CHAPITRE 15

La même nuit, la jeune fille était étendue dans son lit. Une grande paix comme elle n’en n’avait jamais connu de sa vie s’épanchait dans son âme. Elle était heureuse, heureuse comme cette nuit qui se répandait dans sa chambre, sentant bon l’automne et le pin mouillé. Tout à l’heure, elle avait vu disparaître Frédéric dans la volée d’escaliers, sans doute pour rejoindre la chambre réservée aux internes, sous les combles. Une forte envie de le suivre l’avait saisie, mais l’émotion l’avait paralysée entièrement. Elle ne comprenait pas pourquoi son Frédéric s’était retiré si tôt, sans chercher à profiter plus longuement de sa présence. Non ! ça, elle ne le comprenait pas. Mais elle sentait qu’elle ne devait pas s’y efforcer. L’important était qu’il fût là, aux « Longs soupirs » Elle lutta un peu contre la fatigue pour déguster son bonheur, puis elle succomba à celle-ci tout en restant consciente de son bien-être .Cette nuit-là, Frédéric n’apparut pas dans son sommeil. Ni dans celles à venir.
Aucun rayon de soleil n’avait jamais été aussi beau que celui qui la réveilla le lendemain matin. Elle sauta du lit et fit un brin de toilette. Après avoir sourit à son visage dans la glace, elle rejoignit la salle à manger en chantonnant. Frédéric s’y trouvait déjà. Il parlait avec un patient et, se sentant observé, se retourna : le regard de la jeune fille s’appuyait sur lui. Pour ne pas succomber à son charme, il baissa les yeux, puis continua, non sans effort, à s’occuper des autres malades. La frustration avait envahit Angéline. Pourquoi l’abandonnait-il ainsi, pourquoi n’accourait-t-il pas vers elle ? Pourquoi ne l’embrassait-il pas comme dans ses songes ? Pourquoi ? Sa sérénité et sa confiance de la veille l’avaient désertée.
Pour le déjeuner, elle s’installa de façon à voir les allées et venues de Frédéric. Le gros garçon roux, aux yeux exorbités, dit en s’adressant à Angéline « Alors, ma chérie, amoureuse ? »La jeune fille rougit. Elle ne trouva pas en elle la méchanceté qu’il lui eût fallu pour lui répondre.
Elle se servit du café, mais celui-ci trembla si fort dans la tasse entre ses mains qu’une partie s’en répandit sur la table. Ne tentant rien pour réparer sa maladresse, elle regardait Frédéric qui l’ignorait toujours. Enfin, il quitta la salle à manger en compagnie de Salomon.
L’interne entra avec le vieux docteur dans le cabinet de celui-ci. Ils s’installèrent de part et d’autre du bureau. Le vieil homme y appuya les coudes, croisant les mains et fit sur un ton sévère:
- Aujourd’hui non, mais hier, j’ai remarqué que vous accordiez à Angéline une attention toute particulière. Cette promenade dans le parc…
- C’est vrai, je le reconnais. Il soupira, puis s’exclama. Je vais vous raconter une histoire incroyable, absurde mais vraie. Mon histoire et celle d’Angéline. Frédéric entama sa narration, comme on se jette à l’eau.
Salomon l’écoutait. Sa physionomie était rapidement passée à la stupeur. Puis elle fut celle de la colère. Pourtant, il n’interrompit pas son interlocuteur. Quand celui-ci acheva son récit par un « Voilà » fataliste, Salomon se leva dans un mouvement de rage et, les deux poings crispés sur son bureau, clama :
-Vous vous foutez de ma gueule ?! Vous ne croyez tout de même pas que je vais croire en une pareille aberration ?! Et c’est avec cet esprit tordu que vous comptez guérir mes malades ? Dire que je vous avais cru rationnel, pragmatique.
- Et je suis rationnel, et je suis pragmatique, s’entêta Frédéric. Je ne crois ni à dieu, ni à diable, ni à la magie noire, rouge ou blanche, mais je suis contraint d’ajouter foi aux phénomènes des intuitions, puisque Angéline existe.
Salomon se souvint tout à coup que sa petite protégée appelait cet interne « Frédéric ». Il s’ébroua alors et pensa : « Je ne vais pas me mettre à délirer, moi aussi » Il dit :
_ Angéline m’a bien raconté une histoire de ce genre, mais elle est folle !!! Vous, vous êtes supposé être sain d’esprit !!! Un peu calmé, il expliqua :
- Vous êtes tout simplement sujet à un phénomène de cristallisation ; Angéline ressemble sans doute à un certain idéal que vous vous êtes forgé de la femme. Et c’est quelque chose comme ça pour elle à votre égard…. Je viens de la trahir, soit dit en passant. Vous m’y avez acculé.
- Angéline ne ressemble pas à la jeune fille de mon rêve, elle est la jeune fille de mon rêve, s’entêta Frédéric.
Soudain perplexe, il dit :
- Je ne sais d’ailleurs pas quel besoin me pousse à vous convaincre de tout ceci. Sans doute ai-je le besoin de justifier…notre promenade d’hier dans le parc…
- Il ne le fallait pas ; c’était parfaitement inutile. Mais pour en revenir à l’essentiel, n’oubliez pas qu’Angéline est gravement malade, et que si vous vous permettez le moindre geste familier envers elle, vous vous en repentirez amèrement.
Frédéric insista pour pouvoir, malgré sa confession, soigner la jeune fille. « Bon ! fit le vieux docteur, je vous la confie, choisissant de vous donner votre chance, mais j’ai peu d’espoir que vous la sauviez un jour. » Tout à coup, Salomon soupira : « Enfin, puisque vous semblez tellement lui plaire, essayez de lui donner un peu de bonheur. Restez de temps en temps auprès d’elle… Parlez-lui…
Frédéric s’installa dans le bureau qui lui était réservé et se pencha avec grand intérêt sur quelques dossiers. Puis il appela, chacun à leur tour, les patients concernés par ceux-ci. Il les questionna sur leur santé, les écouta et retira de chaque entretien un enseignement précieux. Il gardait celui qu’il aurait avec Angéline pour plus tard, comme un bonheur, une récompense. En début d’après-midi, après la sieste, il la rejoignit pour lui demander de venir dans son bureau à trois heures. Folle de joie, elle acquiesça avec un sourire radieux qu’on ne lui avait jamais vu, comme si Frédéric l’avait invitée au bal.
La jeune fille ne vécut plus que pour l’instant qui les trouverait réunis, seul à seul. Mais pourquoi donc la laissait-il languir aussi longtemps ? Comme les hommes sont étranges, songeait-elle alors que deux fines rides se dessinaient entre ses sourcils.
Angéline attendit dans une impatience folle l’heure du rendez-vous. Elle y fut en avance et assise au bord d’un fauteuil, elle chiffonnait un mouchoir dans ses petites mains aux doigts graciles. Enfin il arriva.
Ils s’installèrent de part et d’autre du bureau. Elle se décontracta.
- Comment vas-tu ? demanda Frédéric
- Oh ! merveilleusement bien quand je suis avec toi.
- Et autrement ?
-Oh ! alors, c’est atrocement mal que je me sens.
- Et les autres patients et soignants tu n’aimes pas être avec eux ?
Le regard d’Angéline se perdit dans il ne savait quelle horreur qui le fit frissonner.
Elle expliqua :
- Les autres sont mauvais. Ils sont laids, ils me font peur. Et, quand ils ne me font pas peur, je suis indifférente au masque de la mort qu’ils portent sur leur visage. Il n’y a que toi qui sois bon, qui sois fort, beau, intelligent. Il n’est que toi que j’aime et un peu le docteur Salomon qui a toujours été gentil avec moi.
Frédéric n’arrivait pas à savoir si c’était Angéline qui refusait la réalité ou si c’était la réalité qui ne voulait pas d’elle. C’était sans doute les deux. Comme il la regardait touchante dans son mal et dans son amour, il pensa : « Et d’ailleurs, elle est trop merveilleuse pour ce monde. » Puis, se reprochant de se laisser aller à une rêverie stérile, il dit :
- N’aimerais-tu pas te marier ?
- Oh ! si avec toi. Je ne pense qu’à ça depuis que je suis née ! D’ailleurs, tu le sais bien, pourquoi me le demander ?
- Mais parce qu’une femme doit pouvoir tenir un ménage pour se marier, et on m’a rapporté que tu refusais de faire la cuisine comme les autres patients, ainsi que diverses tâches qui vous sont attribuées. Pourquoi ?
Angéline baissa la tête et s’enferma un moment sur elle-même. Son visage quand il se butait comme maintenant, n’en n’était que plus ravissant.
- Tu ne veux pas me répondre ? insista Frédéric
- Je ne sais pas, je ne peux pas. Que veux-tu que je te dise ? On ne sait pas aimer jour et nuit et faire le ménage.
- Et pourquoi ?
- Parce que.
- Parce que quoi ?
- Parce que c’est comme ça !
- Pourtant une femme qui cuisine pour son mari, fait preuve d’amour.
- Ce n’est pas vrai. L’amour, ce n’est pas ça.
- C’est quoi alors ?
- C’est quand tu me touches l’épaule, comme hier dans le parc. C’est quand je rêve que tu me touches à n’importe quel endroit de mon corps, mais que tu me touches.
Les paroles d’Angéline émurent Frédéric au plus profond de la chair. Il la désirait comme il l’avait si souvent désirée, le soir avant de s’endormir, alors qu’elle n’était qu’un fantôme. Il la désirait, et elle était là, charnellement. Comme il craignit de succomber à son trouble, il se leva et ouvrit la porte à la jeune fille qui refusa de partir :
- Non, je reste avec toi.
Frédéric se fit violence :
- C’est fini pour aujourd’hui.
Angéline s’en alla, mal résignée.