CHAPITRE 8

 

 

 

                       Frédéric fréquentait donc l’université bourdonnante comme une ruche avec ses allées et venues continuelles. Au début, le jeune homme s’était souvent égaré dans tous ces bâtiments austères avec leurs couloirs interminables, leurs hautes volées d’escaliers et leurs salles immenses où étaient donnés les cours. Mais à présent, il y évoluait à l’aise.

       La médecine générale le passionnait. Toutefois, il avait hâte d’avoir franchi ce long passage qui le menait à la spécialité de son choix : la psychiatrie. Il se réjouissait de soigner et guérir (car dans son enthousiasme, il ne doutait pas qu’il les guérirait) ceux qui étaient atteints au plus profond de leur être. Il pensait qu’il pourrait les comprendre mieux que quiconque, puisqu’il était lui aussi un infirme de l’âme. Frédéric, persuadé de sa dureté, du caractère pragmatique de son intelligence, était à cent lieus de se douter qu’il était aussi un naïf.

      Le jeune homme occupait une chambre pas très confortable, dans un quartier modeste, retiré du centre de la ville. Il lui fallait aller chercher l’eau aux toilettes, à l’étage inférieur. Mais il s’en était accommodé, remerciant ses parents de consentir à de gros sacrifices pour lui payer ses études. Dans la pièce, se trouvaient un grand lit, une table et une chaise rudimentaires, une vieille garde-robe avec un miroir qui lui renvoyait, fendue, son image. Puis un réchaud à gaz et un poêle à charbon. C’était tout.

       Les murs nus et blancs avaient rapidement été recouverts d’Angéline.  Excepté Olivier qui fréquentait la même université, il ne venait jamais personne. Autrement qu’eût on dit de l’être hyper- rationnel qu’il était, en voyant toutes ces petites femmes idylliques sur les murs. Et dire qu’à part elles, il n’avait jamais rien su dessiner.

 

 

       De temps à autre, les étudiants faisaient des sorties nocturnes. Une fois, par curiosité, notre solitaire les accompagna en des dancings où des juke-boxes gueulaient des chansons à la mode. Des lumières gluantes, de toutes les couleurs, se plaquaient sur des garçons et des filles qui gigotaient. Le jeune homme en fut écoeuré. Après ce divertissement, ils se rendirent tous ensemble dans un café bruyant, fort enfumé. Les autres commencèrent à se saouler et à chanter des chansons crues. Frédéric se contenta de battre la mesure devant un verre de bière, toujours le même. Il observait avec un mélange de curiosité et de dégoût les mœurs de ses semblables dont il différait tant.

      Assise en face de lui, une fille de trente ans environ, au visage peint, le regardait à la dérobée. La solitude était singulièrement imprimée sur ses traits fatigués. Elle cherchait un mâle, c’était certain : tout dans son attitude le démontrait.  Frédéric lui lança un regard indifférent pour lui signaler qu’il n’était pas amateur. Mais la fille continua à lui lancer des regards...

       Le jeune homme ne put plus en supporter davantage. Il quitta les autres sans en prendre congé. Il était en colère. Il fut heureux de rejoindre sa chambre, car tout ce  qu’il venait de quitter était factice à en mourir.  « Et ton rêve, se dit-il, le crois-tu plus intéressant ? » Alors, il s’entendit répondre : « Non, mais il est beau ! »

       Frédéric se promit bien de ne plus jamais se mêler aux autres en pareilles circonstances.

 

 

        Un soir, Olivier, très enjoué, arriva chez son ami :

- Je viens de terminer mon bouquin, là, à l’instant, s’exclama t-il, très fier de lui. A la fin, je les tue tous deux enlacés dans un attentat à la bombe, ajouta-t-il.

- Pardonne-moi Olivier, si je ne veux pas le lire ni même que tu me le racontes. J’ai peur de trop m’y reconnaître.

  - Je t’en dirai seulement ceci : j’ai voulu opposer la brutalité de la réalité à la beauté d’un rêve ; la violence de la haine à l’intensité de l’amour. Je n’ai fait que m’inspirer de ce que tu m’as confier un soir. Puis j’ai imaginé, j’ai brodé, si tu veux. Et en ce qui te concerne, je t’ai bien déguisé.

- Je ne le lirai quand même pas, car déguisé ou pas, je saurai qu’il s’agit de moi.  Et toi, où en sont tes amours ? demanda Frédéric pour changer de conversation.    

 Le sourire et les yeux d’olivier s’illuminèrent, mais aussitôt, il freina son enthousiasme par pudeur envers la souffrance de son ami et répondit simplement :

- Ca va bien. Sabine est gentille, les week-ends surtout, parce qu’en semaine, après une journée de travail, elle est nerveuse, irritable. Tu vois, acheva-t-il, tout le monde a ses problèmes.

 - Tout le monde a ses problèmes, répéta Frédéric. Je t’envie Olivier, je voudrais tellement être comme toi, capable d’aimer une femme  pour ses défauts autant que pour ses qualités.

 - C’est comme tu viens de le dire : je suis amoureux des travers de Sabine. J’aime ses entêtements, ses mouvements d’humeur, son esprit de contradiction. Tout comme ses taches de rousseur, ses défauts lui donnent du piquant. Par contre, quand je n’aime pas quelqu’un, je ne supporte même pas ses qualités. Mais qu’en est-il d’Angéline ?

 -Angéline n’est qu’un fantôme,  un fantôme  de mon esprit ; un fantasme qui m’envahit, comme je te l’ai déjà dit. Tu vois, Angéline n’est pas tendre, elle est la Tendresse ; Elle n’est pas douce, elle est la Douceur ; Elle n’est pas belle, elle est la Beauté ;   Elle n’est pas charmante ; elle est le Charme.  Et quoi encore …elle n’aime pas, elle est l’Amour. Oui, elle est l’Amour.

- Et c’est ainsi que je la montre tout au long de mon histoire. Mais tu es malheureux, mon ami avec cette obsession, et même, je te soupçonne d’être malade, un peu comme ceux-là que tu vas apprendre à guérir. Tu es malade dans ta personnalité. Pourquoi ne consultes-tu pas un psychiatre, un psychothérapeute ?

- Bon, à présent, tu me prends pour un fou, et je n’oserais même pas m’en défendre après les aveux que je t’ai faits. Mais aller voir un psychiatre ? Tu veux rire ? Moi qui ne supporte pas de dépendre de quelqu’un. Jamais ! D’ailleurs, je passe beaucoup de temps à m’analyser, et, s’il existait en moi quelque chose d’anormal …et de réductible, je l’aurais déjà réduit sans l’aide de personne. N’en parlons plus !

 - Comme tu voudras, dit Olivier. Excuse-moi : j’ai été maladroit.

- Ne t’excuse pas ; tu as seulement voulu m’aider, je sais.

 

 

       Ils parlèrent de choses et d’autres, jusque tard dans la nuit, à la lumière blonde d’une lampe de  travail, posée sur la table rudimentaire. Frédéric se sentait bien, détendu. C’était tellement rare ! Il pensait que la présence amicale d’Olivier n’était pas complètement étrangère à son bien-être, non plus que l’obscurité partielle dans laquelle la conversation nageait, s’arrêtant par moment pour rebondir l’instant d’après. En tout, cas le rêve de Frédéric s’était laissé oublier.

 

   

      Quand son ami fut parti, il éteignit la lampe et se mit au lit. Il se sentait toujours bien.  Dans l’obscurité que la lumière du dehors rendait moins intense, les choses semblaient animées d’une âme mystérieuse. La fenêtre était entr’ouverte, et un air doux  venait caresser le front du jeune homme. Frédéric lutta un peu contre le sommeil pour prolonger la magie de ces instants. Il était seul, mais sa solitude était quelqu’un. Il s’endormit, le corps heureux, enveloppé par la nuit, cette si gentille dame sans âge, toujours en deuil, sans songer à Angéline qui ne manqua pas pour autant de le visiter dans son sommeil et de se promener à l’aise dans leur amour.

 

 

       Les examens de fin d’années approchaient. Frédéric passait son temps à réviser ses cours. Comme toujours, il voulait être le premier. Etudier lui donnait une sorte d’enthousiasme fiévreux qu’il aimait ! Ce n’était pas le bonheur, non, mais plutôt le goût de vaincre  les difficultés les unes après les autres pour atteindre un but important. Le jeune homme trouvait aussi dans l’étude, l’oubli momentané d’Angéline qui semblait ne vivre que pour lui, que par lui, et qui n’était jamais complètement heureuse que lorsqu’il l’étreignait dans leur sommeil.  En  ces moments-là, il entendait son chant, comme celui d’une sirène, monter dans la nuit. C’était la seule chose qu’Angéline savait faire : chanter dans l’amour.

      Frédéric réussit brillamment ses examens, puis il s’en retourna au pays où sa mère pleura de joie, tandis que son père continuait à poser sur lui de longs regards anxieux.

 

 

       Un livre parut bientôt en librairie, intitulé « Le Miracle des Gémeaux ». On se l’arrachait. Olivier avait fait ses débuts dans l’édition. Il en était heureux mais n’en tirait aucune vanité.  Frédéric était fier de son ami qui alliait à tant de succès tant de simplicité.

       Le jeune écrivain reçu des félicitations et des encouragements de toutes parts. Pourtant, c’était  à peine s’il en avait besoin. Il suivait tout simplement le chemin que le destin lui avait tracé. 

       Frédéric avait repris ses promenades dans les bois de son enfance. Il en connaissait par cœur tous les chemins, tous les carrefours. Chaque arbre lui était familier, et le chant du ruisseau n’avait plus de secrets pour lui. Dans ce décor sauvage, le jeune homme sentait revivre en lui les tréfonds de son âme que la course à la réussite avait un peu étouffé. Il lui était impossible de se sentir pleinement en contact avec la nature sans que la présence en lui d’Angéline ne se fît plus sensible encore.  

 

retour                                                      ACCUEIL                                                                 suite.....