CHAPITRE 14

 

 

 

Frédéric était seul dans l’autobus qui le menait aux « Longs Soupirs » où il allait devenir interne. Cette situation nouvelle le rendait impatient. Il était entièrement vêtu de noir, sa couleur de prédilection.

       Il admirait le paysage inconnu aux tons vifs de l’automne ébloui par sa propre luminescence. Cette saison-là et lui s’entendaient bien.

       Arrivé à destination, il marcha d’un bon pas sur la route qui menait à la clinique dont il apercevait, dépassant la  verdure, la blancheur fantomatique. Il franchit la grille entr’ouverte sur un parc désert, puis repéra très vite l’entrée du bâtiment. Le cœur lui toquait, mais il voulait imposer à sa face son masque d’impassibilité comme à l’accoutumée. Il pénétra dans l’hôpital qui était vide, silencieux, tout blanc. Frédéric était impressionné. Il entendit claquer des talons hauts, et se trouva en face d’une jeune infirmière. Il demanda à voir le Docteur Salomon et, tandis que la soignante le conduisait au bureau de celui-ci, elle expliqua : « Pour le moment, ils dorment ; ainsi, ils sont heureux. »

       La jeune femme frappa doucement à une porte, et une voix grave, un peu rauque fit : « Entrez ! »

       Frédéric redressa les épaules et pénétra dans la pièce. Le vieux médecin se leva de son bureau, s’installa dans un fauteuil et invita Frédéric à l’imiter :

-  Vous êtes le nouvel interne, je présume ?   

Frédéric hocha la tête en signe d’acquiescement.

- Je vous attendais. Il va vous falloir apprendre beaucoup : toutes les souffrances du monde, souvent réunies dans un seul regard, et surtout, oui surtout, à soutenir ce regard, sans défaillir. Mais vous y arriverez, parce que vous avez le front obstiné et parce que  (c’est discret mais on le voit sur votre visage) une certaine souffrance vous  a déjà apprivoisé.

       Frédéric se sentit découvert. Gêné, il se frotta le nez de l’index. Puis il regarda le vieux docteur dans les yeux et finit par dire : « Merci pour votre compréhension. »

- Tantôt, je vous présenterai au personnel, mais avant, je vais vous toucher deux mots sur mes patients. Madame Petit, une vieille dame grisonnante est atteinte de mélancolie ; elle ne vous abordera jamais sans vous raconter ses méfaits aussi monstrueux qu’imaginaires. Ne l’écoutez pas ; contentez-vous d’être gentil avec elle. Monsieur Gérard, un géant squelettique, est atteint d’une maladie bipolaire : quand il sort de ses abattements profonds, c’est pour éclater en joies indescriptibles. Mais pour le moment, il est stabilisé, et sa sortie est envisagée.

      Le médecin continua à présenter ainsi ses malades. Il laissa sa préférée pour la fin :

- Et puis, il y a Angéline.

  A ce nom, Frédéric tressaillit. Son interlocuteur qui ne semblait pas s’en être aperçu continua :

- Vous la reconnaîtrez à sa beauté émouvante. Elle est toute menue et, à vingt-cinq ans, elle semble en avoir seize. On dirait vraiment qu’elle échappe au temps, tout comme elle échappe à la réalité. Elle poursuit éternellement un songe, méprisant cette réalité. En fait, elle est schizophrène.

      Cette évocation avait attristé Salomon et réveillé en Frédéric son  fantasme. Le jeune homme eut un geste de la main comme pour chasser une obsession.

       Le vieux docteur ajouta : « J’aime beaucoup cette gamine. Elle est ici depuis des années, et je m’y suis attaché comme si elle avait été ma fille. Mais ni moi ni la science n’avons pu jusqu’ici la guérir. D’autre part, je vous préviens que je suis le seul ici à bénéficier de son amitié.

Frédéric demanda :

- Pourrais-je m’occuper d’elle. Le mystère de la schizophrénie m’a toujours beaucoup intrigué, voire passionné, et je suis certain que je pourrais l’aider.

- Je veux bien, mais je doute que vous puissiez compter sur sa collaboration. Tout le monde ici s’est cassé les dents en cette entreprise. Vous savez, à sa façon, elle est très forte : elle ne réclame l’aide de personne.

      Une cloche ébranla le silence du bâtiment :

-         C’est la fin de la sieste, expliqua Salomon. Ils se levèrent.     

      Dans le couloir, ils parlèrent de l’organisation de l’hôpital, tandis que des malades échevelés et mous commençaient à circuler ainsi que le personnel soignant qui venait de quitter la table.

        Tout à coup, Frédéric tressaillit. Son cœur s’arrêta de battre un court moment… puis reprit à grands coups : les traits fins comme si on l’avait dessinée, le corps admirable, moulé dans une petite robe de nuit en coton bleu pâle, les yeux perdus dans un rêve, Angéline avançait dans sa direction. Quand elle le vit, paralysée par une émotion dont elle ne put supporter l’intensité, elle s’évanouit, petite mare bleue et blonde sur le sol de dalles blanches.

        Salomon, sans perdre un seul instant souleva la  jeune fille par les aisselles et, s’adressant à Frédéric :

- Ne restez pas ainsi, les bras ballants, aidez-moi ; prenez là par les jambes. Nous allons la transporter à l’infirmerie. Je ne sais pas ce qu’il lui a pris, mais en tout cas, vous l’avez fort impressionnée. Il y avait dans le ton du vieil homme comme une nuance de reproche.

       Frédéric portait dans ses mains les jambes d’Angéline, jambes joliment galbées, que sa robe de nuit, remontée jusqu’aux genoux laissait voir. Il réalisait qu’il touchait sa peau, qu’il pressait sa chair et qu’il ne rêvait pas. Pourtant, ce fut comme dans un songe qu’il arriva, flageolant, à l’infirmerie où ils la déposèrent sur un lit. Elle était plus pâle que jamais.

- Vous pouvez disposer, fit Salomon.

     Frédéric s’esquiva.

      Pendant qu’il tapotait les joues de sa patiente, Salomon s’étonnait de la réaction du nouvel interne. Il douta qu’avec un manque de sang-froid aussi manifeste, ce garçon fût apte à pratiquer ce rigoureux métier.

     Angéline  peu à peu, revint à elle :

- C’était lui, c’était bien lui, dit-elle d’une voix exsangue. Cette fois j’en suis absolument certaine.

- C’était qui ? demanda  Salomon.

- Mais Frédéric, bien sûr, Frédéric !!!

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle :

- Mais qu’est-ce que je fais ici ?

- Tu t’es évanouie.

- Je me suis évanouie ? Ah ! oui. Sans doute à la vue de Frédéric. Mais où est il ? Je veux le voir, le toucher, l’embrasser…sur la bouche…

- Calme-toi, c’est comme l’autre jour : tu as rêvé.

- Non, cette fois-ci, je n’ai pas rêvé. D’ailleurs, l’autre fois, je ne me suis pas évanouie.

- Tu as eu un malaise ; c’est tout.

- Non, pas un malaise ; un bien-être immense, tellement immense qu’il ressemblait à une immense douleur.

    Angéline essaya de se lever pour partir à la recherche de Frédéric, mais sa tête retomba lourde sur l’oreiller :

- Il m’a abandonnée, il m’a déjà abandonnée.

 Elle avait posé son regard chaviré par la détresse dans celui du docteur qui, pris de compassion, fit :

- Non. Rassure-toi. Je lui ai seulement dit de sortir ; tu le verras dès que tu iras mieux. C’est  le nouvel interne. D’habitude tu n’aimes pas les internes ?

- Celui-ci je l’aime. Je veux qu’il me possède plus que je ne me possède moi-même.

     Pendant ce temps Frédéric, assis dans un  fauteuil, devant la pharmacie, attendait… attendait…éperdument…la tête entre les mains.…   

- Je vais te laisser à présent, Angéline  fit Salomon. « Repose-toi encore un peu. »

       Dès qu’il fut parti, elle s’empressa vers Frédéric qui se leva aussitôt. Ils restèrent ainsi, debout, immobiles, muets .Fascinés. 

       Les soignants qui passaient par là, se retournèrent sur le tableau touchant, s’en étonnèrent un court moment, puis l’oublièrent sans doute dans leurs occupations.

- Enfin ! s’exclama Angéline, enfin tu es là ! Frédéric, mon Frédéric !

Le jeune homme se fit violence pour émerger de sa stupeur :

- Viens, nous allons aller dans le parc ! J’ai envie de faire plus ample connaissance avec toi.

- Mais depuis le temps que nous nous connaissons ! s’exclama la jeune fille étonnée avant d’ajouter : « Tu pourrais au moins m’embrasser ! »

- Chut ! Que sais-tu de moi, pas grand-chose, n’est-ce -pas ?

- Oh ! si, je sais que tu m’aimes !

- Mais je veux dire de mon mode de vie, de mes activités, que sais-tu ?

 - La seule chose qui m’importe, c’est que tu m’aimes et que tu aies envie de m’embrasser.

- Bon, de mon côté, je sais que tu m’aimes. Je sais aussi que tu vis ici depuis longtemps. Mais je ne connais rien de ce qui t’intéresse dans la vie.

- Toi, c’est toi qui m’intéresses !

- Tu as des parents, de la famille ?

- J’ai des parents que je ne vois plus depuis longtemps.

- Pourquoi ?

- Parce que c’est ainsi.

-  Il n’y a pas quelque chose que tu aimes faire ?

- Si, t’aimer !

- Et quoi encore ?

- Et tricoter des pulls pour toi. Il y en a dix qui t’attendent dans mon armoire. Tous des noirs.

 Frédéric dit :

- Tu es gentille !

       A ce moment là, un vent frisquais secoua tout le parc qui n’en revenait pas de sa beauté automnale. Angéline frissonna dans sa tenue légère sans même songer à se plaindre. Une feuille dorée lui caressa la joue en volant doucement.

- Rentrons, dit Frédéric. Tu vas prendre froid.

      Machinalement, il avait posé la main sur l’épaule de la jeune fille, et une grande chaleur lui coula dans tout l’être.

      L’interne se rendit au salon où étaient installés la majorité des patients. Il s’obligea à leur parler, à essayer de les comprendre. Angéline ne le lâchait pas d’une semelle. Possessive, elle essayait  sans arrêt d’attirer l’attention de l’interne sur elle, et celui-ci résistait  mal.

  

       Le jeune homme soupa avec le personnel soignant. Il répondait de façon évasive aux questions qu’on posait habituellement aux nouveaux internes, quand tout à coup, apparut dans l’entrebâillement de la porte, la petite, la gracieuse Angéline... elle regardait Frédéric…  …  émerveillée… …Le jeune homme masqua très mal son trouble.

- Vous paraissez beaucoup lui plaire ! gloussa une infirmière.

- C’est étonnant. D’habitude, elle ne supporte pas grand monde, dit une autre.

Salomon sortit du silence qu’il gardait depuis le début du repas et s’adressant à Frédéric sur un ton qui n’était pas sans animosité :

- N’oubliez pas qu’ici, c’est un hôpital, pas une agence matrimoniale.

       Le jeune homme feignit d’ignorer les propos du vieux docteur mais il choisit d’en tenir compte, car enfin, il était venu en ce lieu dans le but d’apprendre son métier, et il avait tendance à l’oublier.

       Dans la soirée, on le mena avec sa valise dans la chambre qui lui était réservée, au troisième étage, sous les combles.

       Frédéric ouvrit la fenêtre découpée dans le toit et respira profondément, essayant de retrouver un peu de calme. La campagne vers qui le destin le ramenait toujours se faisait dorloter par un clair de lune.

       Le jeune homme rangea méticuleusement le contenu de sa valise dans l’armoire blanche de sa chambre. Après quoi, il s’affala de tout son long sur la couche un peu dure. Il lui fallait remettre de l’ordre dans ses pensées. D’abord, il n’était pas fou. Cette hantise avec laquelle il avait si longtemps vécu était anéantie : Angéline existait bel et bien, et il appartenait aux occultistes d’expliquer le phénomène puissant et énigmatique qui les habitait l’un et l’autre depuis toujours. Seulement, le fait qu’Angéline ne fût pas un fantôme ne résolvait nullement le problème, car aux dires du vieux médecin, elle était gravement malade. Folle ! Voilà le mot que celui-ci avait eu la pudeur de ne pas prononcer. Et, d’après la conversation qu’il avait eue avec elle dans le parc, il avait des raisons de croire que le vieux docteur se trompait sur un point : la jeune fille avait une réalité, et cette réalité, c’était lui, Frédéric !  Je suis médecin avant tout et ne peux l’oublier en aucun cas, dit-il à haute voix, comme pour mieux s’en convaincre. Il projeta de se servir de l’amour qu’elle lui portait pour lui faire entrevoir les autres réalités de la vie. Il veillerait à ne pas être toujours à ses côtés, afin de ne pas constituer sa seule raison d’exister. Elle guérirait… il la guérirait, et alors, ils pourraient s’aimer corps et âme  Il avait envie de se relever pour aller la voir, cinq petites minutes, se promettait-il, puis il se ravisa : c’était dès maintenant qu’il fallait se dominer.

      Cette nuit-là,  Angéline ne n’apparut pas dans son sommeil. Ni dans celles à venir.

 

 

 

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