CHAPITRE 16

 

 

         

    

Frédéric resta dans son bureau. Il réfléchit longuement et douloureusement. Angéline n’aimait pas, elle était l’Amour. C’est ce qu’il avait dit une fois à Olivier. Et, elle ne pouvait être rien d’autre que ce qu’elle était : la Féminité à l’état pur. Comment la sortir  un peu de leur couple s’il pouvait ainsi s’exprimer ? ! Il s’ébroua. Il retira d’une armoire son  dossier. J’aurais dû commencer par là, se reprocha le jeune homme : il y a peut-être des indications que j’ignore.   Il lut à la première page : Nom et prénom : DUBOIS Angéline. Date de naissance : I7/I/7O. Frédéric bouleversé se renversa dans sa chaise, et les yeux levés au plafond fit : « ce n’est pas vrai !!! Nous sommes nés à la même date de la même année !!!  Eh ! bien maintenant, il ne serait même pas audacieux de supposer que nous ayions vu le jour au même moment. C’est à cinq heures juste de l’après midi en ce qui  me concerne.  Eh bien, nous allons tous deux sur nos vingt-six ans ». Il ferma le dossier et le rangea. Il s’empressa de demander à Angéline l’heure de sa naissance. C’était comme lui-même, à cinq heures de l’après midi tout juste. Il était une fois un bébé dans un berceau rose qui rêvait à un bébé dans un berceau bleu…et vice-versa. Comment diable cette légende allait-elle se terminer ?  L’interne se le demandait.

     Après le souper, Frédéric monta dans sa chambre pour étudier. Sombre, il pensa à la douleur qu’Angéline avait dû éprouver en constatant son absence.  

     Vers onze heures, il se mit au lit. La nuit était fraîche. La nuit était noire. Il se couvrit. Tout à coup la porte grinça, s’ouvrant timidement sur une ombre qui la referma aussitôt après en avoir franchit l’entrebâillement :

- Angéline ! s’exclama Frédéric à la fois infiniment ravi et  infiniment contrarié. Que viens-tu faire ici, à cette heure ?

  Un bruit d’étoffe que l’on froisse lui répondit, puis le léger soupir que celle-ci fit en tombant. Frédéric discerna la jeune fille : elle était nue.

     D’une voix aphone,  il fit :

- Rhabille toi vite !! Vite, nom de Dieu !! Je suis ton médecin, pas ton amoureux !!

    Un sanglot vint émouvoir la nuit. 

    Il y eu un bruit d’étoffe que l’on froisse. La porte grinça à nouveau. Puis, plus rien.

        Le jeune homme alluma sa lampe de chevet, essayant d’apaiser l’angoisse que son grand désir refoulé avait suscité dans son être. Assis, les genoux ramenés à lui, il songea ; « Mon Dieu ! Et si on l’avait surprise ici, comme ça !  Quel scandale ! » Aussitôt, il prit honte de sa mesquinerie et pensa au déchirement qu’avait dû ressentir cet être qu’il aimait le plus au monde. 

       Il se demandait si son attitude distante n’allait pas la rendre plus folle encore ? Il ne savait pas ; non, il ne savait pas ; il ne savait plus. Frédéric ne trouva le sommeil qu’après le chant du coq.

      Quand il se réveilla, deux heures plus tard, mal reposé, il se mit à la fenêtre et noya son regard fiévreux dans un ciel tellement clair, tellement bien lessivé par la nuit qu’il eût été un bonheur en toute autre circonstance.

       Dans les jours qui suivirent, Frédéric étudia avec soin le dossier d’Angéline en se contraignant tant bien que mal à la neutralité. Son attention fut principalement attirée par le mystère qui enveloppait l’enfance de la malade. Il se rappela que, lorsqu’il était petit, la fillette lui apparaissait parfois le visage noyé dans les larmes, réclamant sa protection. Mais il n’avait jamais su de quoi il fallait la  protéger. La jeune fille n’évoquait jamais les circonstances de son enfance. Il la questionna adroitement à ce sujet, mais il ne put rien en tirer. Elle détournait la conversation pour détailler, rose de plaisir, uniquement les beaux rêves qu’elle avait fait de lui depuis son plus jeune âge.  

 

 .

       Frédéric se rendit en ville chez Olivier et Sabine. Un petit garçon leur était né qu’on avait comme convenu appelé François. Les parents étaient au comble du bonheur. Frédéric feignait, mais très mal, de partager leur enthousiasme. Pendant que Sabine était dans la cuisine occupée à préparer le biberon, les deux hommes s’entretinrent de leur métier.

      Olivier écrivait toujours des romans qui se vendaient très bien. Son travail le passionnait. Frédéric parla du sien, lui aussi. Il l’aimait de plus en plus humainement, objectivement, à l’encontre de ce qu’il croyait quand il pensait jadis l’exercer pour des motifs personnels.

       Ils buvaient tranquillement du Grand-Marnier. Sabine tenait son enfant dans les bras et se taisait, toute à son bonheur. Frédéric et Olivier se rappelaient leur vie au collège. C’était si loin déjà.

       Puis, après avoir bavardé ainsi toute la soirée, le jeune homme prit congé de ses hôtes.

      Il monta dans le dernier bus pour rejoindre l’hôpital.

 

  Frédéric n’avait pas touché un mot sur la concrétisation d’Angéline. Il avait pensé le faire, mais il s’était retenu au bord de la confidence : Olivier doutait déjà de l’équilibre psychologique de son ami, qu’en serait-il à présent ?

  Il arriva à destination.

     La clinique se dressait dans la nuit, blanc fantôme aux multiples yeux jaunes, brillants. Frédéric la trouva lugubre. Elle ressemblait à la mort, à l’idée qu’il s’en formait quand il était petit. A la vue de cette forteresse de la souffrance, il se contracta un moment, mais il avait hâte de revoir Angéline, et il allongea le pas, broyant terre mouillée et feuilles mortes.

      Il la retrouva, recroquevillée au fond d’un fauteuil. Dés qu’elle l’aperçut, elle se déroula comme un petit serpent dont elle possédait d’ailleurs le côté fascinant. Elle lui demanda d’une voix pâle : « Où étais- tu parti ? » Le jeune homme lui expliqua qu’il était allé chez son ami. Il se sentait fautif de ne pas l’en avoir avertie. En effet, il avait exagéré l’attitude distante qu’il devait prendre envers elle. Il trouva dès lors raisonnable de la prévenir qu’un jour il retournerait en week-end chez ses parents :

- Parce que tu as des parents ? demanda la jeune fille.

- Bien sûr, et j’ai aussi un chat tout blanc, très gentil, très affectueux. Tu aimerais avoir un chat ?

Angéline fit non de la tête :

- Je ne veux que toi qui pars sans moi, que toi qui me rejettes, que toi, que toi, que toi…

- Mais Angéline, tu sais que tu ne m’es pas indifférente ?

- Alors, prouve-le !

Frédéric se troubla et, d’une voix incertaine :

- Plus tard, quand tu seras guérie. Pour le moment, je te soigne et ne peux te prouver mes sentiments qu’ainsi.

- Ah ! Bon ! Parce que toi aussi, tu me crois malade ?

- Mais oui, car rien d’autre que l’amour ne t’intéresse dans la vie.

- Ce sont ceux qui ne s’intéressent pas qu’à l’amour qui sont malades, puisque le reste est inutile. Je ne sais même pas si le reste existe.

       Les propos d’Angéline désarçonnaient le jeune homme. Elle l’acculait toujours à ne pas savoir que dire. En quelque sorte, elle aurait toujours raison puisqu’il était impossible de lui prouver qu’elle se trompait. Un moment, il désespéra de la guérir puis, il se dit : « Tu es un lâche »

      Quand il fut au lit, ce soir-là, Frédéric souhaita en même tant qu’il redouta l’apparition d’Angéline. Mais elle ne s’y hasarda plus.

      Quelque temps plus tard, l’interne s’entretint avec Salomon : Et alors ? demanda celui-ci, comment évolue  la maladie de « notre » petite protégée. Il avait appuyé sur le « notre ».

- Jusqu ici, je ne décèle aucun progrès. Mais je ne perds pas espoir

Il répéta la fin de sa phrase, comme s’il eût voulu s’en persuader.

Il continua : je crois que je parviendrai à la guérir à force de patience et d’entêtement.

- Croyez-vous que je n’aie pas pendant toutes ces années, usé de ces moyens contre le mal d’Angéline ?

- Excusez- moi, fit Frédéric.

  - Pour changer de conversation, comment vont vos études ?

- Ca va, ça va. J’apprends beaucoup ici, et plus par les patients que par les livres. J’aime ce métier !

- C’est bien, je vous souhaite une bonne continuation.

       Frédéric sortit du bureau. Il se rendait compte qu’il avait simulé face à Salomon un enthousiasme qu’il ressentait peu envers la psychiatrie pour le moment. Il n’avait évidemment pas osé avouer au vieux docteur que la majeure partie de son temps, il la passait à maîtriser son désir d’Angéline. Par ailleurs, Salomon n’avait jamais fait allusion à sa surprenante confidence, et c’était très bien comme ça.

       La fin de l’automne arrivait. Déjà les arbres frissonnaient sous leurs dernières feuilles chancelantes. Il était mirifique dans son évanescence ; troublant, dans sa fragilité. Bientôt, il ne laisserait  plus intègres que quelques pins verts et bleus.

      Il advenait au jeune homme, alors qu’il était en consultation avec un malade, d’être soudain absent, loin de celui-ci, occupé à enlacer Angéline quelque part dans le ciel. Quand il émergeait de son rêve, il avait manqué une partie de l’entretien, et n’en retrouvait le sens que difficilement, quand il n’était pas trop tard. Ceci allait se répéter dans les jours  à venir.

 

 

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