CHAPITRE 12

 

 

 

Frédéric  était maintenant en dernière année de médecine .Il avait vingt quatre ans. Olivier et Sabine habitaient en ville dans un appartement cossu et conduisaient une Alfa roméo. Surtout, son ami écrivait des romans qui connaissaient beaucoup de succès. Bref, celui-ci était devenu un  bourgeois pas très compliqué.    

      Frédéric continuait son rêve. L’amitié entre lui et Olivier subsistait, mais leur chemin s’écartaient de plus en plus, et ils se voyaient de moins en moins souvent. Frédéric en était frustré,  mais il ne faisait rien pour consolider les liens qui l’unissaient à son ami.

      Il avait hâte d’effectuer son internat en milieu psychiatrique. Rien qu’à songer à ceux-là qui l’attendaient dans la solitude de leur âme, il se sentait très motivé. D’avance, il aimait ces patients fous, aux yeux pleins de tempêtes ou de vide effrayant.

       Ils étaient les seuls à connaître le système de ficelles qui nous animaient tous. Devant ceux-ci,  il serait humble, car ils avaient beaucoup à lui apprendre, et ce serait grâce à eux qu’il deviendrait un grand psychiatre.

 

 

       C’était l’hiver. Il neigeait. Le poêle au charbon rayonnait une chaleur réconfortante dans la chambre de Frédéric. Il écrasa son visage contre un carreau tel un petit enfant guettant le Père Noël. Une couche nivéenne recouvrait les toits et la rue où quelques traces de pas commençaient à s’estomper. L’arbre presque tout blanc était triste dans ce décor monotone. Mais fort. Dans la rue, il n’y avait personne d’autre… qu’un chat. Un beau chat blanc. Il semblait tout perdu. Frédéric descendit  très vite les escaliers, ouvrit la porte d’entrée et, tandis que le froid le mordait, il appela la petite bête : « Poussy, viens Poussy »   Le chat le regarda avec un étonnement un peu craintif. Frédéric répéta : «Viens Poussy ! » Le petit félin s’approcha alors de lui d’un pas prudent, puis se laissa caresser. Frédéric le prit dans ses bras et le mena chez lui. Il  réchauffa des mains les fragiles, jolies pattes glacées. Puis, il le déposa au sol avec précaution comme s’il eût été un objet délicat. Aussitôt, le matou sauta sur le lit ouvert, s’y lova, et regarda Frédéric avec confiance de ses grands yeux, magnifiques lacs d’or pâle. Sous la caresse du jeune homme, il se mit à vibrer. Frédéric était heureux. Il faisait chaud en lui. Comment croire encore que la mort existait ? Le jeune homme passa toute la soirée à lancer des boulettes de papier au chat qui s’empressait de les déchiqueter. Il en oublia ses livres et, quand il s’endormit bercé par le ronronnement de ouistiti, serré tout contre sa poitrine nue, il n’avait eu aucune pensée pour Angéline. Un être de chair et de sang  avait supplanté le fantôme de celle-ci. Mais elle ne lui apparut pas moins en son sommeil, dans sa petite robe de nuit en coton bleu pâle, et il lut dans son regard une lueur de reproche. Il eut en se réveillant au matin, l’impression que, pour la première fois de sa vie, il avait trompé Angéline.

      Comme le chat ne manifestait aucune envie de partir, Frédéric le considéra comme adopté. Il éprouva du regret à le laisser seul pour se rendre à l’université.

      Tout au long de la journée, l’étudiant se sentit réconforté par l’idée de Ouistiti qui l’attendait dans leur chambre. Il jetait une clarté dans son existence austère. Son ardeur au travail s’en trouva encore accrue. Quand il rentra au soir, le chat l’accueillit discret, tendre, enthousiaste à sa façon. Frédéric raconta sa vie avec Angéline au petit félin qui l’écoutait d’un air sage, intéressé. 

 

 

      Frédéric décida de présenter son compagnon à Olivier. Celui-ci se montra ravi, considérant l’évènement comme un passage à une vie plus concrète de son ami. Le jeune écrivain profita de l’occasion pour lui annoncer que sa femme attendait un bébé. Le futur père, bien qu’il tentât de se contrôler, exultait. Les jeunes époux n’étaient au courant de cela que depuis deux mois seulement, mais déjà ils préparaient avec fièvre la chambre de l’enfant pour lequel rien ne leur paraissait trop beau. La future maman, délaissant sa moto, tricotait avec amour des layettes. Elle ouvrit seulement la bouche pour dire : « Si c’est un garçon, nous l’appellerons François, si c’est une fille, Valérie. »

      Tout à coup, Frédéric se sentit de trop dans le ménage épanoui. Il regarda ses mains posées à plat sur ses cuisses ; elles lui parurent bêtes, trop grandes. Il ne savait qu’en faire. Son regard se posa sur le chat qui s’était endormi à ses pieds, et son bonheur lui parut maigre, ridicule à côté de celui d’Olivier qui avait conçu la plus vivante de ses œuvres.

       D’un mouvement brusque, il se leva et s’empara de Ouistiti. Puis il prit congé de ses amis qui tentèrent de le retenir. « Sans doute par simple politesse » en conclut Frédéric qui contrôlait mal une certaine agressivité. Il rentra chez lui, fâché : avec Angéline, son spectre de brumes et de larmes, l’aventure d’Olivier ne risquait pas de lui arriver.

 

        Le printemps vint avec ses vents encore froids qui fendaient les nerfs de Frédéric parce qu’ils venaient de l’Est en grinçant .Un soleil de glace brillait par intermittence. Les maisons en paraissaient de temps en temps plus gaies, plus jeunes. Le ciel se renouvelait sans arrêt.  

       En mai, les vents se calmèrent. L’air devint tendre, doux, amical. Frédéric lui ouvrit la fenêtre et le respira à pleins poumons. L’arbre ne fut plus qu’une explosion de fleurs roses. Il était si beau qu’il s’étonnait de lui-même et étonnait l’azur. Le chat s’installa chaque jour sur l’appui de fenêtre, attentif aux moindres bruits, aux moindres mouvements. C’était lui, à présent, le meilleur ami du jeune homme. Bien sûr, Frédéric voyait encore de temps en temps Olivier, mais un monde les séparait, et ce monde, au fond, c’était son amour pour Angéline, amour sur lequel il était crucifié.

     Cet été-là, avec son or éclatant et ses chaleurs enveloppantes fut en avance, mêlant ses fièvres à celles des examens. Frédéric malgré la souffrance qui l’habitait, termina premier de classe comme toujours Puis ce fut les longues vacances.

 

        

      A défaut d’une petite amie qu’espéraient depuis tout un temps, les parents, Frédéric ramena à la maison un beau chat tout blanc qui fut long à s’adapter au changement. Il miaula lamentablement pendant longtemps, errant d’une pièce à l’autre. Puis il s’habitua à la maison, et s’installa sur l’appui d’une fenêtre pendant de longues heures.

      Une fois, la mère en regardant le petit félin d’un air attendri et moqueur, s’exclama : « Enfin, c’est toujours ça !». Puis, s’adressant à son fils : « Et dire, que dans le passé, tu dessinais tout le temps des fillettes, des demoiselles. A l’époque, on  trouvait ça un peu bizarre. Et maintenant, tu ne flirtes qu’avec tes études, et un chat fait ton bonheur. »  Frédéric dit :

- Je n’ai pas encore trouvé la femme de mes rêves. Voilà pourquoi.

   

        L’été se fit torride. Il était un gouffre de clartés. Le champ de blé devant la maison de Frédéric en était immobilisé. Il rejoignait à l’horizon un ciel, si pur qu’on eût voulu mourir de tant de pureté, qu’on eût voulu s’y dissoudre pour l’éternité.

      Le jeune homme aimait voir le mercure grimper et grimper encore. C’était vraiment comme s’il vivait une aventure avec les canicules.

       Le chat dormait presque tout le temps. Le garçon et son père partageaient avec la maman les travaux ménagers que les grandes chaleurs rendaient éreintants.

       Un soir, sur quelques minutes, le ciel se couvrit lourdement. L’air se fit rare. Frédéric épuisé gagna sa chambre plus tôt que d’habitude.  Il n’avait pas beaucoup songé à Angéline pendant cette journée, et son image cent fois répétée sur les murs ne l’en accueillit qu’avec plus de force et d’empressement. Son sourire lui parut celui d’un vampire... Elle était un vampire. Elle le harcelait, le suçait, l’épuisait tel un vampire. L’amour qu’il éprouvait pour elle se mua en un sentiment de haine et d’horreur mélangés. Pour fuir les dessins à présent abhorrés, il alla s’accouder à la fenêtre de sa chambre et scruta le paysage qui s’offrait à sa vue, ce paysage sobre qu’il avait tant et tant caressé du regard. Il voyait la petite église qu’il refusait de fréquenter depuis l’enfance. Son clocher égratignait inlassablement le ciel. Plus loin, des peupliers bien alignés s’appuyaient, figés par le manque d’air, contre ce ciel. Plus loin encore, vivait  à l’ombre de ses ombres, la lisière d’un bois, celui de Frédéric.  Derrière le potager de sa maison, un arbre étouffait dans sa propre verdure. Rien ne distrayait le garçon de la tournure qu’avait pris sa passion.

.       Il se dirigea vers le lit pour trouver refuge à ses nerfs à vif, évitant de regarder les sourires d’Angéline et se glissa sous les draps. La nuit commençait à couler telle de l’encre dans la chambre, atténuant les contours des choses d’abord, les engloutissant ensuite avec Frédéric qui, pour ne pas sombrer dans ce naufrage du jour, chercha des yeux la petite étoile de son enfance . Tout à coup, celle-ci commença à grossir sous les yeux écarquillés du jeune homme, prit la forme d’un être humain, mal défini d’abord, puis :

- Angéline ! hurla t’il d’une voix qui déchira le silence épais de la nuit. C’était elle ! Divinement belle, amoureuse, avec son sourire…son sourire de vampire !

      Frédéric, fou de haine, bondit hors de son lit, se lança sur elle, l’attrapa au cou et serra de toutes ses forces. La jeune fille s’écroula ; elle n’était plus qu’une petite flaque blanche gisant aux pieds du garçon. Ce fut alors que l’ampleur de son crime lui apparut. « Assassin !» s’exclamait la nuit qui revendiquait justice.  « Salaud ! » criaient les meubles tapis dans l’ombre. « Au  meurtre » hurlaient les murs. . Le vent se déchaînait en mugissant : « Crapule !». Le coupable écrasé par le poids des invectives retourna à la fenêtre pour y chercher  un peu d’air. Un éclair cisailla le ciel, éclairant l’arbre dont les branches se tordaient dans ses feuilles affolées. Un coup de tonnerre retentit, vociférant :abjecte ! Une pluie drue s’abattit sur la terre qui prête à trembler lança:« A mort ! ». Frédéric hurla : « Oui, je suis un assassin, mais devant quel tribunal pourrais-je rendre compte de mon crime. Je n’ai tué qu’un fantôme et je n’en suis même pas délivré. » « Devant nous, les éléments déchaînés ! » clama la pluie en lui fouettant le visage.

       Sous la violence de cette gifle, il recula,  tomba sur son lit et y enfouit sa figure mouillée de sueur et de pluie. Peu à peu, les invectives ne lui parvinrent plus qu’en sourdine et finirent par se taire. L’orage était passé et le calme, revenu. Le jeune homme se répandait sur sa couche.

       Le chat, petite mare blanche, dormait à même le sol, à ses côtés, paisiblement. Frédéric allongea le bras et passa une main moite sur le dos de son ami.  Alors, il sentit descendre en lui une grande paix, et il murmura « J’ai déliré » Cette constatation pour l’heure le soulagea. 

       Il ouvrit les bras à la nuit et s’endormit sous elle. La jeune fille lui apparut dans son sommeil plus émouvante que jamais. Elle n’était pas gentille, elle était la Gentillesse.  

 

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