CHAPITRE 13

 

 

     

Un été  bombardait de ses chaleurs étouffantes un hôpital retiré de tout pour des êtres sans cesse à la dérive de la vie, à la dérive d’eux-mêmes. Certains déambulaient, mous, pâles dans les allées usées du parc recueillant leurs délires. D’autres mâchonnaient quelques brins d’herbe innocents, le visage décomposé par d’obscures douleurs. Leur regard tourné vers l’intérieur scrutait inlassablement le désastre de leur être. Quelques uns, couchés sur le ventre, broutaient la pelouse.

      Au pied d’un arbre prodigue en ombre, Angéline était assise, la tête enfouie dans ses genoux ramenés à elle et enserrés par ses bras fins. Un profond désespoir la minait depuis tout un temps : Frédéric n’était pas encore venu transfigurer sa vie. Existait-il ? A la pensée qu’il eût pu ne pas exister, toute la personne de la jeune fille se fendit, et elle tomba dans cette cassure de son être. Elle eût souhaité crier toute sa souffrance, mais elle ne le pouvait pas : elle y était engloutie.  

Bien sûr, ce n’était pas la première fois que cet état se produisait mais c’était la première fois qu’il se prolongeait aussi longtemps. Lorsque l’une ou l’autre infirmière tentait de la sortir de son mutisme, Angéline gémissait. Puis, elle en revenait à son silence, silence déchiré en elle par ces sons: Fré-dé-ric. »

     Chaque jour la retrouvait sous le même arbre, fixant inlassablement le même parterre de tulipes  Quand c’était Salomon qui lui parlait doucement comme il savait si bien le faire, Angéline relevait la tête et le regardait. Mais le docteur sentait bien que le contact avec sa protégée était profondément altéré, et le regard de celle-ci, noyé dans les brumes de son tourment, lui faisait mal.

       Mais Angéline, à la suite d’un violent orage qui vint  détendre l’atmosphère, retrouva son doux sourire, et ce fut un ciel qui inonda le cœur du vieil homme. Elle lui raconta ce qui s’était passé en elle pendant tout ce temps vécu ailleurs. Elle continua d’une voix un peu chantante, qu’à présent, elle était guérie : elle  croyait fermement à la réalité de Frédéric et elle l’attendait avec plus d’impatience que jamais. Car il ne s’écoulerait plus longtemps avant qu’il n’arrivât aux « Long Soupirs » remplacer l’interne actuel. Oui, son fiancé serait là au prochain automne, automne qui s’annonçait déjà, d’une feuille rousse à l’autre. Salomon eut un geste de résignation et: « Que me faut-il de plus que de voir mes patients contents !? »

 

 

       Angéline arpenta à longueur de journée le salon .Une tension insupportable l’habitait constamment. Quand les infirmières lui demandaient de se calmer, de s’occuper à son tricot, elle répondait invariablement : « J’attends, ici, c’est la salle d’attente de l’amour. » Parfois, elle s’arrêtait, écrasait son visage contre une vitre d’où l’on pouvait apercevoir la grille entr’ouverte du parc. Elle la fixait pendant de longs moments, le regard fiévreux. Puis elle reprenait sa marche.

      Le vieux docteur lui administra des tranquillisants, mais ceux-ci se révélèrent impuissants à la calmer. Ce fut encore vainement qu’il en décupla la dose. Par ailleurs, la jeune fille ne se plaignait de rien.
      La nuit n’apaisait pas l’amoureuse qui ne trouvait plus le sommeil.  Elle continuait d’attendre en noyant son regard brûlé dans le ciel mouillé d’étoiles. Parfois, elle s’endormait à l’aube, à l’heure des oiseaux. Les insomnies soulignèrent de cernes bleutés les yeux d’Angéline, rendant sa beauté plus émouvante encore. Elle était pâle et sa bouche n’était plus qu’une petite fleur décolorée, un baiser en attente.  

 

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