mais qu’il n’avait pas voulu le reconnaître aussitôt. Il se traita de vieux con.
Le désintérêt de Frédéric pour son travail était devenu total. Il avait renoncé à trouver des solutions aux troubles des malades. Son bouillonnement intérieur ne lui laissait aucune disponibilité pour l’action. Il était éreinté. Il se rappelait non sans nostalgie du temps où il étudiait avec ardeur, persuadé qu’il allait soulager, voire guérir tout les malades mentaux. Il ricanait maintenant de sa vanité morte et songeait que les fous n’auraient qu’à divaguer sans lui. Il commençait à se considérer comme un individu peu reluisant. Malade, le plus malade de tous qu’il était ici ! Une haine étrange, irraisonnée, méprisante naquit soudain dans son for intérieur contre lui-même et contre toutes ces « pauvres têtes » de l’hôpital, exceptée Angéline.
Un soir qu’il revenait de chez Olivier, il fut assailli en entrant par des patients :
- Docteur, je n’ai pas dormi de la nuit.
- Docteur, hier soir, Napoléon était dans mon lit.
- Docteur, on m’a lancé un sort, c’est pour ça que je suis malade.
- Docteur, je suis coupable, je veux qu’on m’exécute.
- Docteur je suis constipé.
- Docteur…
- Docteur…
Et les plaintes continuaient, bourdonnement lancinant pour le jeune homme qui sentit gronder dans son être une rage désespérée et, tandis que d’un effort surhumain, il tentait de la maîtriser, il s’entendit hurler :
- Foutez-moi la paix, nom de Dieu, foutez-moi la paix ! Moi aussi je souffre, moi aussi j’en crève, mais vous vous en moquez, n’est-ce pas ? Il n’y a que vos problèmes qui vous intéressent ! Le jeune homme était livide, et ses yeux sombres lançaient au hasard des éclairs presque meurtriers. Quant aux patients, ils restaient muets, immobiles, frappés de stupeur.
Angéline le regardait en souriant : elle ne l’avait jamais trouver aussi beau.
Des infirmières s’étaient attroupées sur le champ de bataille où seul, un soldat aux grands gestes fous, saccadés, se battait contre des forces trop grandes pour lui.
L’une des soignantes, émergeant de sa surprise, toucha doucement le bras crispé de Frédéric et, sur un ton qu’elle voulait le plus pacifique du monde :
- Venez boire un café ou quelque chose, ça vous fera du bien.
Frédéric planta son regard dur dans celui bienveillant de la soignante et, la repoussant d’un geste brusque :
- Merci ; je n’ai besoin de rien.
Bousculant tout qui se trouvait dans son chemin, il prit l’escalier et rejoignit sa chambre. Il se jeta en travers du lit et éclata en pleurs qui ramenèrent quelque paix dans son être. Puis il réalisa que demain matin, il aurait affaire à Salomon et à un sermon qui certainement serait sans pitié, d’autant plus qu’il n’avait jamais eu l’impression d’être sympathique au vieil homme.
Enfin, il venait d’échapper au cabanon où on l’eût bien enfermé, lui, un médecin. A cette pensée, il éclata d’un rire nerveux, sarcastique, et il entendit s’en répercuter les échos déchirants dans la nuit qui s’épanchait trempée, informelle, par la fenêtre qu’il avait oublié de fermer.
« Je ne reste plus ici que pour Angéline » conclut- il.
Frédéric résista aux vagues de fatigue qui commençaient à l’envahir, tant il redoutait le réveil et le combat qu’il allait lui falloir livrer pour affronter le regard des autres, dont celui de Salomon. . Enfin vaincu par une douloureuse fatigue, il sombra dans un sommeil plein de mauvais rêves où le vieux docteur le harcelait sans trêve. Ce fut encore dans un sentiment de cauchemar qu’il se réveilla au petit matin.
-Vous avez dépassé les bornes, vous m’entendez ? Gueula Salomon.
Frédéric avait baissé la tête. Le vieux docteur insista :
- Mais que vous arrive t-il ? Vous êtes malade, déprimé, oui vous devez être déprimé ! Et je ne sais pas quoi encore !?
- Je crois que je suis seulement fatigué, irritable.
- Mais reposez-vous donc, Prenez un mois de congé alors ! Je ne peux pas vous garder ici dans cet état ! Mes malades ont besoin de réconfort, pas d’un insensé qui va jusqu’à leur reprocher leur souffrance. Vous devez pouvoir comprendre ça, au moins ? Je vous le répète, vous avez dépassé les bornes !
Il observa le jeune homme d’un air intrigué :
-Vous avez une mine de déterré. J’aurais dû m’en apercevoir plus tôt, mais ce n’est pas mon rôle.
Frédéric ne savait pas que c’était précisément au ressentiment de Salomon à son égard qu’il bénéficiait de ce sursis d’un mois.
. Négligeant les regards moqueurs des patients et ceux inquiets mais discrets du personnel soignant, il rejoignit sa chambre où il empila pêle-mêle ses affaires dans sa valise. Se rendant compte qu’il avait perdu le goût de l’ordre, il haussa les épaules : des choses tellement plus importantes le préoccupaient.
Avant de quitter la clinique, il expliqua à Angéline qu’il devait s’absenter pendant un petit temps pour son travail. Les yeux de la jeune fille s’embrumèrent, mais elle se tut de douleur.