CHAPITRE 11

 

 

   

Et Angéline continuait de rêver du matin au soir et du soir au matin. Tantôt elle se lovait dans son lit, tantôt se recroquevillait dans un fauteuil du salon, tantôt  arpentait les couloirs de l’hôpital et les allées du parc. Mais elle rêvait toujours.

      Une fois,  le grand-père sortit du bureau avec un interne. Hallucinée,  Angéline se précipita sur ce dernier, l’enlaça étroitement, lui mangeant le visage de baisers. Elle pleurait d’une joie presque insupportable. Mais comme le jeune homme la repoussa, le coup  qui lui fut ainsi porté, lui arracha un cri.  En transe, elle s’arracha les cheveux par poignées. Deux infirmières la saisirent et la menèrent dans la petite chambre seulement meublée d’un lit blanc où on  lui fit une injection avant de l’enfermer.

       Un peu plus tard, comme Angéline avait retrouvé son calme, on la libéra. La jeune fille n’était plus du tout certaine d’avoir vu Frédéric. Elle observa bien l’interne .Il ne lui ressemblait en rien. Elle avait dû rêver.

      Le docteur Salomon vint à elle et fit : « ça va toi ? « en lui frottant la tête. Elle se sentit réconfortée. Elle eut chaud aux veines. Elle embrassa le vieil homme sur ses joues molles et ridées. Elle eût tellement aimé que son grand-père la prît sur ses genoux et la berçât.

 

 

      Souvent Angéline avait envie de confier au vieil homme son beau rêve. Mais, jusqu’ici, elle s’était toujours ravisée au bord de la confidence. Et s’il allait en rire !? Elle ne s’en consolerait jamais. Pourtant, plus le temps passait plus son secret devenait lourd à porter.  Elle décida de se livrer au vieux docteur.  Elle était angoissée. Quelque chose de très important allait se jouer pour elle. Angéline alla vers son protecteur :

- Je voudrais bien vous parler de quelque chose, vous en parler tout de suite, parce que tantôt, il sera peut-être trop tard.

      Salomon lui sourit, un peu étonné.

       Ils s’assayèrent en de gros fauteuils de cuir, séparés par une table basse en verre noir sur laquelle était posée une plante fine et gracieuse.

     D’habitude, ils restaient de part et d’autre du bureau qui semblait un mur à la jeune fille. Mais ainsi installés, elle se sentait très proche de son ami.

     Le médecin eut un geste de la main signifiant : « Vas y, je t’écoute »

- Eh bien, voilà, commença Angéline d’une voix aussi tremblante que ses mains cachées dans les manches un peu longues de sa petite robe de nuit en coton bleu pâle. Voilà, vous vous demandez toujours à quoi je pense, à quoi je rêve, eh bien maintenant, je vais vous le dire. 

     Il y eu un silence, puis :

- J’aime un jeune homme ; je l’aime à la folie !

- Mais c’est très bien cela !  Et dire que je n’avais rien remarqué ! 

 -  Ce n’est pas quelqu’un d’ici, précisa Angéline.

- Et qui est-t-il ? Où as-tu bien pu le rencontrer ? Lors de ton escapade en ville ?

- Non ! Dans un rêve que je fais en mon sommeil depuis l’âge de cinq ans. C’est pour le retrouver que je m’endors chaque soir. Quand je me suis jetée au cou de l’interne, l’autre fois, c’est que je l’avais pris pour Frédéric. Et, quand j’ai fait une fugue, c’était dans l’espoir de le rencontrer en ville .Car il n’est pas qu’un rêve. Il existe dans la réalité, je le sais. Vous comprenez, vous comprenez maintenant que c’est cet amour qui me rend folle ?

 

     .Le visage de Salomon était devenu grave. Un silence s’était à nouveau installé entre eux  qu’Angéline rompit :

- Un jour, je l’épouserai. Nous sommes exactement faits l’un pour l’autre. Vous savez.

Le médecin cachant son embarras :

- Mais enfin, tu ne peux pas aimer quelqu’un qui n’existe que dans tes songes ! Pourquoi ne choisis-tu pas un petit copain ici comme le font les jeunes patientes ?

- Parce personne d’autre ne m’intéresse que Frédéric, à part vous ajouta-t-elle avec son sourire tendre, mais lui, ce n’est pas pareil, je l’aime en fille. Et je vous le répète, il n’est pas qu’un rêve. Il existe quelque part sur cette terre! Il viendra ici même comme interne, une fois l’heure venue. Vous verrez !

-Essaies de ne plus y penser Angéline. A vingt-quatre ans, tu as passé l’âge de ces rêveries… Intéresse-toi aux autres ici. Veux-tu essayer ?

- Non ! Mais à quoi pensez-vous, votre front est tout plissé ?

- Oh ! à rien mentit Salomon. Il songeait que lorsque la  simplicité, passait à la confidence, elle était encore plus simple que la Simplicité. Eh ! oui, le cas d’Angéline était simple, simple comme bonjour, simple comme l’Amour qui ne sait qu’aimer. Mais il était tragique, car il n’existait pas de place pour les gens comme elle, si ce n’était où elle était, à l’asile.

      Le docteur émergea de sa réflexion et tapota l’épaule d’Angéline de sa grande main fripée.

- Ne le dites à personne recommanda la jeune fille.

- Je te le promets. D’ailleurs, de toute façon, je suis tenu au secret professionnel, si ça peut te rassurer.
     L’amoureuse rejoignit sa chambre. Elle était plutôt contente d’avoir parlé. Cela n’avait pas été bien difficile. Son grand-père n’avait pas ri d’elle. Il ne l’avait pas trop bien comprise, mais il l’avait écoutée.   .

      Salomon était convaincu que cette belle histoire jaillie d’un esprit d’enfant ne faisait qu’occulter de sombres réalités

retour                                                      ACCUEIL                                                                 suite.....