CHAPITRE 9

Dans le grand hôpital blanc, enfoui dans son écrin de verdure, un silence de démence continuait à oppresser les couloirs obsédants et les chambres nues, silence souvent fendu par des hurlements d’horreur… de terreur….De temps en temps, de nouveaux patients entraient en clinique, l’œil vague ou plein de vacarme, tandis que d’autres en sortaient…guéris… peut-être… Mais c’était toujours dans ce drôle de carnaval que la petite Angéline errait au long des jours sans fin, portant dans sa tendre poitrine, comme un trésor, le plus beau des rêves, un rêve pour lequel ça valait la peine d’être folle.
C’était étrange : plus son amour pour Frédéric était intense, plus le vieux médecin et les infirmières la croyaient malade et redoublaient d’attention à son égard. On changeait alors son traitement. Les gouttes insipides qu’on lui faisait avaler viraient à l’amère. Le monde extérieur et les autres reprenaient pour Angéline quelque réalité, mais elle ne ressentait plus qu’un vide mortel, ce qui était pour elle la pire des souffrances. Alors, le personnel soignant disait qu’elle allait mieux. La jeune fille n’y comprenait plus rien.
Pendant des années, après son escapade, Angéline avait été très surveillée. Elle n’avait plus pu sortir dans le parc qu’accompagnée d’une infirmière ou d’un patient moins atteint qu’elle et qui s’enorgueillissait qu’une telle responsabilité lui fût confiée.
Mais à présent, cette vigilance était relâchée : quand elle franchissait la porte de sortie du bâtiment, on ne la rattrapait plus pour la forcer à attendre un quelconque gardien.
Elle allait donc se promener seule dans le grand parc. Celui-ci était son ami ; chaque arbre, chaque herbe, chaque fleur étaient ses amis. Les oiseaux aussi et même le vieux banc si semblable à ceux où elle avait attendu son fiancé en vain.
Et le manège des saisons tournait… tournait… blanc… rose… vert…roux…
Et les années passaient sous les yeux effarés du temps.
Angéline avait maintenant vingt-trois ans. Et c’était dur d’avoir déjà cet âge quand on attendait… qu’on ne cessait d’attendre… Il germa dans sa belle petite tête blonde l’idée qu’un jour Frédéric viendrait ici, en interne et qu’il dormirait sous le même toit qu’elle. L’espoir retrouva des forces.
A l’hôpital, il existait une grande pièce où les patients se rendaient quelques heures par semaine. Là, on pouvait coudre, broder, tricoter, faire de la poterie etc… Mais Angéline n’aimait pas l’action. Elle n’aimait que Frédéric.
Pourtant, elle décida un jour de lui confectionner des pull-overs. Elle prit un goût très vif à ses ouvrages. Le personnel soignant était content qu’elle s’activât de la sorte. Surtout Salomon qui voyait là une amélioration de sa santé. Ce fut ainsi qu’elle tricota, tricota, tout comme elle aimait, à longueur de journée. Toujours de la laine noire, ce qui n’allait pas sans étonner tout le monde.
Une plage blonde, déserte, frissonnante de sable fin. Une mer ivre d’azur et, dans ce décor, Angéline vêtue d’une petite robe de nuit en coton bleu pâle que le vent colle à son corps. Elle attend Frédéric ; encore et toujours Frédéric. Dans le lointain, quelque chose de minuscule apparaît, quelque chose qui grossit de plus en plus. Bientôt, elle reconnaît son fiancé, entièrement vêtu de noir, sur un cheval de la même couleur. Elle court vers lui. Il saute de sa monture, la soulève dans ses bras solides, l’enveloppe dans sa cape et la fait tourner, tourner, jusqu’à ce qu’il tombe avec elle dans le sable.
- Angéline, fit la voix teintée d’ironie de l’ergothérapeute. Où es-tu ? Reviens parmi nous !
La jeune fille rougit.
- Elle est avec son amoureux ! s’exclama un malade.
- C’est vrai ? demanda un autre.
Tout le monde éclata de rire, et elle, maintenant toute pâle, s’affaira plus que jamais à son tricot, tandis qu’une terrible envie de fuir la clouait sur sa chaise.
Toutes les jeunes patientes ici avaient un petit ami parmi les malades. Sauf Angéline. Quelque fois, les amoureux échangeaient des baisers sur la bouche, et quand une infirmière les surprenait, elle leur recommandait sur un ton mi-grondeur mi-amusé de se tenir tranquilles. Alors, la jeune fille les voyait se promener dans le parc, deux par deux, main dans la main, avant de s’enfouir dans les bosquets.
Le vieux docteur Salomon s’était pris depuis longtemps d’une vive affection pour son étrange malade au front buté, aux grands yeux verts interminablement fixés sur un rêve dont elle gardait farouchement le secret. Quand le regard d’Angéline était tendre, il était à peu près certain qu’elle rêvait d’amour. Mais, par moment, ce regard-là semblait chavirer (dans Salomon ne savait pas quel désespoir horrible) et se noyer dans les eaux blessées de ses yeux. Cela faisait mal au docteur. Il eût voulu sauver Angéline de ce naufrage, mais quoi qu’il tentât pour l’en retirer, un geste tendre, une bonne parole, elle le repoussait. Quand le calme revenait dans le regard de sa patiente, il revenait aussi dans celui du vieil homme.
Il qualifiait de paternels les sentiments qu’il éprouvait pour Angéline dont ne bénéficiaient pas dans la même mesure ses autres patients. Son affection était en partie motivée par la situation familiale de la jeune fille. Le vieux docteur pensait qu’elle avait subi des violences de la part de ses proches. Mais jamais elle ne faisait allusion à son passé. Elle devait refouler de pénibles souvenirs.
Salomon ne comptait plus les efforts qu’il fournissait pour ramener Angéline à la réalité. Mais elle préférait poursuivre obstinément son rêve. Quelle qu’en fût la tournure. La seule récompense aux soins qu’il lui prodiguait était le regard imprégné d’amitié qu’elle lui offrait de temps à autre et qui réchauffait ses vieilles veines et son sang fatigué par son éternelle course. Bien sûr, certains neuroleptiques semblaient la ramener un tout petit peu, malgré elle, à la réalité, mais alors, son regard devenait hagard. Et là, il lui semblait que la souffrance de sa petite patiente culminait. Après avoir mûrement réfléchi, Salomon décida qu’il laisserait à Angéline la façon d’être qu’elle aimait le mieux, avec ou sans neuroleptiques. Quel métier difficile n’avait-il pas choisit là !
Souvent, au moment de s’endormir le visage angoissé de l’un ou l’autre de ses patients se glissait sous les paupières closes de Salomon. Il se relevait alors pour se pencher sur le dossier de cette « pauvre tête », parfois jusqu’au petit matin, dans l’espoir si souvent déçu de trouver une solution à son mal.
Et voilà comment ce vieux médecin qui avait tout réussi dans la vie, ses études, son métier, son mariage, ses enfants, était hanté par ceux-là qui n’avaient jamais rien reçu …pas même le droit de vivre.
Une cloche sonna. C’était l’heure du dîner. Les malades se dirigèrent vers la salle à manger d’un pas peu empressé. Pour la plupart d’entre eux, s’alimenter signifiait seulement une demie heure à passer un peu moins désagréablement.
« Allez, à table ! » fit une infirmière en s’adressant à Angéline qui lovée sur son lit ne suivait pas le troupeau. La jeune fille quitta à regret le creux douillet que son corps avait imprimé sur sa couche. Tout le monde était déjà installé dans la salle à manger : la vieille dame aux cheveux grisonnant qui prétendait continuellement avoir sur la conscience tous les péchés du monde, et réclamait la pendaison ; le gros garçon roux aux yeux exorbités qui avait souvent ennuyé Angéline jusqu’à ce qu’il s’en lassât ; Hortense, la fille noire qui sortait parfois de son lit en hurlant que Napoléon y était ; il y avait aussi un homme d’une trentaine d’années, au visage have qui prétendait qu’on lui avait jeté un sort. Et puis les autres… A chacun sa place toujours la même, à chacun son couvert, à chacun sa misère...
- Angéline, passe-moi la cruche, ordonna le gros garçon roux.
Angéline se saisit machinalement de celle-ci et la tendit au jeune homme.
- Angéline, donnes-moi le pain ! fit presque menaçant, l’ensorcelé.
Angéline s’exécuta, indifférente.
- Angéline, tiens-toi droite ! s’indigna la vieille dame aux cheveux poivre et sel, on n’a pas idée, de se laisser aller ainsi à table.
- Angéline, mange proprement, commanda la noire. Mais où as-tu été élevée ? Dans une porcherie ?
- Comment peux t-elle se tenir si mal ; les coudes écartés sur la table, continua la vieille dame sur un ton bien belliqueux pour une grande pécheresse repentie.
- Si elle se comportait ainsi chez elle, ça ne m’étonne pas que ses parents l’aient larguée.
- Ecoutez ce bruit dégoûtant qu’elle fait en mangeant !
- On ne devrait quand même pas être obligés de supporter ça !
- Tu nous entends, dis ? Tu nous entends ? Serais-tu muette par-dessus le marché ? demanda la noire.
Angéline quitta les bras de Frédéric :
- Qu y a-t-il ???
- Il y a que tu nous déranges avec tes sales façons.
- Mais qu’est ce que j’ai fait ?
- Elle ose nous le demander !
.- Quelle méchanceté ! Elle se fout de ce qu’on lui dit ! Elle se moque de nous ! Elle est mauvaise !
. - Oui, elle est mauvaise ! s’exclamèrent tous les autres en chœur.
Angéline qui ne comprenait mal ce qu’il lui arrivait dit seulement :
- Laissez-moi tranquille.
Hortense se leva. Les deux mains appuyées sur la table, elle se pencha vers Angéline :
- Qu’as-tu osé dire ! Hein ? Mais il ne faut pas croire que nous allons nous laisser faire par une petite sotte de ta sale espèce. Je vais raconter tout cela à ton docteur chéri, manche à balle dégoûtante.
Justement, Salomon était occupé à parler avec un collègue dans le fond de la salle. Il ne s’était aperçu de rien. Hortense alla à lui d’un pas décidé. Angéline la suivait des yeux. Son regard montrait une forte anxiété : et si son grand-père allait la rejeter, maintenant !? La noire interrompit la conversation des médecins et désigna Angéline du doigt. La haine lui mangeait le visage. A table tous les autres ennemis d’Angéline attendaient le verdict avec une impatience féroce. Le vieux docteur se dirigea vers eux ; il ne semblait aucunement fâché. Il regardait sa préférée, lui souriant comme d’habitude. Après s’être attablé à côté d’elle, il se servit à manger. Les patients malveillants se taisaient maintenant, le visage pincé.
Angéline sentit naître en elle un sentiment de reconnaissance pour son grand-père dont la seule présence suffisait à vaincre l’hostilité des autres à son égard. C’était si doux ce qu’elle ressentait. Jamais elle n’avait connu cela. D’un bond, elle se leva et l’embrassa, tandis que ses agresseurs assagis continuaient de manger, le nez dans leur assiette. Le docteur écarta gentiment la petite impulsive et lui dit : « Ne crains rien, ils ne sont pas vraiment méchants. Si jamais il se passe encore quelque chose, viens près de moi, mais je les crois calmés. » En effet, jamais plus une scène semblable ne se reproduisit. L’attitude du médecin envers sa petite patiente avait suffi à désarmer définitivement toutes ces « pauvres têtes ». Ainsi donc, ce fut sous la protection de son grand père que la jeune fille put continuer de rêver à longueur de journée et à perte d’haleine.