CHAPITRE 17

 

   

    

      Quand Frédéric réalisa que l’intérêt qu’il devait aux patients était presque entièrement dévoré par Angéline, il prit peur. Il se  répétait  à tout bout  champ pour tenter de reprendre possession de lui-même : « Penses aux autres, penses à ta mère, à ton père, à ton chat. » Mais il sentait bien qu’il  perdait de plus en plus de pouvoir sur sa propre personne, qu’il glissait malgré lui dans un monde où seul l’amour voulait régner,  bref qu’il devenait fou d’amour, lui aussi. L’interne se crut possédé, et il l’était, depuis longtemps, par une petite fille à la robe de nuit en coton bleu pâle. Il lui fallait non seulement lutter pour ne pas succomber à sa passion, mais aussi pour que celle-ci ne se répandît pas sur son visage.

    

      Angéline et lui avaient toujours été des solitaires, et maintenant que le hasard ou une volonté mystérieuse les avait réunis, ils étaient, séparés par une éthique absurde comme l’Homme dont elle était  issue.

      Au début, Frédéric avait admis cette morale comme faisant partie de lui aussi, mais peu à peu, il s’était rendu compte qu’elle n’avait plus de réalité qu’aux yeux de Salomon, des infirmières, des patients, de ses parents et de tous, en somme aux yeux d’un monde dont il faisait de moins en moins partie. Sa vérité à lui, c’était  que folle ou non, Angéline était un être humain qui l’aimait corps et âme, mais par la force des choses, le corps et l’âme séparés. Son devoir n’était il pas de combler ce fossé par l’entièreté de sa personne, afin que l’un et l’autre soient réconciliés dans leur être profond ? Mais la morale comme un épouvantail se dressa dans sa tête et cria : « Non !»

       Frédéric était écartelé par ces contradictions. Il se sentait moralement et physiquement fatigué par le combat absurde qu’il menait contre lui-même.

      Quant à la jeune fille, elle vivait comme elle avait toujours vécu, dans l’attente impatiente et nerveuse que son bien-aimé la touchât, l’embrassât sur la bouche et la transportât dans un ciel tout bleu d’amour. Elle avait atrocement souffert le soir où elle s’était offerte avec tant de simplicité, tant de dévotion à Frédéric qui l’avait repoussée en quelques paroles. Elle était repartie après avoir remis sa petite robe de nuit en coton bleu pâle, comme elle était venue, sur la pointe des pieds, ombre menue, dissoute dans la nuit. 

       Elle avait étouffé dans la solitude froide de sa chambre, son beau, son grand désir bafoué par celui-là même qui le suscitait. Depuis lors, elle n’était plus que nerfs et frustration.  

      Salomon ne tarda pas à s’apercevoir de l’état de sa jeune malade et appela Frédéric dans son bureau :

- Ne vous rendez-vous pas compte de l’agitation de notre protégée ? demanda-t-il d’un ton sec.

- Elle est un peu nerveuse, en effet, je l’ai constaté.

- Un peu ? Mais enfin, elle ne tient plus en place ! Aucun endroit du bâtiment ni du parc ne semble conçu pour qu’elle s’apaise ! Aucun endroit de ce monde ! Et vous n’avez évidemment pas songé à lui donner des tranquillisants ! Il va falloir que je la reprenne en mains si  veux éviter le pire.

- J’y ai pensé, mais je suis certain qu’ils n’agiraient pas

sur elle.  

Le vieux docteur songea qu’en effet aucun tranquillisant n’avait d’action sur Angéline quand elle était dans un tel état.

- Mais pourquoi demanda-t-il ? croyant que l’interne avait percé  un mystère.

- Je ne sais pas, mentit le jeune homme. Mais on peut toujours essayer.

       Rien ne put apaiser la jeune fille. Seul le temps parvint à la calmer en lui laissant oublier l’offrande qu’elle avait faite d’elle-même et qui n’avait pas abouti.

 

 

 

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