CHAPITRE 10

 

 

 

    

Frédéric après avoir passé de reposantes vacances auprès de ses parents avait regagné sa chambre d’étudiant. Il entamait  sa sixième année de médecine avec une ardeur que les résultats obtenus  précédemment avaient renforcée. Olivier et sabine après avoir vécu tout un temps maritalement se marièrent pour  fonder une famille. Bien sûr notre étudiant fut invité aux noces. Sabine ne tarissait pas d’éloges sur son mari et sur ses oeuvres dont Le Miracle des Gémeaux » qui remportait un énorme succès.

      Comme entre deux verres de vin on commençait à danser autour des tables, Frédéric se retira dans la cuisine à l’écart de la fête qui le laissait étranger, lui qui ne trouvait de distraction que dans l’étude.

    Olivier essaya de l’entraîner aux festivités, mais en vain :

- Tu es un ours, oui vraiment un ours, conclut-il sur le ton de la gronderie affectueuse.

Frédéric ne releva pas la remarque de son ami et murmura comme pour lui-même :

- Ce n’est pas vrai ; ils ne s’amusent pas. Ils cherchent à s’étourdir pour oublier… Dieu sait quoi ! La fête ! Quelle formidable illusion ! C’est triste… tellement triste…la condition humaine…

- Tu me prends pour un fou, n’est-ce pas ?continua Frédéric en s’adressant à son ami.

- Un fou, oui, mais un fou que j’aime bien !

     Frédéric fut profondément touché par les dernières paroles de son ami.

     Alors que la fête battait son plein, celui-là s’éclipsa. La nuit l’enveloppa dans ses grands draps sombres, tandis qu’il rejoignait la solitude quiète de sa chambre. Il ruminait : Olivier avait bien changé depuis le collège. Il s’amusait de n’importe quoi avec n’importe qui.

Il gaspillait sa sensibilité.

 

 

        En face de chez Frédéric vivait un arbre séculaire. Il était à présent tout doré par l’automne qui se mouvait dans ses branches. En  sa luminescence, il était si beau que le garçon n’avait pas assez de ses deux yeux pour l’admirer, ni assez de son âme, pour s’en imprégner. Bientôt, cet ami  montrerait ses muscles et ses griffes. Mais quelque fût la saison, il était un cadeau pour Frédéric. Un cadeau de la nature. Pour le reste, il ne voyait qu’une rangée de maisons propres, bien alignées, toutes semblables. De temps à autre, quelques rares passants venaient rompre la monotonie du décor, éclaboussant le silence du bruit de leurs pas.

       Mais le jeune homme s’était attaché à cette vue belle à force de simplicité. A ces maisons qui semblaient toutes sourire d’un même sourire un peu triste. A cet arbre... Il s’était aussi attaché à sa chambre qui l’avait au début un peu rebuté. A cette chambre où il dormait depuis des années, où il étudiait et rêvait. Frédéric croyait que l’obligation où l’on se trouvait parfois de fréquenter les objets créait un lien entre eux et soi. Et puis, et surtout, il avait si souvent rêvé au sourire d’Angéline, dans cette pièce, que celui-ci en avait imprégné toutes choses.  

       Frédéric aimait aussi passionnément ses livres d’étude méthodiquement rangés sur des étagères en bois qu’il avait construites lui-même. Parfois, oubliant Angéline, il trouvait bon de s’endormir avec ces amis discrets, silencieux, chargés de messages précieux, après les avoir caressé d’une  main curieuse et presque sensuelle.

     Il lui arrivait de penser que derrière l’impassibilité de façade qu’il voulait imposer à sa figure, son âme tourmentée se serait bien accommodée du dix neuvième siècle ou du moins de ce qu’il en connaissait par son art romantique. Mais, son époque avec ses progrès scientifiques fulgurants captivait le jeune homme, et pour cette raison, il n’eût pas voulu en changer.    

   

    

       Evidemment, Frédéric était toujours un solitaire, ne côtoyant les autres que pour des questions d’étude, mais il n’avait plus jamais été bafoué comme au collège. Maintenant les élèves étaient très occupés par leurs études, ce qui leur évitait de perdre leur temps en vilenies.        Dans la classe de Frédéric, filles et garçons avaient tous un partenaire dans leur vie. Sauf lui. Il se doutait qu’il devait passer aux yeux des autres pour un étrange personnage. Il était fier de différer du commun des mortels. Mais paradoxalement, au profond de lui, il se sentait frustré des plaisirs de la camaraderie dont il se forgeait, bien entendu, une idée idyllique.

        Un jour, au terme d’un cours d’anatomie, les étudiants projetèrent de se rendre à une séance de spiritisme. Frédéric intéressé, décida de se joindre à eux. Les jeunes gens se donnèrent rendez-vous dans un café bruyant de la ville. Ils ne s’y attardèrent pas et partirent pour la maison du mystère. Ils s’engagèrent dans des rues étroites, désertes, très mal éclairées, qui étaient de véritables coupe-gorge. Notre solitaire frissonna d’une peur presque agréable, telle qu’on peut parfois en ressentir en suivant un film d’épouvante. Les autres prétendaient qu’ils se rendaient à cette séance, histoire de passer une soirée. Mais le jeune homme n’était pas dupe : ils ne parlaient ainsi que pour calmer une inquiétude secrète. L’un d’eux entonna une chanson d’étudiants des plus grossières. Tous enchaînèrent. Sauf Frédéric.

       Ils arrivèrent enfin à destination devant une maison aux volets clos, au fond d’une impasse sordide. Les étudiants pénétrèrent dans le hall, protégés par leur chahut.  Une dame de septante ans environ, toute ridée, avec des yeux de visionnaire et de longs cheveux blancs commanda :

-         Du calme ! On ne vient pas ici pour s’amuser !

-          Les étudiants firent silence.

-          Le groupe fut introduit dans une grande salle dont l’obscurité

-          était presque totale.

-          Une scène s’éclaira, et une jeune femme, le visage émacié, y apparut.  La voyante se concentra sur elle-même, puis commença à parler d’une voix rauque, qui semblait venir d’un autre monde peu rassurant : elle voyait… elle voyait auprès d’un quidam dans la salle, un petit homme chauve, malade, défiguré par de terribles souffrance, s’éteindre  dans une chambre de clinique, un jour où il faisait torride. Le spectateur concerné reconnut l’un de ses oncles. Puis elle vit un autre défunt qu’elle décrivit de même auprès d’un spectateur qui le reconnu aussi. Frédéric, très tendu, se demandait si la voyante n’allait pas voir Angéline dans sa tête. Mais rien de semblable ne se produisit. Il se trouva fort déçu. D’ailleurs, il ne comprenait pas ce qu’il était venu chercher ici.

     Sur le chemin du retour, il pressa le pas, laissant derrière lui les autres étudiants qui avaient entamé un débat sur la séance de spiritisme.

 

 

      Le jeune homme avait rejoint sa chambre. Le feu était éteint. En hâte, il se déshabilla et s’engouffra dans son lit. Il grelotta un moment, puis réchauffé, il étreignit sa biche aussi peu consistante qu’un rayon de lune  Une transe s’en empara alors de tout son être. Il sua. Le sentiment aigu de sa solitude le ravageait. Lui qui avait  toujours considérer celle-ci comme une amie, ne pouvait plus la supporter. Il puait. Il puait la solitude. Toute la chambre puait la solitude. Il écarta l’évocation d’Angéline qui, pour le moment faisait des ravages dans son âme. Il réalisa qu’il lui en voulait. Il souhaitait qu’elle s’en retournât au néant dont elle était issue. Il se crut  alors débile, débile ou fou. Les deux sans doute. Son angoisse s’était empêtrée au squelette de la nuit. Suffoquant, il quitta son lit, alla jusqu’à la fenêtre et l’ouvrit sur un froid humide qui se plaqua sur son visage et son torse nu. Les maisons  étaient toutes profondément endormies. Il n’en pouvait plus de solitude. Une piètre solution s’imposa à son esprit : réveiller Olivier. Il se rhabilla en vitesse, jeta un bref coup d’œil à son miroir qui lui renvoya, mangée par l’angoisse, son image…Il quitta la pièce.

       Dehors une nuit longue, possessive, referma sur lui ses grands bras froids. Il était sûrement son unique  prisonnier à deux lieus à la ronde. Curieusement, il lui sembla que son ombre très allongée devant lui était séparée de ses semelles. Il n’était pas certain qu’elles lui indiquaient le bon chemin. Il avait aussi l’impression étrange que le bruit de ses pas le précédait. De loin, il vit arriver un grand chien qui clopinait. Quand il fut suffisamment proche de lui, Frédéric s’accroupit et l’appela  : « Toutou, viens près de moi, j’ai envie de te faire une caresse ! Viens ! »

       Le chien, un bâtard  sympathique, au poil fou, alla à lui, en riant de la queue. Frédéric serra tout contre sa poitrine la bonne grosse tête noire de la bête qui sentait bon le chien. Confiant, peut-être même reconnaissant, celui-ci se laissait câliner. Le jeune homme lui prit la gueule dans une main et lui dit : « Je souffre, mon vieux, je souffre terriblement. Tu peux saisir ça, dis ? » L’animal le regardait, la tête légèrement inclinée sur le côté, comme si effectivement il cherchait à comprendre. En tout cas, toute la bonté du monde se lisait dans ses yeux. Il était l’amour fait chien. L’angoisse du jeune homme comme par miracle s’évanouit. Il n’irait pas chez Olivier et se trouva content de ne pas avoir à se montrer à lui dans l’état où il était cinq minutes plus tôt. Il revint sur ses pas. Le chien l’accompagna un bout de chemin, puis il s’engouffra dans un jardin noyé dans l’obscurité.

       Frédéric se remit au lit et cette fois sombra dans le sommeil, pour  y retrouver son Angéline. Le lendemain matin, il se rappela avec un sentiment de gratitude ce chien dont la chaleur avait fait fondre la glace de son angoisse. Il regrettait que son mode de vie l’empêchât d’en prendre un pour compagnon. Sa route solitaire en eût été moins rude.       

 

retour                                                      ACCUEIL                                                                 suite.....